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Océan Indien

Air Mauritius toujours en première ligne dans le « hub » mauricien

1 fév 2017 | PAR Jean-Michel Durand | N°316
Plus de 18 compagnies aériennes, desservant 32 destinations, se posent actuellement sur le tarmac de Maurice. DR
Si Maurice a joué la carte de l’ouverture, devenant un nœud arien régional, elle ne parvient pas à séduire les compagnies asiatiques et c’est Air Mauritius qui doit capter les nouveaux touristes. Une compagnie nationale qui doit faire face à une concurrence accrue sur d’autres routes.


Le premier marché émetteur de touristes pour Maurice reste la France et La Réunion, qui pèsent quelque 40% des arrivées, suivies par la Grande-Bretagne. Cela s’explique, entre autres, par la présence très ancienne et continue d’Air France et de British Airways. « Nous desservons Maurice sans interruption depuis 1946 », rappelait en 2014 Alexandre de Juniac, Pdg d’Air France-KLM, en signant un accord de poursuite du partage de codes entre son groupe et Air Mauritius. Pour sa part, British Airways est présente depuis quarante ans même si elle a réduit la voilure. Outre ces deux compagnies étrangères, Maurice est l’un des rares pays africains à être doté d’une compagnie aérienne. Air Mauritius a même joué un rôle considérable dans le développement économique de l’île. « Jusqu’en 2011, elle transportait la moitié des passagers de l’aéroport de Plaisance », précise la maître de conférences en géographie à l’université de La Réunion, Marie-Annick Lamy-Giner, dans l’un de ses travaux scientifiques (« La desserte aérienne de deux petits États insulaires : les Seychelles et Maurice »).  
 

 PHOTO « Marie-Annick Lamy-Giner 1 DR » - SIGNER DR – LÉGENDE : Marie-Annick Lamy-Giner, maître de conférences à l'université de La Réunion et auteur d’une étude sur la desserte de Maurice et des Seychelles : « Dans le contexte actuel, Air Mauritius doit modifier sa géostratégie en redessinant son ossature. Pour cela, il lui faudra trouver d’autres leviers (accords bipartites et partages de code) pour perdurer. »  - DR
Marie-Annick Lamy-Giner, maître de conférences à l'université de La Réunion et auteur d’une étude sur la desserte de Maurice et des Seychelles : « Dans le contexte actuel, Air Mauritius doit modifier sa géostratégie en redessinant son ossature. Pour cela, il lui faudra trouver d’autres leviers (accords bipartites et partages de code) pour perdurer. »- DR
 


Devant les demandes d’ouverture du ciel, provenant en particulier du secteur hôtelier, Air Mauritius rechignait à laisser entrer d’autres joueurs. Mais la situation a changé avec l’arrivée d’Emirates en 2002. La plus importante compag nie des Émirats arabes unis et du Moyen-Orient (plus de 140 destinations dans 78 pays) va bouleverser le paysage aérien régional. « Elle a conduit à une réduction des prix des billets d’avion et mis à jour une nouvelle réserve de touristes venue du Moyen-Orient », ajoute la maître de conférences. 
 

Fatih Mehmet Kursun, General Manager de Turkish Airlines pour Maurice, Madagascar et les Seychelles : « Nous sommes agréablement surpris et très satisfaits par le nombre de passagers d'Europe centrale et de l'Est que nous transportons à Maurice et à Madagascar. »  - DR
Fatih Mehmet Kursun, General Manager de Turkish Airlines pour Maurice, Madagascar et les Seychelles : « Nous sommes agréablement surpris et très satisfaits par le nombre de passagers d'Europe centrale et de l'Est que nous transportons à Maurice et à Madagascar. » - DR
 

