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Maurice

Classe moyenne africaine : tentante et insaisissable

Photos : Davidsen Arnachellum
La deuxième édition du Forum des Afriques(s), organisée par l'Éco austral en partenariat avec le groupe AXYS, s’est tenue le 9 juillet à l’Aventure du Sucre. Lors de cette table ronde, neuf entreprises mauriciennes du secteur bancaire, des assurances et des services financiers ont échangé leurs expériences sur le thème de la classe moyenne en Afrique.

Une classe ou des classes moyennes ? C’est Louis Lallia, Managing Director à AXYS Private, qui a ouvert les débats, suivi par Ismaïl Pomiès, Portfolio Manager à AXYS, et Jean-Michel Durand, journaliste à L’Éco austral et responsable Maurice et Afrique. Ils ont présenté un certain nombre de données, graphiques et infographies qui ont permis de mieux situer les problématiques liées à la question « des » classes moyennes en Afrique (CMA). D’emblée, Ismaïl Pomiès a contextualisé le sujet en rappelant que la population du continent a été multipliée par 5,5 depuis la décolonisation des années 1960-70 ! 
Aujourd’hui, une personne sur six dans le monde est africaine et selon un rapport de l'Unicef, cette proportion sera d’un quart en 2050 ! Par ailleurs, « la moyenne d’âge en Afrique est de 19 ans alors que dans l’Union européenne, elle s’établit à 43 ans. Elle est toutefois de 34 ans à Maurice, rare pays de la région ayant achevé sa transition démographique », ajoute Jean-Michel Durand. Enfin, point saillant, cette jeunesse en veut ! À en croire une étude commandée par Kantar TNS sur le moral des populations dans six États africains (Ghana, Sénégal, Nigeria, Cameroun et Kenya et Côte d’Ivoire), il apparaît clairement que la jeunesse est des plus optimistes sur son avenir. 
Si ces données démographiques sont indispensables pour cerner les CMA, les quantifier est une autre paire de manches, souligne encore Ismaïl Pomiès. En raison notamment du manque de chiffres fiables. Ainsi, lors du premier Forum des Afrique(s) (voir notre édition de juillet), Gaëtan Siew, architecte et consultant doté d’une longue expérience sur le continent, avançait le chiffre de 300 à 400 millions d’individus pouvant être rangés sous la dénomination CMA. Mais lors de cette deuxième édition, ces chiffres ont été largement revus à la baisse, avec 32 millions d’individus comme estimation basse et 350 millions comme estimation hausse ! 

 

Louis Lallia, Managing Director à AXYS Private : « La classe moyenne africaine est comme un feu follet, difficile à appréhender… »
Louis Lallia, Managing Director à AXYS Private : « La classe moyenne africaine est comme un feu follet, difficile à appréhender… »
 

Plus que le minimum vital

Tout dépend où l’on place le curseur : si la Banque mondiale estime les CMA à « seulement » 32 millions d’individus, en intégrant le nombre d’Africains ayant un revenu de 12 à 15 dollars par jour, la Banque africaine de développement (BAD), la chiffre à 350 millions, en ouvrant le spectre aux Africains ayant un revenu allant de 2 à 20 dollars par jour. Dans les deux cas, entre dans les CMA, au plan économique, celui dont le capital est supérieur à celui requis pour subsister et qui peut donc consommer. Ce que complète l’approche plus sociologique qui définit les CMA par leur adhésion à « un ensemble de valeurs qui se rapportent souvent à une valorisation de l’éducation, le mérite et une aspiration au progrès ».
 

Daniel Essoo, CEO de la Mauritius Bankers Association (MBA) : « L’essor de la classe moyenne change la structure d’une économie. »
Daniel Essoo, CEO de la Mauritius Bankers Association (MBA) : « L’essor de la classe moyenne change la structure d’une économie. »
 



Pour Daniel Essoo, le Chief Executive Officer (CEO) de la Mauritius Bankers Association (MBA) : « L’analyse relative est la plus pertinente. Il faut être capable de mesurer le revenu disponible et la part disponible pour la consommation. Cet essor de la classe moyenne change la structure d’une économie. Par exemple, la Chine est passée d’un pays qui produit et exporte à un pays qui emprunte et consomme ».  Jean-Michel Durand vient préciser que ces CMA « se caractérisent aussi par leur capacité à avoir des activités dans plusieurs secteurs : fonction publique, entrepreneuriat, secteur formel et informel… » Et Jérôme Katz, Head of Strategy & Financial à la MUA, de conclure : « Toute la difficulté peut se résumer ainsi. Les CMA ne pèsent que 2 % de la classe moyenne mondiale alors que l’Afrique représente un habitant sur six dans le monde ! »

 

Mathieu B. Mandeng, CEO de la Standard Chartered Mauritius : « (Avec la digitalisation) rien qu’en Côte d’Ivoire, la Standard Chartered Bank a ouvert autant de comptes en banque qu’au Nigeria ! »
Mathieu B. Mandeng, CEO de la Standard Chartered Mauritius : « (Avec la digitalisation) rien qu’en Côte d’Ivoire, la Standard Chartered Bank a ouvert autant de comptes en banque qu’au Nigeria ! »
 

