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Afrique

Bernard Lugan : « Les analyses afro-optimistes ne reflètent pas la réalité »

24 oct 2016 | PAR Alain Foulon | N°313
« Ma position est claire et elle tient en une phrase : l'ethnie n'explique pas tout, mais rien ne s'explique sans l'ethnie. » - Davidsen Arnachellum
Bien connu des lecteurs de l’Eco austral par ses chroniques, qui vont souvent à contre-courant du discours dominant faisant de l’Afrique un relais de croissance, l’historien africaniste explique pourquoi il est plutôt pessimiste.


L’Eco austral : Les études de cabinets comme Mc Kinsey se révèlent très optimistes sur l’avenir de l’Afrique. Et le 22 septembre, le leader mondial de l’assurance-crédit, Euler Hermes, vient de publier une étude très encourageante qui s’intitule « Afrique 2.0 : une autre façon de voir le développement économique africain ». Mais visiblement, vous n’y croyez pas ?

Bernard Lugan : La raison sociale de certaines agences étant de vendre leur expertise et leurs conseils, elles font donc tout pour encourager l’investissement en Afrique ; notamment au moyen d’analyses « afro-optimistes » qui ne reflètent pas toujours la réalité. Quant à moi, je crois ce que je vois et non ce que je souhaiterais voir. Or, que vois-je ? Depuis la décennie 1960, les Afriques sont ravagées par de multiples confits qui y ont fait des millions de morts et des dizaines de millions de déplacés. Durant la décennie 2000-2010, 70% des décisions de l’ONU et 45% des séances du Conseil de Sécurité leur furent consacrées. 
De la Méditerranée aux prolongements sahariens, la dislocation libyenne entretient un foyer majeur de déstabilisation. De l'Atlantique à l'océan Indien, toute la bande sahélienne est enflammée par un mouvement à la fois fondamentaliste et mafieux dont les ancrages se situent au Mali, dans le nord du Nigeria et en Somalie ; plus au sud, la Centrafrique a explosé, cependant que l'immense RDC n'en finit pas de mourir. 
Humainement, le désastre est total avec des dizaines de milliers de boat people qui se livrent au bon vouloir de gangs qui les lancent dans de mortelles traversées en direction de la « terre promise » européenne. Les crises alimentaires sont  permanentes, les infrastructures de santé ont disparu, comme l'a montré la tragédie d'Ebola en Afrique de l'Ouest, l'insécurité est généralisée et la pauvreté atteint des niveaux sidérants. Or, dresser ce constant suffit à vous faire classer parmi les afro-pessimistes, donc parmi les « ennemis » de l’Afrique alors que, si vous affirmez contre l’évidence que l’Afrique se développe, vous êtes un afro-optimiste, donc un « ami »…
 

Les 45 pays sud-sahariens, à l’exception de l'Afrique du Sud, du Nigeria et de l'Angola, captent peu d’investissements directs étrangers (IDE) qui se concentrent sur les cinq pays de l'Afrique du Nord. - Shutterstock
Les 45 pays sud-sahariens, à l’exception de l'Afrique du Sud, du Nigeria et de l'Angola, captent peu d’investissements directs étrangers (IDE) qui se concentrent sur les cinq pays de l'Afrique du Nord. - Shutterstock
 



Selon vous, il est donc faux de dire que l'Afrique est devenue un « relais de croissance » ?

Cette affirmation est effectivement fausse pour ne pas dire mensongère car, à l’exception d’enclaves dévolues à l’exportation de ressources minières confiées à des sociétés transnationales sans lien avec l’économie locale, l’Afrique est aujourd’hui largement en dehors du commerce, donc de l’économie mondiale. 
Malgré le pétrole et les minerais, sa part dans les échanges mondiaux (importations plus exportations), est en effet dérisoire. De 6% en 1980, elle s’est effondrée à 2% dans la décennie 1990, avant de « remonter » à 2,8% en 2007, à 3,2% en 2013 (1) et aux environs de 3% aujourd’hui. Macro-économiquement et commercialement parlant, l’Afrique n'existe donc pas, même si certains comptoirs connaissent une réelle prospérité.
 