TURKISH AILINES DESSERT MAURICE, MADAGASCAR, LES SEYCHELLES ET S’INTÉRESSE À LA RÉUNION

En 2013, Emirates déploie son Airbus A380, le plus gros avion civil de transport de passagers en service. L’année suivante, un second appareil atterrit sur le tarmac de Plaisance. L’autre arrivée marquante est celle, en décembre 2015, de Turkish Airlines. Élue meilleure compagnie aérienne européenne depuis 2011, elle dessert 293 destinations dans 113 pays. Elle atterrit à Maurice, à Madagascar et depuis peu aux Seychelles. « Nous avons aussi des projets très intéressants pour La Réunion, mais nous attendons que tout soit finalisé pour pouvoir les partager avec la presse... », indique Fatih Mehmet Kursun, le General Manager de Turkish Airlines pour Maurice, Madagascar et les Seychelles. L’arrivée de la compagnie anatolienne avait suscité des grincements de dents du côté de la compagnie émiratie qui avait même menacé de quitter Maurice. Mais Turkish Airlines amène une nouvelle clientèle vers l’océan Indien. Fatih Mehmet Kursun explique « être agréablement surpris et surtout très satisfait » par le nombre de passagers d’Europe centrale et de l’Est. De fait, Statistics Mauritius, l’institut national des statistiques, note, de mai 2015 à mai 2016, 1 400 passagers en provenance de Roumanie et 1 800 de Turquie. Des clientèles quasiment inexistantes jusqu’alors. La compagnie turque envisage dans le futur « d’assurer des vols quotidiens contre cinq par semaine actuellement », assure Fatih Mehmet Kursun.
 

Turkish Airlines assure les vols entre sa base d’Istanbul et les aéroports de Maurice et de Tananarive sur des Airbus A330-300. DR
Turkish Airlines assure les vols entre sa base d’Istanbul et les aéroports de Maurice et de Tananarive sur des Airbus A330-300. DR
 

LE « LOW COST » MET LE SECTEUR SOUS PRESSION

Avec l’ouverture du ciel, 18 compagnies aériennes (régulières et charter), desservant 32 destinations, se posent aujourd’hui à Maurice. Selon Roshan Seetohul, président du conseil d’administration d’Airports of Mauritius au moment où notre enquête a été réalisée, l’unique aéroport de l’île a franchi la barre des 3,5 millions de passagers en 2016. Pour Marie-Annick Lamy-Giner, « Maurice peut être considérée, par le nombre de passagers qui y transitent chaque année et le nombre des destinations proposées, comme le nœud aérien régional ». L’autre grand tournant est sans aucun doute l’arrivée de la compagnie « Low Cost » AirAsia X qui confirme que le gouvernement mauricien a revu sa politique. AirAsia X propose trois vols par semaine entre sa base de Kuala Lumpur, en Malaisie, et l’aéroport de Plaisance. Elle propose des sièges à 12 300 roupies (323 euros) en prix d’appel pour un aller-retour Maurice-Kuala Lumpur, soit à peine plus élevé qu’un Maurice-Réunion ! En accueillant AirAsia X, Maurice vise un double objectif. Il s’agit de rendre la destination plus accessible et de capter la clientèle asiatique pour ne plus dépendre du seul marché européen. « Notre axe Nord-Sud aérien est très bien desservi, mais l’Est-Ouest est le parent pauvre de notre stratégie. Or c’est là que se trouve l’avenir du tourisme mondial. Avec cet accord, nous espérons au moins 50 000 touristes supplémentaires par an », souligne Xavier-Luc Duval, ministre mauricien du Tourisme au moment où cet article a été rédigé. 
 

