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Business de la sécurité : Maurice devient un bon client

Brink’s océan Indien a mis en place des patrouilles de sécurité marine, par exemple à Anahita où un bateau sillonne le lagon. DR
Surfant sur l’émergence d’une classe moyenne et d’une population vieillissante, la demande en sécurité commence à émerger à Maurice. Le secteur, qui fait face à un déficit de main d’œuvre, mise sur les nouvelles technologies.

« La sécurité privée est étroitement liée au produit intérieur brut (PIB) des États. Plus il est élevé, plus les entreprises et les particuliers investissent dans la sécurité. » Cette formule quasi mathématique de notre consœur Éliane Kan sur le site infoprotection.fr correspond bien à la situation mauricienne. De fait, depuis une dizaine d’années, la demande en services et outils de sécurité, tant pour les entreprises que les particuliers, augmente. À preuve, Éric Rey, le patron de la branche océan Indien de la multinationale de la sécurité Brink’s, estimait en 2010 (quatre ans après son arrivée sur l’île), la part identifiée du marché de la sécurité à environ deux milliards de roupies (50 millions d’euros). Dix ans plus tard, il évalue que « le marché serait aujourd’hui de trois milliards de roupies - hors cash (75 millions d’euros) ». Soit une augmentation de 66 % ! Malgré cette forte hausse, Port-Louis est encore bien en retrait par rapport à sa voisine, La Réunion. Le marché y est estimé à 150 millions d’euros, le double de Maurice…
 

Éric Rey, directeur de Brink’s océan Indien : « À Maurice, notre part de marché globale est de 40 %, pour 90 % dans le corporate et 10 % avec les particuliers. Et avec ces 10 %, nous sommes les leaders sur l’île. »
Éric Rey, directeur de Brink’s océan Indien : « À Maurice, notre part de marché globale est de 40 %, pour 90 % dans le corporate et 10 % avec les particuliers. Et avec ces 10 %, nous sommes les leaders sur l’île. »  Davidsen Arnachellum
 

L’innocence perdue

Cette forte demande en sécurité contredit pourtant le rapport 2017 de l’institut de sondage américain Gallup, « Law and Order », qui passe au crible 142 pays quant au sentiment de sécurité de leurs habitants. Maurice arrive au sixième rang des pays africains les plus sûrs. À noter que c’est l’Algérie qui est première en Afrique… Ce bon classement est conforté par un sondage où il apparait que 78 % des personnes interrogées affirment se sentir en sécurité sur l’île. Comment expliquer cet apparent paradoxe ? Même si le taux de criminalité augmente constamment, nous sommes loin de la situation sécuritaire d’autres États de la région : Maurice reste un pays sûr. C’est même un des points forts avancés par les autorités locales pour attirer touristes et investisseurs étrangers. 
L’île se rapproche, encore une fois, de la situation des pays occidentaux. Dans ces États, malgré objectivement de bonnes statistiques, les questions de sécurité sont parmi les préoccupations majeures des populations. Les sociologues parlent de « sentiment d’insécurité ». On retrouve cette tendance de fond avec l’accélération des dépenses sur le marché mondial de la sécurité. Elles étaient, selon la publication professionnelle En toute sécurité, en 2016, de 549 milliards d’euros contre 507 milliards en 2014…
Qu’il semble loin le temps où le Mauricien pouvait laisser, en toute quiétude, son logement ou son entreprise, comptant sur la bienveillance du voisinage et un niveau de délinquance jugé marginal. « L’île a perdu son innocence », résume Éric Rey. Outre ce changement  sociologique, il y a également une élévation du pouvoir d’achat. Selon le rapport AfrAsia Bank Africa Wealth Report 2017 publié par la banque éponyme, Maurice compterait 3 800 millionnaires en dollars américains (personnes qui possèdent un million de dollars – 880 000 euros – hors résidence principale). Il s’agit d’une augmentation de 230 % entre 2006 et 2016 ! 
 