« Avec un taux de fécondité entre 3 et 4,8 enfants par femme, l'Afrique voit sa population augmenter de 3% par an, ce qui entraîne un doublement tous les vingt ans. Et encore, nous sommes là dans une moyenne car, au Sahel, la population double tous les dix-huit ans avec un croît de 3,9% et une moyenne de 7,6 enfants par femme. » - Stocklib/Lucian Coman
« Avec un taux de fécondité entre 3 et 4,8 enfants par femme, l'Afrique voit sa population augmenter de 3% par an, ce qui entraîne un doublement tous les vingt ans. Et encore, nous sommes là dans une moyenne car, au Sahel, la population double tous les dix-huit ans avec un croît de 3,9% et une moyenne de 7,6 enfants par femme. » - Stocklib/Lucian Coman
 



Pouvez-vous nous donner des exemples de ce que vous considérez comme des erreurs d’analyse commises par les agences ?

J’en prendrai deux que je choisis en 2013, année où nous étions au pic de l’« afro-optimisme » et avant l’effondrement du prix du pétrole qui, à partir de 2015, a bouleversé toutes les données :

1- En Afrique nous disait-on alors, 400 000 nouvelles sociétés étant créées chaque année, nous avions là la preuve que le continent s'était mis à bouger. Certes, mais tout est relatif car, en 2013, donc en pleine crise européenne, 538 100 sociétés furent créées en France (550 000 en 2012). Le ratio est donc clair, avec 66 millions d'habitants au 1er janvier 2014, en pleine crise, la France avait créé 34% d'entreprises de plus que l'Afrique avec 1,1 milliard d'habitants.

2- On nous disait également que l'Afrique était devenue attractive pour les capitaux internationaux comme le prouvait l'accueil de plus de 50 milliards de dollars (2) d'investissements directes étrangers (IDE). Là encore, le chiffre en lui-même est impressionnant, mais si nous le comparons aux volumes mondiaux d'IDE, il prend une toute autre signification. Ainsi, l’année 2012, durant laquelle l'Afrique bénéficia d’un pic de 50 milliards de dollars d'IDE, l'ensemble des IDE mondiaux fut de 1 351 milliards de dollars, ce qui fait que l'Afrique, avec 50 milliards de dollars pour 1,1 milliard d'habitants, n'a reçu que 3,7% de tout le volume mondial d'IDE (Cnuced, 2013 : 3), soit à peine plus que la « petite » Suisse qui, avec ses 8 millions d'habitants, se situait au 9ème rang des pays bénéficiaires d'IDE avec 44 milliards de dollars (Cnuced, 2013 : 5).
La conclusion est sans appel : l'Afrique ne compte toujours pas pour les investisseurs. D’autant plus que cette part minime d'IDE à destination de l'Afrique présente deux caractéristiques essentielles :
1- Ils sont concentrés sur les cinq pays de l'Afrique du Nord, ce qui fait que les 45 pays sud-sahariens en sont exclus, à l'exception de l'Afrique du Sud, du Nigeria et de l'Angola.
2- Au sud du Sahara, les IDE concernent à plus de 90% les seuls hydrocarbures et le secteur minier. Or, ces secteurs ne sont pas créateurs d'emplois. Quant aux IDE chinois vers l’Afrique, ils ont reculé de près de 45% au premier semestre 2015 par rapport à l’année précédente, pour atteindre 1,2 milliard de dollars. 

Ces cabinets évoquent notamment l’émergence d’une classe moyenne africaine. N’est-ce pas une réalité économique ?