Benyamin Ismail, CEO de la compagnie « Low Cost » AirAsia X : « Depuis que nous opérons, nous avons constaté une demande croissante des Mauriciens pour la Chine, Singapour, la Malaisie et l'Australie. » - DR
Benyamin Ismail, CEO de la compagnie « Low Cost » AirAsia X : « Depuis que nous opérons, nous avons constaté une demande croissante des Mauriciens pour la Chine, Singapour, la Malaisie et l'Australie. » - DR
 

LES COMPAGNIES ASIATIQUES NE SE BOUSCULENT PAS SUR LE TARMAC 

Paradoxalement, les principaux acteurs aériens asiatiques continuent à délaisser Maurice. Alors que l’île a accordé en 2004 la cinquième liberté (privilège concédé par un État à un autre État de débarquer et d’embarquer sur son territoire du trafic en provenance ou à destination d’un État tiers) à Air India sur la route Afrique du Sud-Inde, la compagnie indienne n’est pas venue. Quant à la China Southern Airlines, l’une des plus anciennes compagnies du continent asiatique, après voir assuré quelques rotations en 2014, elle a arrêté ses vols directs de Shenzhen à Maurice. En conséquence, alors que Maurice désire conquérir la clientèle asiatique, plus aucune compagnie de ce continent, à part AirAsia X, ne vient sur l’île. Et le choix de s’appuyer sur une compagnie « Low Cost » ne va-t-il pas brouiller l’image de Maurice sur un marché qu’elle veut conquérir ? « Avec cet accord, Maurice fait clairement le choix du tourisme de masse », analyse Marie-Annick Lamy-Giner. « Même si notre stratégie s’appuie sur des billets à meilleurs coûts, notre offre comporte également des prestations premium qui s’adressent, par exemple, aux voyageurs d’affaires. Et selon nos analyses, nos clients fréquentent autant que ceux des compagnies « classiques » les hôtels cinq étoiles. Nos tarifs bas leur permettent de dépenser plus à l’hôtel et dans le shopping », tient à rassurer Benyamin Ismail, le CEO d’AirAsia X. Mais l’arrivée du spécialiste malaisien du vol pas cher met les autres acteurs sous pression et en particulier Air Mauritius. « Depuis notre vol inaugural en octobre 2016, notre taux de remplissage a atteint en moyenne près de 90% pour nos trois vols hebdomadaires entre Kuala Lumpur et Maurice », souligne Benyamin Ismail.
 

La compagnie mauricienne s’est posée le 4 mai 2016 sur l’aéroport de Maputo, au Mozambique, pour le lancement de la desserte du Mozambique combinée au « Air Corridor » mis en place entre l’Afrique et Singapour. DR
La compagnie mauricienne s’est posée le 4 mai 2016 sur l’aéroport de Maputo, au Mozambique, pour le lancement de la desserte du Mozambique combinée au « Air Corridor » mis en place entre l’Afrique et Singapour. - DR
 

QUELLE STRATÉGIE POUR AIR MAURITIUS ?

« Ces nouveaux acteurs, qui participent à acheminer plus de touristes, pénalisent de fait Air Mauritius », reconnaît Marie-Annick Lamy-Giner. « Emirates, à ses débuts, a siphonné nos marchés touristiques traditionnels au lieu de se concentrer sur le marché du Golfe. Et avec l’arrivée de Turkish Airlines, nos études prévoient que la clientèle du Vieux continent va être divisée en trois : un tiers pour les compagnies européennes, un tiers pour nous et le dernier pour nos confrères turcs », souffle, anxieux, un cadre de la compagnie mauricienne. Cette dernière souffre, depuis quasiment sa création, d’une contradiction : être une entreprise cotée en bourse qui doit être profitable et, dans le même temps, être le porte-drapeau de l’île. Et alors que les compagnies asiatiques désertent Maurice, Air Mauritius assure seule des vols sur Pékin, Shanghai, New Delhi et Perth. « En fait, il n’y a pas de contradiction. Les compagnies ferment les lignes les moins rentables pendant qu’elles en ouvrent d’autres. Air Mauritius a fermé Francfort, Zurich, Milan et Rome en Europe et a ouvert des routes vers l’Asie. Elle utilise aussi le système du partage de code (11 au total). Une compagnie peut acheter un quota de sièges sur un vol d’une autre compagnie et le commercialiser sous sa marque, tempère Marie-Annick Lamy-Giner. Le transporteur mauricien, dans le contexte actuel, doit de toute façon modifier sa géostratégie en redessinant son ossature. Pour cela, il lui faudra trouver d’autres leviers (accords bipartites et partages de code) pour perdurer. »
La mise en service du premier Airbus A350, prévue en septembre 2017, s’inscrit dans la stratégie d’amélioration des produits et des services (Internet à bord et système de divertissement dernier cri) de la compagnie aérienne nationale. Cette stratégie a besoin d’être orchestrée par un pilote qui détienne pleinement les commandes et ne soit plus assis sur un siège éjectable. Le dernier CEO de la compagnie, Megh Pillay, en désaccord avec le président du conseil d’administration, a en effet été révoqué le 28 octobre 2016, seulement huit mois après avoir pris ses fonctions.