Bernard Leong-Son, le patron de First-Response Ltd : « Nos clients sont généralement des couples, où les deux conjoints travaillent, qui accèdent pour la première fois à la propriété foncière ou qui louent leur premier appartement.
Bernard Leong-Son, le patron de First-Response Ltd : « Nos clients sont généralement des couples, où les deux conjoints travaillent, qui accèdent pour la première fois à la propriété foncière ou qui louent leur premier appartement.   Davidsen Arnachellum
 

 Population vieillissante

Mais outre ces ultra-riches qui restent une niche, le pouvoir d’achat des Mauriciens a fortement augmenté. Selon ce même rapport, l’île affiche le plus haut niveau de richesse par habitant en Afrique, avec 32 700 dollars. « Ce sont généralement des couples, où les deux conjoints travaillent, qui accèdent pour la première fois à la propriété foncière ou qui louent leur premier appartement. L’arrivée du premier enfant est aussi souvent déclencheur de la volonté de s’équiper. En résumé, c’est la classe moyenne voire la classe moyenne supérieure », explique Bernard Leong-Son, le patron de First-Response Ltd. Cette entreprise est aussi pionnière car elle a lancé un produit prenant en compte une profonde mutation démographique : le vieillissement de la population mauricienne. 
À ce jour, 11,5 % de la population est âgée de 65 ans et plus. Et ce processus est inéducable puisque selon les Nations Unies, 30 % des Mauriciens auront plus de 65 ans en 2050 ! Aussi, pour répondre à la problématique de vieillir en bonne santé et en sécurité, First-Response Ltd est « la première et seule société opérant à Maurice à fournir des services de sécurité et d’urgence médicale », indique, Bernard Leong-Son. Concrètement, son entreprise qui propose également différents packs « classiques » de services de sécurité avec télésurveillance et d’intervention 24h/24 contre les intrusions, les agressions et les incendies, offre en option un service d’urgence médicale. En cas d’urgence liée à un cambriolage qui a dérapé, la victime qui a souscrit à ce service peut presser un bouton « urgence médicale » sur une télécommande ou appeler le « 116 » (ouvert 24h/24). Une intervention est alors dépêchée sur place. « Les premiers soins sont administrés par des ambulanciers formés selon les normes du London Ambulance Service (le plus grand service d’ambulance dans le monde, NDLR). La personne blessée est transportée dans un véhicule équipé à l’hôpital le plus proche selon ses instructions préalables. Notre centre de contrôle informe le médecin de famille, les parents ou les amis du patient », détaille Bernard Leong-Son. À l’exemple de la société mauricienne, la branche locale de Brink’s « va très prochainement lancer une offre de téléassistance aux personnes âgées et dépendantes. La personne peut déclencher une alerte via un pendentif », indique son patron.
« Il y a plus d’une quarantaine d’opérateurs sur le marché de la sécurité : allant du petit poseur d’alarmes, plus ou moins professionnel, au groupe structuré proposant une offre complète de services. Cette profusion d’acteurs ne nous donne pas une bonne image », regrette un acteur du secteur. À cette offre pléthorique s’ajoute une législation « peut-être à côté des réalités ». 
« Cette absence de (vraie) réglementation est encore plus forte dans le secteur de télésurveillance », intervient un de ses confrères.
À Maurice, le secteur de la sécurité privée est soumis au Private Security Service (PSS) Act de 2004 - qui s’apparente à la législation appliquée à La Réunion.
 