La « classe moyenne » africaine n'existe que dans les rêves des agences. Ainsi, selon les « experts » de la Banque africaine de développement (BAD), un Africain sur trois - soit 370 millions de personnes -, appartiendrait désormais à la « classe moyenne » (BAD, 27 octobre 2014). Comme « classe moyenne » sous-entend consommation, nouveaux besoins, donc dynamisme économique et ouverture de marchés, nous avons là la preuve du « démarrage » de l'Afrique... Or, cette « classe moyenne » est un fantasme. Je m’explique :
Selon les « experts » de la BAD, cette « classe moyenne » africaine rassemble en effet des hommes et des femmes ayant un revenu compris entre 2,2 et 20 dollars par jour. Comme entre les deux extrémités de la « fourchette », les revenus varient de 1 à 10, la différence est considérable. Un peu comme si, en France étaient comptabilisés dans la même rubrique des ouvriers gagnant le SMIC, soit environ 1 200 euros net, et des cadres plus que supérieurs ayant un revenu mensuel de 12 000 euros. Une absurdité !
De plus, sur les 370 millions d'Africains relevant de la « classe moyenne » postulée, 250 millions ont en réalité un revenu situé entre 2 et 4 dollars, soit juste à la limite supérieure de l'indigence. Cette « classe moyenne » postulée se réduit donc à 120 millions de personnes et non à 370 millions. Or, sur ces 120 millions d'Africains, 50 millions ont un revenu compris entre 4 et 10 dollars, dont les trois quarts entre 4 et 6 dollars, ce qui réduit encore la fourchette. 
 

Sur les 370 millions d'Africains relevant de la « classe moyenne » postulée, 250 millions ont en réalité un revenu situé entre 2 et 4 dollars par jour. Cette « classe moyenne » postulée se réduit donc à 120 millions de personnes dont 50 millions ont un revenu compris entre 4 et 10 dollars. - APO/Joan Bardeletti
Sur les 370 millions d'Africains relevant de la « classe moyenne » postulée, 250 millions ont en réalité un revenu situé entre 2 et 4 dollars par jour. Cette « classe moyenne » postulée se réduit donc à 120 millions de personnes dont 50 millions ont un revenu compris entre 4 et 10 dollars. - APO/Joan Bardeletti
 



On vous reproche, à propos de l’Afrique, de tout analyser à l’aune des divisions ethniques. Est-ce incontournable ?

Ma position est claire et elle tient en une phrase : l'ethnie n'explique pas tout, mais rien ne s'explique sans l'ethnie. Le problème est que, depuis la période de la lutte pour les indépendances, l’africanisme, et d’abord l’africanisme français, est devenu une discipline militante passée sous le contrôle d'une coterie issue de l’école marxiste, puis postmarxiste qui, hier, a décidé de bannir le fait ethnique car jugé trop étranger à la conception matérialiste de l’histoire. Aujourd’hui, les mêmes considèrent tout ce qui est enracinement, et donc les ethnies, comme l’ennemi de leur philosophie universaliste du « village-terre ». Leur idéologie totalement européocentrée n’a évidemment pas effacé les Tutsi et les Hutu au Rwanda, les Darod et les Saab en Somalie, les Sotho et les Xhosa en Afrique du Sud, les Ovimbundu et les Kongo en Angola, les Kru et les Mano au Liberia, les Temné et les Mendé en Sierra Leone, les Baoulé et les Bété en Côte d’Ivoire, les Fang et les Teké au Gabon, les Bambara, les Dogon, les Peul et les Touareg au Mali, etc..
L’historien, et qui plus est dans mon cas, l’ethno-historien, ne peut que constater que l’histoire ancienne de l’Afrique est d’abord celle de ses peuples, donc de ses ethnies, que toutes les constructions étatiques précoloniales furent à base ethnique et que l’histoire contemporaine de l’Afrique s’écrit autour des ethnies, comme l’actualité le montre quotidiennement, et de manière souvent dramatique. 

Si vous aviez un conseil à donner à des entrepreneurs souhaitant investir en Afrique, quel serait-il ?

