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Crimée/Ukraine

1945-2014, de Yalta… à Yalta

10 avr 2014 | PAR Aymeric Chauprade | N°284
Churchill, Roosevelt et Staline sont les trois acteurs de la conférence de Yalta qui s’est tenue du 4 au 11 février 1945. Une nouvelle configuration du monde en a suivi… jusqu’en 1989 et la chute du mur de Berlin. - Stocklib © Pavel Parmenov

La boucle est bouclée. Le vieux monde né de Yalta en février 1945, de l’entente de deux mondialismes, atlantiste et communiste, prend fin… à Yalta en mars 2014, soit presque 70 après !

 

À Simferopol, le 16 mars 2014

Ces dernières semaines, les États-Unis et les gouvernements européens alignés ont commis le pas de trop au service de leur fantasme unipolaire.
En renversant, dans l’illégalité et la brutalité, un gouvernement élu démocratiquement à Kiev, avec pour buts stratégiques réels non seulement l’entrée de l’Ukraine dans l’OTAN (et l’éviction donc de l’accès russe aux mers chaudes grâce à la Crimée), mais aussi, à terme, le remplacement de la fourniture russe de gaz aux Européens par du gaz de schiste ukrainien, polonais et américain (il suffira de faire le lobbying nécessaire au parlement européen pour que le projet de fracturation hydraulique soit entériné), l’Empire est allé trop loin. Car il ne s’agit pas seulement d’un crime maquillé (voir la conversation Ashton/ministre des Affaires étrangères estonien) qui aura vu des snipers pro-Maïdan assassiner leurs propres partisans pour faire porter le chapeau à Ianoukovitch et fournir ainsi une « couverture » humaniste à la position de l’Union européenne ; il s’agit d’une immense faute géopolitique que la Russie ne pouvait pas laisser passer. L’hybris américaine (cette démesure impériale qui frappa les Romains avant eux) dont Victoria Nuland nous fournissait récemment encore un exemple (« Fuck the European Union ! ») vient de se heurter violemment à la géopolitique russe.

LE RISQUE, C’EST QUE LA RUSSIE SE TOURNE VERS LA CHINE ET FORME UN AXE EURASIATIQUE

Après tout, dès l’effondrement de l’URSS, Moscou aurait pu consulter ses populations russes restées prisonnières des frontières soviétiques. Le Kremlin s’est abstenu. Il a assisté assez passivement à l’extension de l’OTAN jusqu’à ses frontières (pays baltes), aux premières tentatives de révolutions colorées des années 2000 (Ukraine, Géorgie), à la tentative de digestion de la Géorgie en 2008, à la volonté de détruire les régimes syrien et iranien jugés trop proches de Moscou et à tant d’autres ingérences, projections et provocations américaines toujours couvertes du prétexte enfantin des Droits de l’homme et de la démocratie. Aujourd’hui, la coupe est pleine ! Poutine est peut-être même le plus modéré des Russes sur l’affaire de Crimée. Il tente de calmer l’indignation de son peuple face à tant de mauvaise foi occidentale. Le coup d’État de Maïdan, qui a porté au pouvoir plusieurs ministres appartenant à une mouvance ouvertement néo-nazie avec le soutien de Washington et de Bruxelles, au moment même où les gouvernements de l’Union européenne tentent de faire croire à leur population que des partis souverainistes et identitaires seraient un danger pour la démocratie, est la goutte d’eau qui fait déborder le vase.
Ce référendum en Crimée, que j’ai voulu observer parce qu’il est un tournant de l’histoire mondiale, porte incontestablement le signe d’un nouveau monde : un monde multipolaire avec une vraie indépendance européenne, et non cette Union euro-atlantique qui détruit, année après année, nos identités et nos économies. Après la réunification allemande, la réunification russe ouvre le chemin à l’axe Paris-Berlin-Moscou. Bien sûr, il faudra du temps. Mais la fenêtre vers le ciel bleu de la liberté vient de s’ouvrir.
J’irai ce soir, dimanche 16 mars 2014, boire un thé à Yalta, au coucher du soleil, avec l’espoir retrouvé que nos enfants verront la grande Europe des nations libres. C’est ce nouveau Yalta mondial que les Européens de l’Ouest et du Centre doivent embrasser : il peut nous permettre de faire définitivement la paix avec la Russie et d’édifier avec elle une grande unité européenne, fondée d’abord sur la souveraineté et la liberté de chacune des nations de notre belle civilisation. Soit nos dirigeants sont visionnaires et comprennent cela, et alors la livraison par la France, dans quelques semaines, du BPC (1) au nom prémonitoire de Vladivostok prendra justement tout son sens ; soit ils ne comprennent rien, ni à Paris ni à Berlin, et alors la Russie se tournera vers la Chine pour édifier un ensemble eurasiatique. Ce serait alors une nouvelle bipolarité, donc le péril d’une nouvelle déflagration mondiale.

