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Afrique

Centrafrique : Vladimir Poutine va-t-il rebattre les cartes ?

1 mai 2018 | PAR Bernard Lugan | N°329
En Centrafrique, où rien ne semblait pouvoir mettre un terme à une guerre de tous contre tous, l'inattendue implication russe va-t-elle permettre de pacifier le pays à travers un règlement régional ?

La RCA est au contact de plusieurs foyers de guerre ; or, en raison des apparentements ethniques transfrontaliers (voir notre carte), aucun règlement ne peut y être envisagé sans une coordination avec les pays voisins, notamment le Soudan du Nord. C’est ce que Moscou a compris… à la différence du Quai d’Orsay. Si son plan aboutissait, la RCA avec ses potentialités pétrolières nordistes serait connectée au Soudan du Nord où stationnent précisément une partie des soldats russes retirés de Syrie. Voilà qui explique pourquoi le président centrafricain Faustin Touadera s’est rendu à Moscou à la mi-octobre 2017. Une fois de plus, la France a donc été « doublée »… Retour sur ce triste échec diplomatique de Paris.
Le dimanche 30 octobre 2016, la France a mis un terme à l’opération Sangaris lancée au mois de décembre 2013 pour s’opposer aux massacres commis par la Séléka. Aujourd’hui, le chaos centrafricain n’a pas cessé et le pays est largement aux mains de cette même Séléka et de ses divers chefs de guerre, souvent des Soudanais. L’échec est donc total (1) et il doit être imputé aux dirigeants politiques français. Dans ce pays que les négriers arabo-musulmans venus de la bande sahélienne et plus particulièrement du Soudan avaient jadis baptisé Dar Kouti (« terre des esclaves »), la colonisation avait mis un terme aux razzias esclavagistes. Aujourd’hui, la poussée séculaire des Sahéliens vers le sud a repris et là est la clé de compré-hension des actuels événements. Or, pour des raisons morales, la France n’a pas voulu voir que la cause et la solution de la question centrafricaine se trouve au Soudan. Tout au contraire, en prenant précisément appui sur le Soudan, et sans que personne l’ait vue venir, la Russie est devenue un acteur essentiel dans la région. 

Les quatre grandes erreurs de François Hollande

Comment en est-on arrivé là ? Comment expliquer un tel désastre diplomatique français dans un pays qui a longtemps constitué une pièce essentielle de notre dispositif militaire en Afrique avec les bases de Bouar et de Bangui-Mboko, un pays que la France a, des décennies durant, soutenu à bout de bras et dont elle est aujourd’hui évincée ? La tragédie centrafricaine est certes la résurgence de conflits inscrits dans la nuit des temps, mais son emballement actuel est la conséquence de quatre grandes erreurs commises par François Hollande. 
La première date de fin 2012, quand il aurait été facile de « traiter » les coupeurs de route de la Séléka qui ravageaient alors le nord du pays ; or, Paris les laissa prendre et piller Bangui où les Gbaya furent massacrés. La Séléka s’en prit ensuite à tous les sudistes dans une folie meurtrière qui se transforma en guerre contre les chrétiens qui s’organisèrent en milices d’auto-défense, les anti-balaka.
La deuxième erreur fut l’opération Sangaris qui débuta sur le terrain au début de l’année 2014, et à laquelle François Hollande ne donna pas de mission claire, se refusant à désigner l’« ami » et l’« ennemi », se bornant à demander à nos soldats de jouer les « bons samaritains ». Ceci explique pourquoi, au lieu de détruire les bandes de la Séléka qui avaient provoqué le désastre, Paris demanda simplement à nos soldats de séparer agresseurs et agressés, bourreaux et victimes (2). 
La troisième erreur fut idéologique car le Quai d’Orsay ne cessa d’affirmer que la résolution de la crise se ferait par la reconstruction de l’État à travers des élections. Cet aveuglement déboucha sur une ethnomathématique avec l’élection le 14 février 2016 de Faustin-Archange Touadéra.
La quatrième erreur fut commise le 13 mai 2016, quand François Hollande annonça la fin de l’opération Sangaris, laissant l’ONU gérer ce qui était devenu un bourbier. Dans le vide sécuritaire provoqué par le départ des forces françaises de Sangaris, le contingent de l’ONU, la Minusca (Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation en République cen-trafricaine), est un volapük composé de 11 nationalités dont des éléments venus de Papouasie, d’Egypte, du Cameroun, du Pakistan, de RDC, du Bengladesh, du Maroc, de Guinée Bissau, etc. En dépit de son budget colossal de 800 millions de dollars par an, et de ses 12 000 hommes, la Minusca a failli à sa mission. 

Moscou mise sur l’accord tripartite Centrafrique-Soudan-Tchad

Totalement enclavée, la RCA est tributaire pour ses relations com-merciales de Pointe-Noire, à plus de 1 800 km par le chemin de fer Congo-Océan et par les fleuves Oubangui et Zaïre, or ces derniers ne sont pas toujours navigables. Quant au port de Douala, il est situé à 1 500 km par la route. Cet enclavement fait que les productions locales subissent un surcoût élevé. La France a toujours cherché à tourner le pays vers l’Ouest et l’océan Atlantique alors que le Soudan voudrait le tourner vers l’Est et la voie ferrée de Khartoum, d’où les constantes implications soudanaises dans les affaires de Bangui. Or le Soudan du Nord est un allié de la Russie avec lequel les Occidentaux ne parlent pas officiellement puisque son président, Omar el-Béchir, est sous le coup d’un mandat de la CPI… Tout au contraire, à travers lui, Moscou tente une politique régionale dont un des buts serait le rapprochement entre Bangui et Khartoum. Le pré-sident Touadera a donc été reçu en Russie au mois d’octobre 2017 et le résultat de cette visite est l’implication russe à ses côtés, ce qui devait se traduire notamment par des livraisons d’armes qui permettant d’équiper les 1 300 soldats formés par l’Union euro péenne, mais que cette dernière refusait d’équiper… en raison de l’embargo décidé par l’ONU ! Quant au règlement politique régional qui semble se dessiner, il va probablement se construire autour de la résurgence de l’accord tripartite Centrafrique-Soudan-Tchad de septembre 2016. L’artisan de cette politique est l’ambassadeur russe à Bangui, Serguei Lobanov en poste depuis 2011 et parfait connaisseur des réalités locales et régionales. Car, autre différence avec la France, la Russie sait maintenir en poste des diplomates qui sont au fait des réalités locales. Paris savait également le faire jadis, mais c’était aux temps de la « Françafrique »… et, depuis, il n’y a plus de politique africaine française, mais des spasmes moraux. 

(1) Je l’avais annoncé et même décrit. Voir à ce sujet les numéros de L’Afrique Réelle et mes communiqués des années 2013-2015. 
(2) Voir mon analyse en date du 9 février 2014 intitulée « Réflexions sur les interventions françaises au Mali et en RCA ».
 

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