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50 ans d’indépendance : Comment Maurice peut évoluer dans les cinquante prochaines années

Illustration pour le projet de Smart City de Moka développé par le groupe ENL. DR
En mars 2017, « L’Eco austral » avait défini, avec douze entreprises partenaires, une série de dossiers « Mauritius Tomorrow » pour mieux distinguer l’avenir possible d’un pays qui fête ses 50 ans d’indépendance. Un an plus tard, en voici la synthèse.

Douze. C’est le nombre d’entreprises mauriciennes, tous secteurs confondus, qui ont voulu réfléchir avec L’Eco austral sur l’avenir de leur pays. Car si la réussite économique de la petite île de l’océan Indien a été maintes fois étudiée et commentée, il y a très peu d’études, intégrant la réflexion des entreprises elles-mêmes, qui tentent de faire de la prospective. L’Eco austral a donc publié en 2017 huit grands dossiers intitulés « Mauritius Tomorrow », afin d’identifier les forces, les opportunités et les freins à la volonté affichée de Maurice de devenir une économie à revenu élevé. La Banque mondiale classe les économies du monde en quatre groupes : revenu élevé, revenu intermédiaire de la tranche supérieure, revenu intermédiaire de la tranche inférieure et faible revenu. Aujourd’hui, le revenu national brut (RNB) mauricien par habitant est estimé à 9 770 dollars (contrairement au produit intérieur brut (PIB) qui comptabilise l’ensemble des valeurs ajoutées des entreprises domiciliées dans un pays, le RNB compile les revenus perçus par les agents économiques nationaux, soit les citoyens et les entreprises ayant la nationalité dudit pays).
Maurice est ainsi dans la catégorie des pays à revenu intermédiaire de la tranche supérieure. Le seuil des pays à revenu élevé est de 12 235 dollars. 
Notre enquête auprès des acteurs économiques a identifié, tout comme le dernier rapport Doing Business de la Banque mondiale, un certain nombre de freins pour atteindre cet objectif de pays à revenu élevé. Pour l’institution bancaire internationale, Maurice doit résoudre trois grands problèmes pour éviter « le piège du revenu intermédiaire » : les performances du système éducatif et donc la question des ressources humaines, la productivité du travail et les infrastructures publiques. 
Répartition de la population en 2015

Répartition de la population en 2035
Le nombre de plus de 65 ans devrait avoir doublé dans moins de trente ans.
 


SORTIR DU PIÈGE DE L’ÉCONOMIE À REVENU INTERMÉDIAIRE

Consciente de ces contraintes, Maurice a lancé son plus ambitieux projet d’infrastructure économique : le métro léger. Le projet, dont on parle depuis plusieurs décennies mais qui n’a jamais pu se réaliser faute de modèle économique viable, va devenir une réalité. Ce métro dit aussi express, qui comptera 19 stations, va relier Curepipe (centre de l’île) à Port-Louis. Les coûts des travaux estimés à 17 milliards de roupies (450 millions d’euros) sont grandement assurés par une ligne de crédit du gouvernement indien. Ce projet veut à la fois résoudre le problème de la congestion routière - dont le coût est estimé aujourd’hui à 4 milliards de roupies (105 millions d’euros) et qui devrait monter à 10 milliards de roupies  (263 millions d’euros) en 2020 - et devenir le symbole des ambitions de Maurice.

LA QUESTION ÉPINEUSE DES RESSOURCES HUMAINES

Alors que le taux de croissance des arrivées touristiques a dépassé, depuis deux ans, les 10 %, il manque 2 000 postes dans l’hôtellerie mauricienne. Le secteur subit une concurrence locale et internationale et surtout une désaffection des jeunes. Ce problème touche bien d’autres secteurs… À ces défis s’ajoutent les conséquences de la baisse de la natalité et du vieillissement de la population… Face au problème quantitatif se pose également le problème qualificatif de la main-d’œuvre. 
Conscient de ces problèmes, le gouvernement a décidé de réformer le système éducatif primaire et secondaire. Il a supprimé l’emblématique certificat d’études primaires (CPE) qui est remplacé par une formation de base de neuf années d’études (Nine-Year Schooling). Maurice veut aussi miser sur l’innovation. Cela passe par un effort considérable au niveau de la recherche et développement (R&D). L’État, via l’Université de Maurice (UoM), entend ainsi s’appuyer sur la « triple hélice », c’est-à-dire multiplier les interactions entre l’université, les entreprises et l’administration publique pour générer des dynamiques d’innovation capables de créer de nouveaux types d’emplois. Mais difficile d’imaginer de (re)faire, à moyen terme, de l’UoM le pôle de recherche d’excellence quand beaucoup de cours sont déconnectés des besoins du pays, et surtout quand 48 % des 301 enseignants-chercheurs de l’Université n’ont pas leur doctorat…
 

Le tracé du métro express qui reliera à terme Port-Louis à Curepipe.
Le tracé du métro express qui reliera à terme Port-Louis à Curepipe.
 