J’aurais vécu 45 ans dans ce monde de Yalta I né en 45. J’entre avec espoir et optimisme, aux côtés de tous ceux qui veulent refonder la France et l’Europe, et malgré les risques de tension que je ne minore pas, dans le monde de Yalta II.

(1)
BPC : Bâtiment de projection et de commandement de type Mistral. Deux navires de ce type ont été commandés par la Russie pour plus d'un milliard de dollars.

CONFÉRENCE DE YALTA : ROOSEVELT DUPÉ PAR STALINE

Du 4 au 11 février 1945 s’est tenue la conférence de Yalta. Pendant une semaine, au bord de la mer Noire, Churchill, Staline et Roosevelt se concertent sur le sort futur de l'Allemagne et du Japon dont la défaite ne fait plus de doute. Quand commence la conférence, l'Armée rouge de Staline a déjà atteint l'Allemagne orientale. Les Anglo-saxons, quant à eux, n'ont pas encore franchi le Rhin. D'où l'assurance dont fait preuve Staline face à ses alliés occidentaux. Assurance d'autant plus grande que Roosevelt est malade (il meurt trois mois plus tard) et Churchill physiquement usé. Les trois chefs alliés projettent de démilitariser l'Allemagne et de la découper en trois zones d'occupation (Churchill obtient après coup qu'une zone soit accordée à la France). Ils se proposent aussi de réunir une conférence internationale en vue de remplacer la défunte Société des Nations (SDN). Ce sera l'ONU. Churchill plaide pour qu'en plus des Trois Grands (États-Unis, Royaume-Uni, URSS), la France et la Chine disposent aussi d'un siège permanent à la tête de la future institution. Bien entendu, il n'est pas question de contester à l'URSS les territoires qu'elle a déjà annexés ou s'apprête à le faire. C'est ainsi qu'elle conserve les États baltes, la Moldavie, la Carélie, la Pologne orientale et même la Prusse orientale. En ce qui concerne les pays européens libérés de la tutelle nazie, les «Trois Grands» s'engagent à les laisser libres de choisir leur destin. Contrairement à une légende postérieure, il n'a pas été question d'un « partage » de l'Europe au cours de la conférence de Yalta. Mais Roosevelt se laisse abuser par la bonhomie de Staline. Il ne lui faut que quelques semaines pour constater en Pologne et ailleurs le peu de crédit de ses promesses. Source : http://www.herodote.net.

 

  • Lugan

    AYMERIC CHAUPRADE

    Il est à la fois
    docteur en science politique, en mathématiques et en droit international, et diplômé de Sciences Po Paris. Il fait partie des grands noms de la géopolitique depuis la publication en 1997, avec François Thual, du « Dictionnaire de géopolitique ». D’autres ouvrages ont suivi et ont connu de vrais succès de librairie. Après dix années passées au « top niveau » de l’enseignement militaire supérieur français, Aymeric Chauprade est désormais professeur invité dans de nombreuses universités et se consacre à l’édition, à l’écriture, ainsi qu’au conseil international.

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