Faible taux de bancarisation

Autre réalité africaine à intégrer : « Le continent a fait l’impasse sur l’industrialisation. Il a passé l’étape du téléphone fixe pour adopter directement le téléphone portable ». Cela se constate par la forte proportion d’Africains utilisant un smartphone. Selon le cabinet Deloitte, le continent comptera 660 millions d’habitants équipés d’un « téléphone intelligent » en 2020, soit le double qu’en 2016 ! Mais, bien souvent, le mobile est plus qu’un téléphone, il est l’outil pour se connecter à Internet. Preuve de ces profondes mutations, Mohamed Mouratsing, CEO de Kantar TNS Indian Ocean, assure qu’« Internet n’est plus  lié au niveau d’éducation de ses utilisateurs. Des personnes pas complètement lettrées utilisent et surtout maîtrisent cet outil ». 
Le mobile permet aussi d’accéder à des services bancaires, il est une vraie alternative à la faiblesse du taux de bancarisation qui est de 10 % à 20 % selon les pays. Mis à part Maurice où le taux de bancarisation est de 85 %, « le Maroc est un des pays les plus développés avec un taux de bancarisation de seulement… 50 % », précise Daniel Essoo... Différentes raisons expliquent cette faible bancarisation. Pour Mathieu Mandeng, CEO de la Standard Chartered Mauritius, « ce faible attrait pour la banque s’explique par la méfiance des Africains suite aux crises bancaires ». 
 

Ismaïl Pomiès, Portfolio Manager à Axys : « L’Afrique a passé l’étape du téléphone fixe pour adopter directement le téléphone portable ! »
Ismaïl Pomiès, Portfolio Manager à Axys : « L’Afrique a passé l’étape du téléphone fixe pour adopter directement le téléphone portable ! »
 



En 2017, cinq banques ont fermé en Tanzanie. Et le Nigeria a perdu deux millions de clients entre 2016 et 2017 ! Cela explique aussi sans doute la frilosité des banques mauriciennes et étrangères à s’implanter sur le continent. Le groupe britannique Barclays s’est d’ailleurs retiré d’Afrique. « Pour trois raisons : un taux de rentabilité faible, la nécessité de fonds propres élevés et des risques élevés au niveau de la réputation », explique Sunil Ramgobin, Corporate Domestic and International Banking Director à ABSA (ex-Barclays). « Mais avec le départ de la Barclays, ABSA Bank qui a pris le relais, peut se positionner comme une banque digitale », s’empresse-t-il d’ajouter.
La State Bank of Mauritius (SBM) a toutefois fait le choix d’être physiquement présente, depuis 2007, au Kenya. Elle s’y est positionnée comme une banque commerciale. Elle compte aujourd’hui 50 branches et 800 employés principalement kényans, y compris le CEO. « Il est très important de travailler avec les personnes qui connaissent la réalité du pays. C’est pourquoi nous avons recruté des Kényans à des postes à responsabilités et envoyé seulement quelques Mauriciens », indique Komal Gujadhur, Head Corporate Social Responsibility à la SBM (State Bank of Mauritius). 

 

Manisha Dookhony, Managing Partner à Rwenzori : « Il y a une vraie demande pour la microfinance. »
Manisha Dookhony, Managing Partner à Rwenzori : « Il y a une vraie demande pour la microfinance. »
 

Postes à responsabilités

Comme le rappelle le CEO de la Standard Chartered Mauritius, « la banque a un rôle sociétal très important pour l’émergence d’une classe moyenne stable. Au niveau individuel, la banque a pour objectif de permettre l’acquisition d’un logement et d’accroître sa richesse, en favorisant l’épargne. S’agissant du monde de l’entreprise, elle permet d’obtenir aux sociétés du crédit et de leur assurer l’argent de l’entreprise ». Et Daniel Essoo de constater qu’« en Afrique, le marché est assez grand pour favoriser deux types de services financiers : le crédit personnel pour se loger et les dépenses personnelles. Le crédit personnel et l’essor des entreprises vont de paire ».
Pour s’installer en Afrique, les intervenants sont tombés d’accord sur l’inévitabilité de la digitalisation de la banque. Nousrath Bhugeloo, Head of International Growth - AMEA à Ocorian, avance « que les sociétés de télécommunication sont les pionnières de la digitalisation. Elles donnent un coup de pouce au niveau de la bancarisation ». Elle cite par exemple les « kits domestiques » payés via les cartes SIM.
Comme le relate Mathieu Mandeng, « rien qu’en Côte d’Ivoire, avec 12 salariés, la Standard Chartered Bank a ouvert autant de comptes en banque qu’au Nigeria ! » « Et avec la digitalisation des banques, il n’y a pas besoin d’accroître le réseau d’agences », rajoute Daniel Essoo. 

 

Mohamed Mouratsing, CEO de Kantar TNS Indian Ocean : « Internet n’est plus lié à l’éducation. Des personnes peu lettrées maîtrisent cet outil ».
Mohamed Mouratsing, CEO de Kantar TNS Indian Ocean : « Internet n’est plus lié à l’éducation. Des personnes peu lettrées maîtrisent cet outil ».
 



