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Turquie

Alican Tayla : « Le retour à la normalisation sera de plus en plus difficile »

1 aoû 2016 | PAR Laurence d’Hondt | N°311
Chercheur et enseignant turc établi en France, Alican Tayla avait livré en 2012, dans la revue « Confluences Méditerranée », éditée par L’Harmattan, une analyse prémonitoire de la situation actuelle : « L’AKP et l’autoritarisme en Turquie : une rupture illusoire ». DR
Ce chercheur de l’Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS) analyse la situation après la tentative de coup d’État en Turquie et les derniers attentats qui indiquent que le pouvoir aurait laissé s’implanter de nombreuses cellules djihadistes dans sa lutte contre les Kurdes.

L’Eco austral : La Turquie a failli connaître un nouveau coup d’État le 15 juillet dernier. Qui sont les auteurs de cette tentative ratée ?
Alican Tayla
: Dès les premières heures des incidents, le président de la République, Recep Tayyip Erdogan, et tous les principaux acteurs du régime ont désigné à l’unanimité le mouvement de Fethullah Gülen comme le responsable de la tentative de putsch. Rappelons que le puissant mouvement de ce prédicateur musulman, exilé aux Etats-Unis et allié politique d’Erdogan jusqu’il y a quelques années, est depuis accusé par l’AKP de s’être infiltré dans toutes les instances du régime (armée, police, pouvoir judiciaire…). Déclaré terroriste et considéré comme « une structure parallèle à l’État » par Ankara, il fait l’objet d’une véritable purge qui ne se limite pas aux pouvoirs publics mais qui touche aussi plusieurs entreprises et médias qu’il contrôle. En outre, le gouvernement turc a demandé à plusieurs reprises à Washington l’extradition de Fethullah Gülen et le refus des Etats-Unis constitue une source de tensions entre les deux pays. Plusieurs cadres du gouvernement, ainsi qu’Erdogan lui-même, n’ont d’ailleurs pas hésité à insinuer que les Etats-Unis auraient soutenu l’organisation du putsch. S’il paraît probable que le réseau de Gülen (rejoint par d’autres factions d’opposition au sein de l’armée) soit effectivement derrière cette tentative de coup d’État, certains observateurs ont évoqué l’hypothèse d’une implication du gouvernement turc afin de créer les circonstances parfaites pour renforcer sa poigne sur le pays, décréter l’état d’urgence et procéder à des dizaines de milliers de mises à pied, aussi bien au sein de l’armée et du pouvoir judiciaire que parmi les universitaires et les fonctionnaires.

Ce coup d’État visait-il à restaurer un pouvoir plus démocratique ?
Un putsch militaire qui s’attaque à un gouvernement élu, même lorsqu’il vise un régime autoritaire, ne peut être considéré comme d’origine démocratique. La société turque garde encore le douloureux souvenir des trois interventions militaires qu’elle a vécues en trois décennies (1960, 1971 et 1980). Lorsque les incidents ont débuté la nuit du 15 juillet, il est apparu très tôt que la principale victime commune à toutes les issues possibles serait à coup sûr la démocratie elle-même. La réussite du coup d’État aurait signifié le déclenchement d’une véritable guerre civile entre les partisans du nouveau gouvernement et l’AKP qui, ne l’oublions pas, jouit toujours d’une grande popularité dans la majorité de l’électorat. Mais son échec a eu comme effet le renforcement et le durcissement d’un régime déjà autoritaire et répressif.
 

« S’il paraît probable que le réseau de Gülen (rejoint par d’autres factions d’opposition au sein de l’armée) soit effectivement derrière cette tentative de coup d’État, certains observateurs ont évoqué l’hypothèse d’une implication du gouvernement turc afin de créer les circonstances parfaites pour renforcer sa poigne sur le pays… »
« S’il paraît probable que le réseau de Gülen (rejoint par d’autres factions d’opposition au sein de l’armée) soit effectivement derrière cette tentative de coup d’État, certains observateurs ont évoqué l’hypothèse d’une implication du gouvernement turc afin de créer les circonstances parfaites pour renforcer sa poigne sur le pays… »  esrk/Shutterstock.com
 



La Turquie vient de passer une année marquée par une vague d’attentats sans précédent dans son histoire. Le premier attentat suicide a été commis dans la ville de Suruç le 20 juillet 2015 et a été attribué à Daech. Qui est derrière ces attentats ? Certains accusent l’État lui-même…
La position ambiguë du gouvernement turc à l’égard de Daech a longtemps été critiquée par ses partenaires occidentaux. Ankara a rappelé systématiquement qu’il considérait le mouvement de rébellion kurde, le PKK, comme une plus grande menace que Daech, et ce malgré les attentats très meurtriers attribués à l’État islamique sur le territoire turc. Sur ce point, il est intéressant de noter que Daech ne revendique pas ses attentats commis sur le sol turc. Le gouvernement turc a été accusé de faciliter les mouvements transfrontaliers des mi-litants de Daech, de soigner les blessés du front syrien dans ses hôpitaux et même de leur livrer des armes. Au lendemain de l’attentat très meurtrier d’Ankara, en octobre dernier, une part importante de la population a désigné l’État turc comme responsable, si pas directement au moins indirectement, des preuves ayant été accumulées pour démontrer la complicité entre l’Etat turc et les djihadistes kami-kazes. 

La reprise du conflit avec les Kurdes n’est-elle pas également responsable de la violence actuelle ?
Dans le sud-est de la Turquie, l’armée turque a rompu unilatéralement le cessez-le-feu avec le PKK et a commencé à mener des opérations militaires de grande envergure dans plusieurs villes du pays habitées majoritairement par des Kurdes, causant des dizaines de morts civils et d’énormes dégâts. Elle a également bombardé des positions kurdes en Syrie. Il semble que la Turquie ait également laissé s’infiltrer des combattants de Daech sur son territoire lors de la bataille autour de la ville frontalière syrienne de Kobane et à d’autres occasions. Il est probable donc que certains attentats soient liés à la reprise des violences avec les Kurdes, mais il est certain aussi que la Turquie, en raison de sa connivence avec Daech, a laissé s’implanter des cellules islamistes sur son territoire qui passent aujourd’hui à l’action, dans les lieux touristiques notamment. Il ne faut pas oublier qu’il y a plusieurs milliers de djihadistes turcs dans les rangs de Daech.

Pensez-vous que la Turquie soit menacée d’une déstabilisation plus fon-damentale ?
Étant donné qu’une bonne partie de la Turquie est en situation de guerre civile, que les nombreux attentats commis dans les grandes villes créent un fort sentiment d’insécurité, que les divisions sociales - entre partisans et opposants du gouvernement, entre conservateurs et laïcs, entre les Kurdes et militants de gauche d’un côté et les nationalistes de l’autre -, ont atteint un degré de tension permanente, que des milliers de journalistes, universitaires, magistrats, politiques et intellectuels sont accusés de terrorisme et de trahison, il est difficile d’imaginer une situation de « déstabilisation plus fondamentale ». Les réservations touristiques enregistrent une baisse de 30%. Ce qui est à craindre, c’est que ce tableau tragique se prolonge et rende chaque jour le scénario d’un retour à la normalisation plus difficile.

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