Des entraînements au tongfa, un bâton de défense utilisé par les agents de sécurité de Brinks, ont lieu régulièrement.
Des entraînements au tongfa, un bâton de défense utilisé par les agents de sécurité de Brinks, ont lieu régulièrement.  DR
 

Marché déstructuré

Pour devenir agents de sécurité (ADS), le demandeur doit obtenir une licence. Le procureur et le commissaire de police (titre du plus haut gradé de la police mauricienne) contrôle le casier judiciaire (certificat de caractère connu auparavant comme le certificat de moralité) du demandeur. La licence est valide trois ans. Il y aurait 6 000 titulaires de ce permis à Maurice. Mais à côté de ce secteur « formel » opère un autre gros marché (difficile) à évaluer : celui des watchmen. Ces gardiens opèrent souvent au sein même de leur entreprise. Si leur activité est quasi identique à la sécurité privée, elle n’est soumise à aucune réglementation. « Ce qui abîme l’image du métier et impacte le marché en le dérégulant », regrette Eric Rey. La plupart de ces entreprises ont choisi d’assurer leur sécurité pour des questions essentiellement de coûts. Mais certaines ont développé une expertise importante au point de devenir au fil du temps des acteurs importants du secteur. C’est le cas de Promotion And Development (PAD). Ce groupe a créé, en 1996, Caudan Security Services Limited pour sécuriser le centre commercial de Port-Louis. Après avoir acquis une excellente réputation et démontré son savoir-faire, la société propose aujourd’hui ses services de sécurité privée sur toute l’île...  
« Depuis notre arrivée à Maurice, en 2006, nous sommes le premier opérateur de sécurité. Nous proposons, en tant que global player, pratiquement tous les services d’une compagnie de sécurité. Nos 2 500 salariés évoluent dans les domaines du gardiennage (hôtels et entreprises), de la gestion et du transport de fonds (cash management), de la sécurité électronique, des patrouilles d’intervention, du CCTV (télésurveillance), de la sécurité du port et de l’aéroport, et de l’alarme... De fait, nous avons un rôle à jouer dans la sécurité de nos clients et donc de notre pays », assure le Chief Executive Officer (CEO) de Brink’s océan Indien. 
 

Le maître-chien est un agent de sécurité qui doit s’attacher à constituer une véritable équipe « homme-chien »  sachant optimiser les qualités acquises et naturelles de l’animal.
Le maître-chien est un agent de sécurité qui doit s’attacher à constituer une véritable équipe « homme-chien »  sachant optimiser les qualités acquises et naturelles de l’animal.  DR
 

Pour plus de partenariats public-privé

« Aujourd’hui, les cambrioleurs n’hésitent pas à commettre leurs délits en présence des résidents. Mais cela se produit très rarement dans les résidences équipées d’un système d’alarme relié à un centre de monitoring avec intervention », ajoute le patron de First-Response Ltd. « Nous sommes complémentaires de l’État. Si ses missions régaliennes doivent être maintenues, on peut imaginer que les autorités confient de plus en plus au secteur privé un certain nombre de missions réalisées par la police. Elle pourra alors déployer ces effectifs libérés de tâches non essentielles sur le terrain », lance un autre acteur de la sécurité. « Il est vrai que cette association porte ses fruits. L’installation de caméras de surveillance a permis de réduire de plus de 70 % les vols dans certains lieux auparavant sensibles », reconnaît l’inspecteur Shiva Coothen du Police Press Office. « Mais il faut que les autorités régulent le secteur de la sécurité privée à Maurice. Cela passe par une législation unique pour crédibiliser notre métier, assainir le marché et surtout attirer des vocations », plaide le directeur de Brink’s océan Indien.
Comme d’autres secteurs des services (hôtellerie, métiers manuels), la sécurité fait face à une désaffection de la part de la jeunesse. Pour pallier le manque d’effectifs, certains appellent à assouplir la législation pour attirer la main d’œuvre étrangère. « Des pays sources ont déjà été identifiés comme le Sri Lanka ou même Madagascar où nous sommes présents physiquement et qui a l’avantage d’être francophone », précise Éric Rey. 
« Il s’agit, dans un premier temps, de mesures transitoires en attendant la transformation de notre modèle vers le modèle digital », tient à rassurer un autre patron du secteur. Car ce déficit de main d’œuvre est aussi une opportunité pour accélérer la digitalisation du secteur. Ainsi, le CEO de Brink’s océan Indien désire « réduire et remplacer peu à peu la présence humaine par de la technologie. Il s’agit de nous rapprocher du modèle de La Réunion ». 
 