Si nous voulons tenter de comprendre les Afriques, la priorité doit être politique, culturelle, sociale, historique et géographique. Or, trop souvent, l’approche occidentale est économique, les investisseurs étant bercés et souvent bernés par le discours lissé des agences qui ne parlent de ce continent qu’avec des courbes et des statistiques. Or, et je viens de le dire, les vrais problèmes du continent ne sont pas d’abord économiques. L’universalisme des agences leur interdit d'admettre la notion essentielle de différence. Pour leurs experts, les Africains sont en réalité des Européens pauvres à la peau noire auxquels il faut appliquer nos recettes de développement. Or, c’est parce que le corps social africain n’est pas celui de l’Europe, ou celui de l’Asie, que les modèles transposés n'y ont pas réussi. Et si la greffe européenne n'a pas pris sur le porte-greffe africain, c'est parce que, comme le dit le proverbe congolais, « ce n'est pas parce qu'on l’a planté sur le bord du marigot qu'un arbre deviendra crocodile... »

Quels sont les pays les plus porteurs, selon vous ? Dans nos îles, on parle beaucoup du Mozambique, du Kenya et de la Tanzanie. En font-ils partie ?

Lors d’une conférence donnée à Maurice en octobre 2013, j’avais expliqué à l’assemblée que, primo, il est évidemment possible de s’impliquer en Afrique, mais pas n’importe où, ni n’importe comment et, secundo, qu’il faut faire une différence entre commerce et investissement, l’un étant ponctuel, l’autre impliquant moyen ou long terme. D’où la nécessité de connaître les risques ethno-politiques à moyen et à long termes. Rien ne sert en effet d’avoir des courbes de croissance mirifiques si l’on ignore la réalité politique des pays concernés car, sans éclairage géopolitique, il ne peut y avoir de prise de décision sérieuse. Ma « valeur ajoutée » d’ethno-historien de l’Afrique est que je fournis un élément non économique permettant une prise de décision économique.
Il serait trop long de donner ici une liste de pays favorables car il me faudrait développer leurs avantages, leurs inconvénients, les risques à court, moyen et long termes et je réserve ces longues analyses à ceux qui me missionnent. Je prendrai cependant un exemple, celui du Kenya, un pays proche de Maurice. Selon moi, ce pays est prometteur car, un jour ou l’autre, il deviendra le point de sortie du pétrole du lac Albert et même du Soudan du Sud. Ce pays a également su diversifier ses activités, notamment dans le secteur agro-alimentaire des fruits, des légumes frais et des fleurs qui emploie directement 4,5 millions de personnes et 3,5 millions indirectement. Le pays a cependant cinq fragilités, la sécheresse, la démographie, la contagion somalienne qui entretient un risque terroriste généralisé et une insécurité dans toute la zone kenyane de peuplement somali, l’opposition entre une façade océanique musulmane et un intérieur chrétien, et enfin l’éternelle rivalité Kikuyu-Luo qui déstabilise le pays lors de chaque élection. 
 

Vignoble sud-africain. Les interventions et les contraintes de l’Etat-ANC au sujet de la main d'œuvre ont eu pour résultat d'inciter les fermiers blancs à mécaniser, ce qui a amplifié le mouvement de migration des zones rurales vers les villes, essentiellement vers les régions de Johannesburg et du Cap. - Stocklib/Jon Bor
Vignoble sud-africain. Les interventions et les contraintes de l’Etat-ANC au sujet de la main d'œuvre ont eu pour résultat d'inciter les fermiers blancs à mécaniser, ce qui a amplifié le mouvement de migration des zones rurales vers les villes, essentiellement vers les régions de Johannesburg et du Cap. - Stocklib/Jon Bor
 



Quels sont les pays qu’il faut éviter ?

Dans toute l’Afrique de l’Ouest se livre actuellement une véritable guerre entre un islam enraciné dans des traditions locales et un islam à vocation universaliste et révolutionnaire importé d’Arabie. Pour ce dernier, l’islam traditionnel ouest africain doit être « purifié » car il est considéré comme déviant et hérétique par les wahhabites. La purification passe par le retour au seul Coran et par le refus de toute tradition humaine, par définition polluante du message divin. Pour les wahhabites, tout ce qui n’est pas prescrit dans le Coran doit ainsi être combattu. 
Aujourd’hui, les normes visibles du wahhabisme s’affirment au grand jour : burqa,  séparation des sexes, nouveaux rites mortuaires, prière de nuit (tahajjud) et la plus visible par les musulmans, la prière les bras croisés, toutes pratiques jusque-là inconnues au sud du Sahara. Ayant désormais pignon sur rue, les imams saoudiens, qataris et pakistanais expliquent aux populations africaines que leur retard est dû à ce que leurs dirigeants ont voulu imiter l’Occident. Le chemin du progrès et de la libération passe donc par le renversement de ces derniers, par le rejet des valeurs impies et par l’adhésion à l’islam authentique. Ce dernier aurait, selon les estimations, réussi à convertir entre 20% et 40% des musulmans ouest africains. 