LEVER LES FREINS STRUCTURELS

Pour pallier les déficits en ressources humaines, l’île doit assouplir sa politique migratoire afin d’attirer les étrangers et les Mauriciens de la diaspora. Or cette question est sensible avec un taux de chômage stagnant à 8 % et qui n’épargne pas les diplômés universitaires. Les autorités doivent revoir, par exemple, les modalités de délivrance du permis de travail (octroi d’un permis de travail au (à la) conjoint(e) et assouplir l’accès à la propriété foncière). Si 90 % des Mauriciens sont propriétaires de leurs biens immobiliers (un des plus forts taux mondiaux), de nombreux couples ont en fait construit sur le toit de leurs parents et surtout sont très endettés. L’ouverture timide du marché immobilier avec le « R+2 », soit la possibilité pour tout étranger, avec ou sans Occupation Permit, Residence Permit ou Permanent Residence, d’acheter un ou plusieurs biens dans un immeuble en copropriété d’au moins deux étages, si le montant de l’acquisition n’est pas inférieur à 6 millions de roupies (158 000 euros), est perçue comme une prochaine ouverture totale du marché local aux étrangers. Cette décision va donc bousculer le marché et provoquer « l’exclusion des Mauriciens à plus ou moins long terme du marché ». Si Maurice veut viser des activités à plus forte valeur ajoutée, on s’aperçoit que la législation ne suit pas, et cela freine considérablement ses choix. Alors que l’économie océanique apparaît comme un nouveau relais de développement (choisi dans le plan gouvernemental « Maurice 2030 »), « la législation sur l’économie océanique en est encore au stade de préparation », regrettait en avril 2017 l’économiste Éric Ng, paraphrasant le ministre de l’Économie océanique. Aussi, le National Ocean Council, opérationnel depuis 2015, n’est toujours pas fixé sur ses prérogatives de régulateur des permis d’exploitation des ressources marines mauriciennes. « On ne peut pas développer une activité économique dans un vide juridique », fait valoir l’économiste.
 

Pour « bâtir l’île Maurice de demain », Pravind Jugnauth, Premier ministre et ministre des Finances et du Développement économique, avait annoncé, lors de la présentation de son premier Budget, une série de mesures visant à stimuler l’innovation, la recherche & développement et la création de start-up.
Pour « bâtir l’île Maurice de demain », Pravind Jugnauth, Premier ministre et ministre des Finances et du Développement économique, avait annoncé, lors de la présentation de son premier Budget, une série de mesures visant à stimuler l’innovation, la recherche & développement et la création de start-up.  Davidsen Arnachellum
 

(RE)FAIRE DE L’ÉTAT UN ÉTAT STRATÈGE

Et tout cela, alors que Maurice connaît désormais un vieillissement (rapide) de sa population. Autant dire « une bombe à retardement » d’autant qu’on s’aperçoit qu’il n’existe aucune législation anticipant et accompagnant cette mutation démographique inéluctable. Enfin, si Port-Louis fait le forcing, sous la pression du secteur financier, pour devenir le hub des technologies financières en Afrique, en implantant notamment la technologie blockchain (chaîne de blocs), l’absence de cadre légal approprié retarde l’entrée de cette technologie à Maurice... L’enjeu est de taille en ce qui concerne la blockchain, un système décentralisé de transmission d’informations à usage public ou privé, fonctionnant sur les crypto-monnaies (par exemple pour effectuer des transactions).
Pour impulser de nouveaux secteurs, il faut apporter le cadre législatif. « Or, depuis 2010, l’île n’a pas fait de véritables réformes économiques alors que d’autres pays africains avancent à grands pas. Le Rwanda ravira bientôt la première place à Maurice au classement général du Doing Business de la Banque mondiale pour l’Afrique ! », prédit Éric Ng. Si cela s’avérait, le passage de Kigali devant Port-Louis représenterait un séisme sans précédent pour la petite île de l’océan Indien. 
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D’AUTRES DOSSIERS « MAURITIUS TOMORROW » EN 2018
La série de dossiers, publiée entre mars 2017 et mars 2018 pour y voir plus clair dans l’avenir, n’est pas achevée. D’autres dossiers vont suivre, consacrés notamment aux enjeux de l’aménagement du territoire et à l’économie bleue.
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