CORRIDOR AFRIQUE-ASIE : LE PARI D’AIR MAURITIUS
La compagnie mauricienne a lancé en mai 2016 les dessertes de Maputo et de Dar-es-Salaam. Ces vols utilisent le « hub » de Plaisance pour alimenter le « Air Corridor » mis en place entre Maurice et Singapour. Concrètement, un homme d’affaires mozambicain ou tanzanien doit passer par Maurice, puis par Singapour, pour se rendre par exemple en Chine. Ce corridor à deux étapes pourra-t-il séduire ? Le pari est loin d’être gagné. « Maurice veut jouer le rôle de passerelle entre les deux continents, mais c’est une fonction qu’exerce déjà l’aéroport de Johan-nesburg qui est connecté à une quarantaine de destinations sur le continent », précise Marie-Annick Lamy-Giner. Sans parler de Turkish Airlines qui dessert 38 destinations en Afrique, de Qatar Airlines ou encore d’Etihad Airways qui en dessert 23 et qui vient de signer un accord de partage de code avec la compagnie « Low Cost » sud-africaine Kulula.com. Il faut compter également sur les compagnies africaines comme SAA, Kenya Airways et Ethiopian Airlines. La compagnie éthiopienne, première en Afrique, joue également un rôle montant dans la desserte du continent (53 villes desservies) et dans les liaisons avec l’Europe et l’Asie. 
Alors que traditionnellement, la compagnie Ethiopian Airlines achetait des Boeing, elle s’apprête à prendre livraison de son premier Airbus A350-900 XWB (sur 14 prévus). L’A350 sera alors le premier avion Airbus de la flotte d’Ethiopian Airlines et le premier modèle à être exploité en Afrique (Source Air-journal). Tchaikovski Artem/Airbus
Alors que traditionnellement, la compagnie Ethiopian Airlines achetait des Boeing, elle s’apprête à prendre livraison de son premier Airbus A350-900 XWB (sur 14 prévus). L’A350 sera alors le premier avion Airbus de la flotte d’Ethiopian Airlines et le premier modèle à être exploité en Afrique (Source Air-journal). Tchaikovski Artem/Airbus
 
ANALYSIS GROUP VA REPRÉSENTER ETHIOPIAN AIRLINES
C’est un nouveau métier pour le groupe de Nathalie Job et de Mohamed Mouratsing, spécialisé dans les études avec KANTAR TNS et dans les formations de haut niveau avec AIM. Il a été retenu par la compagnie éthiopienne pour être son General Sales Agent (GSA) à Maurice. Ethiopian Airlines s’est positionnée en effet pour desservir Maurice alors qu’elle opère déjà aux Comores et aux Seychelles.
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Air Mauritius toujours en première ligne dans le « hub » mauricien

 Le premier marché émetteur de touristes pour Maurice reste la France et La Réunion, qui pèsent quelque 40% des arrivées, suivies par la Grande-Bretagne. Cela s’explique, entre autres, par la présence très ancienne et continue d’Air France et de British Airways. « Nous desservons Maurice sans interruption depuis 1946 », rappelait en 2014 Alexandre de Juniac, Pdg d’Air France-K...