Dans l’océan Indien, le poids économique de l’Afrique du Sud est incontestable, de même que son influence politique au sein de la SADC (Southern Africa Development Community). Mais vous semblez être très pessimiste sur l’avenir de ce pays ?

Bien que totalisant un quart du PIB de tout le continent, l’Afrique du Sud sombre lentement dans un naufrage économique et politique porteur de lourdes menaces. L’acte de décès du « modèle arc-en-ciel » a été dressé par Julius Malema, le leader noir partisan d'une révolution raciale : « En Afrique du Sud, la situation est pire que sous l’apartheid. La seule chose qui a changé, c’est qu’un gouvernement blanc a été remplacé par un gouvernement de Noirs. » Économiquement et socialement, un abîme s'est en effet creusé entre une minorité de privilégiés noirs, les « Blacks Diamonds », et des millions de chômeurs, d’assistés et de travailleurs sous-payés qui paralysent le pays avec de continuels mouvements de revendication. Alors que seuls 5 millions de Sud-africains, en majorité des Blancs, paient des impôts, environ 18 millions reçoivent des prestations, cependant que plus de 15 millions ne survivent que grâce au versement d’une allocation (« Social Grant ») qui leur assure le minimum vital. Toutes les branches du secteur industriel sont touchées, à commencer par les industries de main d’œuvre (textile, vêtements, chaussures) qui n’ont pu résister aux importations chinoises. Quant aux secteurs de la mécanique dans lesquels, avant 1994, l’Afrique du Sud produisait la majeure partie des pièces dont ses industries avaient besoin, ils sont aujourd’hui frappés de plein fouet car ils ne sont plus compétitifs en économie ouverte.
Le pari libéral, qui visait à faire de l’Afrique du Sud une puissance économique reposant sur des richesses naturelles, une main d’œuvre noire à bon marché et des cadres blancs de grande compétence, a échoué pour trois grandes raisons :
1- La production minière nécessite une énorme modernisation et donc de gros investissements. Or, les investisseurs sont découragés par le climat social et l’effondrement des cours. 
2- La main d’œuvre noire revendique des salaires décents qui plombent la compétitivité productrice nationale.
3- Les cadres blancs quittent le pays, chassés par la discrimination inversée, l’insécurité et le surfiscalisme.
L’agriculture a elle aussi perdu plusieurs centaines de milliers d’emplois. Les interventions et les contraintes de l’Etat-ANC au sujet de la main d'œuvre ayant eu pour résultat d'inciter les fermiers blancs à mécaniser, ce qui a amplifié le mouvement de migration des zones rurales vers les villes, essentiellement vers les régions de Johannesburg et du Cap. De plus, depuis un an, nous assistons au retour de la question de la nationalisation des terres, ce qui fait que les fermiers ont gelé leurs investissements.
 

Vignoble sud-africain. Les interventions et les contraintes de l’Etat-ANC au sujet de la main d'œuvre ont eu pour résultat d'inciter les fermiers blancs à mécaniser, ce qui a amplifié le mouvement de migration des zones rurales vers les villes, essentiellement vers les régions de Johannesburg et du Cap. - Stocklib/Jon Bor
Vignoble sud-africain. Les interventions et les contraintes de l’Etat-ANC au sujet de la main d'œuvre ont eu pour résultat d'inciter les fermiers blancs à mécaniser, ce qui a amplifié le mouvement de migration des zones rurales vers les villes, essentiellement vers les régions de Johannesburg et du Cap. - Stocklib/Jon Bor

 



Comment voyez-vous l’avenir de l’Afrique ? Ce continent pourra-t-il s’éveiller un jour ?