Le centre de contrôle de First-Response Ltd est le centre nerveux de la société. Il opère 24h/24, reçoit les appels d’urgence et déploie un véhicule en cas d’urgence.
Le centre de contrôle de First-Response Ltd est le centre nerveux de la société. Il opère 24h/24, reçoit les appels d’urgence et déploie un véhicule en cas d’urgence.  Davidsen Arnachellum
 

Le tout technologique ?

Dans ce département français, la majorité de la sécurité se fait de jour. « La nuit, c’est les moyens technologiques qui prennent le relais. C’est le cas, par exemple, dans la grande distribution. Durant la journée, nos équipes protègent les parkings et les sites, luttent contre la démarque inconnue (vol), bref assurent une présence rassurante et dissuasive. Quand les centres commerciaux ferment, on passe en sécurité alarme et en vidéo-surveillance avec des rondes de nuit. À Maurice, il y a beaucoup (trop) d’agents qui restent sur site la nuit. Ce qui entraîne des coûts pour nos clients et n’est pas idéal en termes de sécurité pour nos employés. Nous voulons nous inspirer du modèle réunionnais à moyen terme. » 
Cette influence se retrouve avec des demandes en domotique. De plus en plus populaire en Europe, « elle reste encore confidentielle », assure un autre professionnel. Cette technologie, en s’appuyant sur la connectivité, permet de contrôler, via son smartphone ou sa tablette, les lumières ou la climatisation mais surtout de brancher et de débrancher le système d’alarme à distance. « Il est évident que les Millenials (nés entre 1980 et 2000) vont être demandeurs de ces services et donc vont aussi accélérer la digitalisation de notre secteur qui est déjà en évolution constante depuis plusieurs années », conclut Éric Rey. 

Projet Safe City : Big Brother sous les tropiques ?
Annoncé par le Premier ministre mauricien, Pravind Jugnauth, lors du Budget 2018 – 2019, le Safe City Project « veut construire une île Maurice où tous les Mauriciens vivront en sécurité ». C’est un vaste programme de déploiement, dans un premier temps, de 4 000 caméras sur 2 000 sites à forte criminalité. Ces caméras ultraperformantes seront dotées de la technologie de reconnaissance faciale et de capture de mouvements jusqu’à une distance de 200 mètres ! En outre, la police sera équipée de radios intelligentes dotées du GPS. Au final, le projet coûtera 42 millions de roupies (16 millions d’euros). Et alors que l’opérateur Huawei est accusé par les États-Unis mais aussi l’Inde, la Nouvelle-Zélande, l’Australie et le Japon d’être une menace pour leur sécurité nationale, c’est le géant chinois - premier équipementier mondial de télécommunications - qui est le partenaire de la police mauricienne…
Police mauricienne



La police mauricienne a 250 ans

Créée en 1767, la police mauricienne compte 12 500 agents affectés dans divers divisions et départements. Maurice ne possédant officiellement pas d’armée, c’est une unité spécialisée paramilitaire – la Special Mobile Force (SMF) – qui assure la sécurité intérieure et extérieure de l’île. Son rôle s’apparente à celui de la gendarmerie française. 
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Business de la sécurité : Maurice devient un bon client

« La sécurité privée est étroitement liée au produit intérieur brut (PIB) des États. Plus il est élevé, plus les entreprises et les particuliers investissent dans la sécurité. » Cette formule quasi mathématique de notre consœur Éliane Kan sur le site infoprotection.fr correspond bien à la situation mauricienne. De fait, depuis une dizaine d’années, la demande en services et...