Comparaison des moyennes d'âge
 

Solutions alternatives

Cette digitalisation permet en effet aux banques d’économiser sur les coûts d’acquisition et d’opération. « Mais lorsqu’on parle de digital et d’accès à Internet, il faut réfléchir de manière intégrale et se demander à quoi peut servir la banque. On doit pouvoir participer au développement du pays pour que la clientèle bénéficie de la croissance », indique Sunil Ramgobin. Pour Komal Gujadhur, « il faut, bien-sûr, aller en Afrique en implémentant des choses différentes et innovantes. Il faut aussi prendre en compte le secteur informel et répondre à ses besoins. On ne s’intéresse pas assez au microfinancement de la classe moyenne ». 
Précisément, Manisha Dookhony, Managing Partner à Rwenzori, intervient pour souligner l’importance de la microfinance. « Il y a une vraie demande pour ce type de financement vu les besoins, les demandes et les réalités du continent ». Elle cite Madagascar qui fait du ciblage bancaire par catégorisation. Vu que le taux de connectivité au réseau électrique est faible, des solutions alternatives permettent d’accéder aux services et de payer par des options bancaires adaptées et/ou téléphoniques. 

 

Melvyn Chung, Managing Director de AXYS Stockbroking : « La difficulté est de lever des capitaux dans les secteurs liés à la classe moyenne ».
Melvyn Chung, Managing Director de AXYS Stockbroking : « La difficulté est de lever des capitaux dans les secteurs liés à la classe moyenne ».
 

Économie informelle

« Si, en Afrique, les acteurs financiers traditionnels ont du retard. Pour les assureurs, c’est pire ! », fait valoir Jérôme Katz. « C’est pourquoi nous préférons définir la CMA comme une classe émergente. Car elle reste fragile et sa priorité reste avant tout, si je reprends la pyramide de Maslow, de répondre à ses besoins physiologiques. Là où nous intervenons en tant qu'assureur, c'est sur la deuxième ligne de la pyramide de Maslow : celles des besoins de sécurité. Alors qu’à Maurice, notre ADN est d'être la société de tous les Mauriciens, une étude effectuée auprès d’étudiants de l’université de Nairobi sur leur vision de l'assurance, nous a permis de découvrir que ce service apparaissait comme un produit pour… riches ! » 
« Si on veut durer en Afrique, il faut avoir un regard sur l’économie informelle et non structurée qui représentent 80 % à 90 % des marchés », relève Patrice Bastide, International Development and Group Marketing à la Swan, le leader du marché de l’assurance à Maurice. « On ne connaît pas cette réalité des marchés urbains, extra-urbains et ruraux. Il faut aussi penser à toucher la classe moyenne en milieu rural à travers les coopératives. Il faut revoir notre modèle pour les atteindre. L’Internet of things permet d’opérer différemment et d’obtenir les données nécessaires. Le mot clef est transformation. »
 

Komal Gujadhur, Head, Corporate Social Responsibility à la SBM : « Il est important de travailler avec des personnes qui connaissent la réalité du pays. »
Komal Gujadhur, Head, Corporate Social Responsibility à la SBM : « Il est important de travailler avec des personnes qui connaissent la réalité du pays. »
 



Manisha Dookhony regrette que les solutions alternatives aient du mal à se financer : « Si les banques mauriciennes veulent réussir sur le continent, il faudrait réfléchir à des solutions alternatives visant cette classe moyenne. Les garanties comme des titres de propriétés existent rarement. Pour pénétrer ces marchés, il ne faut pas y aller avec des modèles traditionnels mauriciens. »
« C’est une évidence. Par exemple, au Kenya, pour les étudiants que nous avons interrogés sur l’objet qui leur semblait être utile d’assurer. Leur réponse a été leur… portable. On rejoint ici le monde digital et le monde réel », conclut, ironique, Jérôme Katz.
 

Moonesar (Sunil) Ramgobin, Corporate Domestic and International Banking Director à ABSA : « Avec le départ de la Barclays, ABSA Bank peut se positionner comme une banque digitale ».
Moonesar (Sunil) Ramgobin, Corporate Domestic and International Banking Director à ABSA : « Avec le départ de la Barclays, ABSA Bank peut se positionner comme une banque digitale ».
 

 

Jérôme Katz, Head of Strategy & Financial à la MUA : « Nous préférons définir la CMA comme une classe émergente. »
Jérôme Katz, Head of Strategy & Financial à la MUA : « Nous préférons définir la CMA comme une classe émergente. »
 


Le marché de la consommation en Afrique


 

Nousrath Bhugeloo, Head of International Growth - AMEA à Ocorian : « Les taux de financement des PME sont trop élevés parce que les risques sont trop élevés. »
Nousrath Bhugeloo, Head of International Growth - AMEA à Ocorian : « Les taux de financement des PME sont trop élevés parce que les risques sont trop élevés. »
 
 
Patrice Bastide, International Development and Group Marketing à la Swan : « Le mot clé est transformation. »
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