En un siècle, un éclair à l'échelle du temps long africain, la médecine coloniale a fait que la population du continent a été multipliée par sept pour atteindre 1,2 milliard aujourd’hui. Avec un taux de fécondité entre 3 et 4,8 enfants par femme, l'Afrique voit sa population augmenter de 3% par an, ce qui entraîne un doublement tous les vingt ans. Et encore, nous sommes là dans une moyenne car, au Sahel, la population double tous les dix-huit ans avec un croît de 3,9% et une moyenne de 7,6 enfants par femme. 
Dans les années 1950-1960, la population du continent était de plus ou moins 275 millions d’habitants, soit 9% de la population mondiale. Dans les années 1990, les Africains étaient environ 640 millions et ils représentaient 12% de la  population mondiale. Dans les années 2050, ils seront entre 2 et 3 milliards (dont 90% au sud du Sahara), soit 25% de la population de la terre, puis 4,2 milliards d'habitants en 2100, soit un tiers de la population mondiale. 
En 2050, 40% des naissances mondiales seront africaines (3), ce qui, ajouté à la baisse de la mortalité, va conduire à la catastrophe. 
La pauvreté va encore être aggravée par l'exode rural qui  s'amplifie jour après jour, l'urbanisation engendrant des monstres côtiers ne parvenant pas à maîtriser leurs problèmes alimentaires, énergétiques, sanitaires, environnementaux et dont les populations sont sous assistance. En 2050, l'Afrique sera un continent urbain et un univers de bidonvilles constituant autant de pôles de pauvreté et de violence dans lesquels tenteront de survivre 500 millions de citadins supplémentaires. 
Au milieu de cet océan de misère, surnageront quelques secteurs mondialisés, un peu comme ces comptoirs côtiers européens du XVIIIe siècle qui exploitaient les richesses de l’intérieur. 

(1) « Rapport sur les échanges internationaux et intra-africains ». Nations Unies, Conseil économique et social, Commission économique pour l'Afrique, Addis Abeba, février 2013.
(2)  Les IDE en Afrique ont atteint 44 milliards de dollars en 2010, 48 en 2011 et 50 en 2012 (Cnuced, Rapport sur l'investissement dans le monde, 2013).
(3) Unicef. « Afrique/Génération 2030 ». Août 2014, 68 pages.

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    BERNARD LUGANBernard Lugan
    Historien français spécialiste de l'Afrique où il a enseigné de nombreuses années, Bernard Lugan est l'auteur d'une multitude d'ouvrages. On peut citer, parmi les plus récents : "François Mitterrand, l'armée française et le Rwanda" (éd. du Rocher, 2005), "Pour en finir avec la décolonisation" (Éditions du Rocher, 2006), "Rwanda : contre-enquête sur le génocide" (Éditions Privat, 2007), "Histoire de l’Afrique des origines à nos jours" (Ellipses, 2009), "Histoire de l’Afrique du sud des origines à nos jours" (Ellipes, 2010), "Histoire du Maroc des origines à nos jours" (Ellipses, 2012), "Décolonisez l’Afrique !" (Ellipses, 2012), "Histoire des Berbères – Un combat identitaire pluri-millénaire" (Bernard Lugan Éditeur, 2012), "Mythes et manipulations de l’histoire africaine – Mensonges et repentance" (Bernard Lugan Éditeur, 2012), "Les guerres d’Afrique des origines à nos jours" (Éditions du Rocher, 2013). Bernard Lugan est professeur à l’école de guerre à Paris et il enseigne aux écoles de Saint-Cyr-Coëtquidan. Il est conférencier à l’IHEDN (Institut des hautes études de défense nationale) et expert auprès du TPIR (Tribunal pénal international pour le Rwanda-ONU). Il édite par Internet la revue "L’Afrique Réelle".

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