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Réunion

Avec Sakifo, Jérôme Galabert a fait beaucoup plus que Sakifo

1 mar 2020 | PAR Alain Foulon | N°348
« J’ai vu que La Réunion avait besoin d’un gros événement. » Photos : Véronique Tournier
Le festival de musique Sakifo, créé par Jérôme Galabert en 2004, a donné le jour à un véritable groupe avec des activités permanentes de vente de concerts, de production de disques, d’accompagnement de carrière d’artiste et de communication digitale. Un développement à dimension internationale.

Lancé en 2004 à Saint-Leu, le « Sakifo Musik Festival » a émigré par la suite à Saint-Pierre où il se tient sur 4 hectares et demi, du côté de Ravine Blanche, sur le front de mer. L’édition 2019 a accueilli 30 000 spectateurs et celle de 2020 (la dix-septième) aura lieu du 29 au 31 mai prochains. On doit aussi à Jérôme Galabert le lancement à La Réunion des Francofolies en 2017. Ce festival, axé sur les artistes francophones ou issus de l’espace francophone (on peut y chanter en créole), a vu le jour à La Rochelle avant d’essaimer dans plusieurs endroits du monde. La première édition réunionnaise a accueilli 12 000 spectateurs et l’on approche maintenant les 20 000. La cinquième édition a eu lieu les 6, 7 et 8 mars 2020, sur le même site de Saint-Pierre que le « Sakifo Musik Festival ».

PROGRESSION

« Après mon bac, j’étais censé faire des études de langue, mais ce n’était pas mon truc. J’ai préféré passer un an et demi à Londres. » Une autre façon de perfectionner son anglais. Dans la capitale britannique, il enchaîne les petits boulots et monte sa première entreprise avec un associé anglais. Mais quand arrive le deuxième hiver londonien, il préfère met le cap sur les Canaries pour travailler dans l’immobilier en time share. De retour à La Réunion, on le retrouve Volontaire à l’aide technique (VAT) au Conseil général, au sein du cabinet du président Eric Boyer. Après 16 mois de service, le voilà qui donne un coup de main à Pierre Macquard pour son Ti Bird, le premier café-concert de l'île. Il travaille ensuite pour une agence de communication institutionnelle, ANATOM-DOM, qui fermera ses portes à la fin de l’année 1994. Avec le regretté Pierre Macquard, ce sera ensuite l’aventure de Zeb Production, puis le lancement de Galabert Production. Une activité de production de spectacles qui, déjà, réalise de gros coups avec la venue de James Brown et de Touré Kunda qui affiche 17 000 entrées, le plus grand concert jamais réalisé à La Réunion à cette époque. Jérôme Galabert devient chargé de mission à la Région, présidée par Margie Sudre. Il s’occupe en particulier de la promotion de la musique réunionnaise. Une expérience qui dure deux ans, avant qu’il ne soit recruté par la mairie de Saint-Leu pour créer un service culturel. L’occasion de lancer plusieurs festivals pour ce pragmatique qui avoue être tombé par hasard dans le monde du festival. Mais il goûte au plaisir d’entreprendre, le côté « démerde toi ». Puis ce sera la grande aventure de Sakifo. « J’ai vu que La Réunion avait besoin d’un gros événement », commente son créateur qui a voulu quelque chose de très éclectique, « ce qui est logique dans une île métissée, il faut que chacun s’y retrouve ». Chaque soir, pendant trois jours, 18 groupes se produisent dont près d’un tiers de groupes locaux. Les autres viennent d’un peu partout, mais surtout de l’océan Indien et d’Afrique. L’événement bénéficie d’une belle couverture nationale avec des journalistes de RFI, France Inter, Le Monde, Libération… Des journalistes invités aux frais de l’organisateur. Un partenariat avec Air Austral facilite les choses. Après Sakifo, qui continue année après année, ce sera l’aventure des Francofolies. 
Contrairement à ce qu’on pourrait penser, les deux festivals ne vivent pas de subventions publiques. Elles ne pèsent que 18 % pour le Sakifo Festival et 3 % pour les Francofolies. Derrière ces deux grands événements musicaux, c’est tout un groupe qui a vu le jour, avec des activités permanentes de vente de concerts, de production de disques, d’accompagnement de carrière d’artiste et de communication digitale. L’ensemble est fédéré par deux départements : le pôle événementiel et le pôle « Sakifo Talents ». Le développement s’est accéléré depuis 2017 et a donné lieu à la création d’une holding, Comptoir G, qui approche les 4 millions d’euros de chiffre d’affaires consolidé. Le nombre d’emplois a suivi la même courbe pour atteindre aujourd’hui les 14 salariés. Si l’on ajoute les intermittents du spectacle et les CDD, on arrive à un total de 20 salariés en équivalent temps plein.

 

JG 2
Sakifo Production a exporté son savoir-faire en Afrique du Sud en s’associant à deux partenaires locaux pour donner le jour à Zakifo (avec un « z »).
 

