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Afrique

Bernard Lugan : « Toute l’Afrique du Nord est menacée d’embrasement »

1 juil 2016 | PAR Bernard Lugan | N°310
Bernard Lugan : « Au Maroc, dernier pôle régional de stabilité, la question sociale est porteuse d’orages. » Davidsen Arnachellum
L’historien africaniste, bien connu des lecteurs de L’Eco austral par ses chroniques, vient de publier une histoire de l’Afrique du Nord des origines à nos jours. Indispensable pour comprendre cette région qui représente tout le flanc sud de l’Europe. Explications…


L’Eco austral : Après « Histoire de l’Egypte », « Histoire du Maroc » et « Histoire de la Libye », vous publiez une impressionnante somme dont le titre est « Histoire de l’Afrique du Nord des origines à nos jours ». Vous comblez ainsi un immense vide historique car vous étudiez l’histoire des cinq pays composant l’Afrique du Nord depuis les Homo erectus jusqu’à aujourd’hui. En quoi renouvelez-vous Charles-André Julien ? 
Bernard Lugan
: Modestement, en tout… Le livre que Charles-André Julien publia en 1931, livre réédité en 1991 sous le titre « Histoire de l’Afrique du Nord des origines à 1830 » ne traite en effet que les trois pays du Maghreb. Or, l’Afrique du Nord ne se limite pas au seul Maghreb. Cette immense région, qui occupe toute la façade sud de la Méditerranée, est en effet formée de cinq pays, l’Egypte, la Libye, la Tunisie, l’Algérie et le Maroc. De plus, chez Charles-André. Julien, toute la partie ancienne est évidemment obsolète car, depuis 1931, l’archéologie, la linguistique, la génétique et toutes les sciences auxiliaires de l’histoire ont permis de révolutionner les connaissances classiques du passé de l’Afrique du Nord. Enfin, l’histoire de la région ne s’arrête pas en 1830. De plus, depuis 1931, date de publication du livre, bien des événements fondamentaux se sont produits, dont les indépendances et leurs suites.
 
Vous consacrez d’importants développements aux évolutions climatiques. Pourquoi ? 
Parce que depuis 60 000 ans, le climat nord-africain évolue en dents de scie et parce que ce fut à l’intérieur de ces oscillations que se fit la mise en place des populations. Les variations du niveau du Nil expliquent ainsi le « miracle » égyptien, la vallée s’étant peuplée ou au contraire vidée de ses habitants au gré des épisodes successifs de sécheresse ou d’humidité. La vallée accueillit ainsi les populations berbères chassées du Sahara par la péjoration climatique. Leur densification dans les plaines alluviales du Nil provoqua la sédenta-risation, puis l’abandon de l’élevage itinérant au profit de l’agriculture, avec pour résultat l’apparition de l’habitat groupé, puis des villages. Les travaux collectifs débouchèrent ensuite sur la naissance des proto-États. 

Les Berbères sont constamment au cœur de votre livre, pourquoi ?
Parce qu’il s’agit de la population indigène de toute l’Afrique du Nord et même d’une partie de l’Egypte. L’Afrique du Nord a en effet un socle berbère, une commune Berbérité. Une Berbérité ancienne et organisée à l’ouest, dissociée en Libye. Au Ve siècle av. JC, en Berbérie, l’actuel Maghreb, existaient ainsi trois royaumes dont les limites correspondaient grosso modo aux actuels États : royaume de Maurétanie (Maroc), royaume Masaesyle (Algérie) et royaume Massyle (Tunisie). 