INNOVATION

L’innovation de Jérôme Galabert se situe à plusieurs niveaux. Tout d’abord, il arrive à concilier une véritable activité économique avec des actions relevant de l’intérêt général comme, par exemple, la promotion de la musique locale. Ainsi, depuis 2012, l’association Scènes Australes organise l’Indian Ocean Music Market (IOMMa), un programme d’échanges artistiques et professionnels qui se tient pendant quatre jours, juste avant le festival Sakifo. En 2019, 280 structures étaient représentées parmi les 370 professionnels accrédités, provenant de 28 pays différents. Autre innovation importante : l’internationalisation de son activité, avec une présence en Afrique du Sud, lui donne plus de poids pour négocier de « grosses pointures » et mieux amortir leur coût. Un moyen d’accueillir à La Réunion l’Américain Ben Harper ou encore Damian Marley. Quatre des six concerts de la tournée africaine du fils de Bob Marley ont été produits par Sakifo : à Johannesburg, Durban, La Réunion et Maurice. Jérôme Galabert a d’ailleurs participé activement à la création d’Igoda (« noeud » ou « lier ensemble » en zoulou), un réseau qui rassemble les meilleurs festivals de musique d’Afrique australe pour créer l’un des premiers circuits de tournée sur le continent africain. 
Côté technologique, Sakifo Production a été l’un des premiers à dématérialiser sa billetterie et à lancer le bracelet avec puce. Un porte-monnaie électronique qui évite de faire circuler de l’argent liquide, ce qui est important quand on doit gérer pas moins de 70 barmans durant le festival. 

DYNAMISME À L’EXTÉRIEUR

Comme indiqué ci-dessus, Sakifo Production a exporté son savoir-faire en Afrique du Sud en s’associant à deux partenaires locaux pour donner le jour à Zakifo (avec un « z ») qui organise depuis 2015 un festival de trois jours à Durban. Un deuxième festival a été lancé en 2018 à Johannesburg. S’ils sont organisés par l’équipe sud-africaine, c’est Sakifo Production qui en assure la direction artistique. Ce développement en Afrique du Sud est un pari difficile, mais Zakifo a commencé à dégager des bénéfices en 2019. Et surtout, cette base sud-africaine a permis d’exporter des festivals au Mozambique, en Eswatini (ex-Swaziland) et en Ouganda. La création récente d’Igoda, réseau de festivals d’Afrique australe, devrait contribuer fortement à cette dynamique. 
Sakifo Production peut aussi exporter directement de La Réunion. Le producteur a vendu, par exemple, un concert du groupe réunionnais « Pigment » à Zanzibar. Le « Sakifo Musik Festival » est d’ailleurs un formidable tremplin pour les artistes réunionnais en accueillant l’Indian Ocean Music Market (IOMMa). Enfin, en étant membre de la confédération des Francofolies, créée en juillet 2019, le groupe de Jérôme Galabert donne de la visibilité à La Réunion. À signaler enfin qu’il vient de prendre une participation de 26 %, en Gironde, dans le « Reggae Sun Ska Festival » qui se déroule chaque année depuis 1998.

ENGAGEMENT CITOYEN

Un grand festival de trois jours, comme Sakifo, a un impact économique important avec, par exemple, 400 personnes à héberger hors festivaliers. Sans parler des 2 000 nuitées dans le camping éphémère de Casabona. Il s’agit en fait d’un terrain de rugby, raison pour laquelle les recettes vont au club. Le budget du festival représente 1,8 million d’euros, 2 millions si l’on ajoute la valorisation d’espaces publicitaires. Mais le premier poste de recettes reste la billetterie avec un prix du ticket de 20 à 50 euros pour un jour de festival, ce qui représente une moyenne de 27,80 euros, moins élevée que les prix proposés en France métropolitaine pour le même type d’événement. 
Parmi les bonnes pratiques environnementales, on peut mentionner l’usage de gobelets recyclables. Un dispositif permet aussi un bon accueil des personnes en situation de handicap. Un partenariat avec l’association « Avec Modération » a permis, lors du dernier Sakifo, de sensibiliser plus de 1 500 personnes aux sorties du festival en leur proposant un éthylotest et des messages de prévention de bénévoles formés pour ça. 
Sakifo et les Francofolies ont un impact social important avec de nombreuses actions durant l’événement ou en marge de celui-ci comme, par exemple, des concerts en prison, à l’hôpital, dans des foyers du troisième âge et d’handicapés. Les écoliers, collégiens et lycéens ne sont pas oubliés. Huit-cent-vingt-trois d’entre eux ont été conviés aux Francofolies en 2019 et plus de 900 au Sakifo Festival. Les associations de quartier sont de la partie, impliquées directement et en tirant parfois des recettes comme avec le « risofé » proposé lors du concert gratuit du dimanche matin, à Terre Sainte. La plus grande fierté de Jérôme Galabert est de contribuer à la démocratisation de la culture musicale. Et sa satisfaction est d’en avoir fait une entreprise à part entière. Sakifo, c’est beaucoup plus que Sakifo.

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