Vous écrivez que si Rome a laissé de formidables vestiges architecturaux, la romanité n’a en revanche pas survécu à la fin de l’Empire. Pourquoi ? 
Dans le public, la question est obscurcie par les importantes ruines laissées par les Romains. À l’exception de l’actuel Maroc et de l’Oranie, qui ne furent qu’effleurés par la romanisation, puis par la christianisation, les preuves monumentales de la présence romaine sont effectivement impressionnantes dans toute l’Afrique du Nord, de l’Egypte à la région d’Alger. Cependant, force est de constater que, culturellement, la latinisation ne survécut pas à l’Empire. Les Van dales ne sont pas responsables du phénomène puisque leur présence ne s’exerça que dans l’extrême est de la Berbérie (Constantinois et Tunisie). Quant à l’empire byzantin, établi de l’Egypte jusqu’à l’est de l’actuelle Algérie, il laissa hors de son autorité la plus grande partie de l’actuel Maghreb. Le fait nouveau historique mis en en évidence ces dernières années est que, de l’arrivée des Vandales en 429 jusqu’à la fin de la période byzantine au VIIe siècle, un phénomène essentiel s’est produit qui est qu’à l’exception de certaines villes, la « reconquête » berbère eut raison du vernis romano chrétien. D’autant plus que la chrétienté nord-africaine s’auto-suicida par ses divisions. En réalité, jusqu’à la conquête arabo-musulmane des VIIe-VIIIe, toute l’Afrique du Nord, moins l’Egypte, demeura un monde au thentiquement berbère avec, ici ou là, quelques brillantes enclaves culturelles berbéro-latines qui sont autant d’arbres cachant la forêt berbère. 

Le VIIe siècle fut celui de la conquête de l’Afrique du Nord par les arabo-musulmans. Comment fut-elle subie par les populations ? 
Initialement bien acceptée en Egypte par les Coptes qui y virent une délivrance de la « colonisation » grécobyzantine, la conquête fut au contraire lente et difficile en Berbérie. D’abord seuls à s’y opposer, les Byzantins furent ensuite rejoints par les Berbères des actuelles Tunisie et Algérie. La résistance cessa vers 715, au terme d’un siècle de luttes. Cependant, un phénomène essentiel se produisit ensuite qui est la réaction berbère du IXe siècle. Les Berbères se révoltèrent alors contre leurs maîtres arabes, leur reprochant de les considérer comme des musulmans de statut inférieur, comme des colonisés. La révolte partit du nord de l’actuel Maroc. Dans tout le Maghreb, les Berbères réussirent à se libérer de la domination orientale. Mais, paradoxalement, sans remettre en question leur adhésion à l’islam, sans jamais se tourner vers le christianisme, ce qui est encore une preuve de la superficialité de la christianisation du monde berbère des campagnes. En réalité, les Berbères utilisèrent le karijisme égalitaire et ses variantes pour refuser le pouvoir temporel-arabe des Abbassides. Au terme de cette vaste révolte, tout le Maghreb fut dirigé par des dynasties berbères musulmanes. Ce fut alors l’apogée berbère des Xe-XIIIe siècles avec les Zirides, les Hammadides, les Ifrénides, les Almoravides et les Almohades. 
Histoire de l'Afrique du Nord

Vous montrez que si le VIIe siècle fut celui de la conquête de l’Afrique du Nord par les arabo-musulmans, démographiquement parlant, l’apport arabe ne fut alors qu’une goutte d’eau dans l’océan berbère. De quand date alors l’arabisation « ethnique » ? 
L’arrivée de véritables noyaux de peuplement arabe est la conséquence de migrations de tribus venues d’Arabie aux XIe-XIIIe siècles. En Libye, les premières tribus dites hilaliennes s’installèrent en Cyrénaïque. La seconde vague planta ses tentes en Tripolitaine et dans l’actuelle Tunisie. Les Berbères almohades marocains se portèrent au-devant des envahisseurs et ils les écrasèrent. Cependant, au lieu de les repousser vers l’Orient, ils en firent leurs mercenaires et ils les installèrent dans tout le Maghreb. Ce furent donc des Berbères qui permirent l’arabisation de cette région. 

Vous consacrez également de longs développements à l’empire ottoman ?
L’entrée en scène des Turcs eut de lourdes conséquences historiques et politiques car, à l’exception du Maroc, toute l’Afrique du Nord leur fut soumise, de l’Egypte à l’actuelle Algérie. Le but des Turcs était de prendre en tenaille la chrétienté, politique qui échoua grâce à l’alliance du Maroc et de l’Espagne chrétienne. 
Durant la période coloniale, l’Afrique du Nord fut partagée entre quatre puissances européennes. Les Britanniques s’installèrent en Egypte afin de pouvoir contrôler le canal de Suez. Les Italiens disputèrent le vide libyen à la Turquie. Quant au Maghreb, il fut en totalité rattaché au domaine français, à l’exception de la partie espagnole du Maroc.

Vous insistez sur le « cas marocain » que vous opposez au modèle jacobin appliqué à l’Algérie. Pouvez-vous en dire plus ?
Je parle de « cas marocain » car, dans l’Empire chérifien, la France intervint dans un authentique État-Nation pluri séculaire, non pas pour y constituer une administration, mais pour l’aider à reconstruire la sienne. Ce fut le Protectorat, œuvre du maréchal Lyautey qui s’y affirma comme le « premier serviteur du sultan ». Avec le traité de Protectorat (ou Traité de Fès), le sultan du Maroc conservait en effet tous les attributs de son prestige. Lyautey avait clairement dit qu’il ne voulait pas « algérianiser » le Maroc, ce qui signifiait qu’il ne voulait pas lui voir appliquer le modèle jacobin qui tua l’Algérie française. Cette expérience originale se termina en 1925 avec le départ de Lyautey, quand, durant la guerre du Rif, obéissant aux ordres du Cartel des gauches, le maréchal Pétain évinça sans élégance ce « grand lord colonial » que la République détestait. Les successeurs de Lyautey ne comprirent pas la subtile alchimie marocaine. D’où les malentendus qui en découlèrent.
 

Conquête de la Berbérie
Bernard Lugan
 



Il est impossible de vous demander de résumer la longue partie que vous consacrez aux indépendances. Néanmoins, pouvez-vous nous en dire l’essentiel ? 
La marche vers les indépendances ne fut pas la même au Machrek et au Maghreb. Si le premier fut tôt décolonisé - l’Egypte en 1922 et la Libye en 1951 -, le second connut des péripéties sanglantes avec la guerre d’indépendance algérienne (1954-1962). En Tunisie, le nationalisme fut porté par les nouvelles élites nées de la colonisation, alors qu’au Maroc, il fut incarné par le sultan Mohammed Ben Youssef (Mohammed V) et les élites traditionnelles. En ce qui concerne l’Algérie, l’évolution fut paradoxale car ce fut une fois la guerre gagnée par l’armée française que le général De Gaulle accorda l’indépendance. La victoire militaire française fut en effet totale avec le général Challe dont le plan fut mis en pratique de 1959 à 1961. À telle enseigne qu’au début de l’année 1961, les maquis de l’intérieur n’existaient plus et la sécurité régnait à peu près partout. C’est alors que le général de Gaulle décida d’offrir l’Algérie au FLN avec toutes les conséquences que l’on sait. 

Quelles furent les grandes lignes de l’évolution de l’Afrique du Nord depuis les indépendances ? 
Après les indépendances, en dépit d’une « arabité » affirmée mais ethniquement minoritaire au Maroc et en Algérie, également en dépit de leur « islamité » commune, les cinq pays composant l’Afrique du Nord eurent des destins divers. Ces différences se retrouvèrent dans l’épisode dit des « printemps arabes » qui ne concerna que la Tunisie et l’Egypte. L’Algérie et le Maroc y échappèrent, cependant que la Libye connut une guerre civile et une intervention étrangère génératrice d’un immense chaos. Aujourd’hui, en Egypte, l’armée piétine dans le Sinaï face à la guérilla islamique, cependant que les réseaux des Frères musulmans sont actifs dans le reste du pays. La Libye est dévastée par une guerre de tous contre tous, résultat de la guerre faite au régime du colonel Kadhafi par une coalition inspirée par la France. La Tunisie est coupée en deux, le centre et le sud étant islamistes, cependant que le nord s’accroche à l’héritage « laïc » légué par Bourguiba et Ben Ali. L’Algérie, qui subit de plein fouet la baisse du prix du pétrole, risque de ne plus être bientôt en mesure d’acheter la paix sociale, cependant que l’agonie du président Bouteflika et la lutte pour sa succession paralysent l’appareil d’État. Quant au Maroc, dernier pôle régional de stabilité, la question sociale y est porteuse d’orages. C’est donc toute l’Afrique du Nord, c’est-à-dire tout le flanc sud de l’Europe, qui est menacé d’embrasement.

L’« Histoire de l’Afrique du Nord » de Bernard Lugan vient de paraître en juin aux Éditions Le Rocher. Une somme de 736 pages. 29 euros

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