Performance

Afrique

Claude Baissac, CEO du cabinet Eunomix : « Le problème de l’Afrique du Sud est politique, pas économique »

La vraie performance économique de l’Afrique du Sud est le produit du politique et pas l’inverse, estime Claude Baissac ©Droits réservés
Vingt-cinq ans après la fin de l’Apartheid, jamais les défis n’ont semblé si immenses pour la Nation arc-en-ciel. Et à quelques jours d’élections cruciales pour l’ANC, le Mauricien Claude Baissac, CEO du cabinet Eunomix, pointe les failles structurelles de la première puissance économique de l’Afrique.

L’Éco austral : Votre intervention sur la chaîne d’information économique et financière, Bloomberg, suivie par des interviews dans d’autres médias sud-africains et internationaux comme RFI, a suscité un buzz incroyable et une levée de boucliers de l’ANC. Pourriez-vous en résumer la teneur ? 
Claude Baissac
: Notre analyse démontre clairement et scientifiquement que les performances de l’État sud-africain dans les domaines régaliens comme la sécurité nationale, la gouvernance politique, économique et sociale, sont en stagnation ou en déclin. Pis, pour certains de ces indicateurs, ils sont en déclin rapide et continu ! Il faut savoir qu’Eunomix a développé un s chéma d’analyse de la performance des pays basée sur des données nationales, internationales et ouvertes, que nous avons incorporé dans un système d’analyse big data (mégadonnées). À partir de là, Bloomberg nous a contactés pour comprendre l’application dans le contexte sud-africain. Nos analyses sont corrélées par le classement des États fragiles (Fragile States Index) de Fund For Peace,  une institution américaine de recherche et d’enseignement. 

Que démontre cet indice ?
Cet index, qui classe 178 États selon leur degré de « fragilité », pointe la perte de rang de l’Afrique du sud. Elle est en recul continu depuis 2006. Nos propres analyses, qui utilisent des données plus anciennes (l’indice n’a été créé qu’en 2005), démontrent que cette année 2006 est aussi le pic de la performance de l’Afrique du Sud post-Apartheid ! 

À quand faire remonter ce déclin ?
Le pays avait en germe structurellement, dès les années 1980, les éléments expliquant sa chute. Cette situation s’explique par le fait que les personnes qui possèdent le pouvoir économique ne sont pas les mêmes que celles qui ont les rênes du pouvoir politique. En conséquence, il n’y a pas de classe moyenne multiraciale capable de faire tampon entre les minorités qui contrôlent l’économie et la majorité qui a les manettes politiques.
On note toutefois que ce déclin cesse en 1993-1994 avec le retour de la croissance économique et un consensus politique assez fort. Il s’explique aussi par l’état de grâce de l’ANC avec Nelson Mandela.   

Il existe aussi à Maurice un partage implicite entre politique et économique. L’île est pourtant saluée pour la réussite de son modèle. Comment expliquez-vous cela ? 
La réussite de l’île n’était pas écrite. Son « miracle » s’explique, en partie, par le vrai tournant pris par le MMM (Mouvement militant mauricien).
Devant la situation économique catastrophique, il fait le choix du pragmatisme et d’appeler le Fonds monétaire international et la Banque mondiale à la rescousse. C’est le premier Plan d’ajustement structurel (PAS)... Puis l’utilisation optimale d’accords préférentiels sur l’achat du sucre mauricien va enclencher le miracle économique. Il faut noter que l’orientation et les choix économiques font consensus dans la classe politique.  En Afrique du Sud, on a exactement le contraire. L’ANC est au pouvoir depuis 1994, mais les inégalités se sont accrues. Avec un score de 63 à l’indice de Gini (indicateur synthétique de mesure de l’inégalité des revenus dans un pays), c’est l’un des pays les plus inégalitaires au monde ! La décade de Jacob Zuma a totalement effacé les progrès réalisés sous Mandela.
 

Claude Baissac
©Droits réservés
 



Les questions économiques semblent être la clé. Comment alors relancer l’économie ?
À Eunomix, nous ne sommes pas des libéraux, nous sommes plutôt des néo-institutionnalistes, nous reconnaissons l’impérieuse nécessité d’un État fort - au sens d’efficace - qui s’appuie sur sa légitimité pour créer du capital économique et social. Mais je pense que la force de l’Afrique du Sud d’un point de vue économique fait sa faiblesse politique. Pour revenir à Maurice, dans les années 1980, Port-Louis au lieu de nationaliser tous les outils économiques s’est appuyé sur la structure existante inégalitaire pour diffuser la richesse. En Afrique du Sud, c’est l’inverse. On punit le capital local avec l’idée de forcer la redistribution.
En bref, pour que ce pays se relève, il doit appliquer le modèle mauricien ! Il lui faut trouver le point d’équilibre entre ouverture à l’investissement international et un projet développemental. Pretoria doit résoudre cette incertitude politique.

Le nouveau président, Cyril Ramaphosa, à la fois issu de l’ANC et qui a la confiance du secteur privé (il a été entrepreneur), peut-il être l’homme providentiel ? 
Les élections qui viennent (l’entretien a été réalisé avant le scrutin du 8 mai - NDLR) sont un vrai test pour lui. Si l’ANC va sans doute l’emporter, paradoxalement je pense qu’il a une marge de manœuvre très faible. Ce parti est fragilisé et contesté à cause des questions récurrentes de l’expropriation des terres sans compensation et la nationalisation de la Banque centrale. Cyril Ramaphosa reste l’homme du compromis alors qu’il faut des décisions fortes.

L’une des solutions est de rétablir la confiance des investisseurs pour les faire revenir. Mais instaurer un salaire minimum, est-ce une bonne chose ?
C’est un paradoxe. Politiquement, l’État doit répondre à l’impatience de la population avec des mesures sociales fortes comme la création d’un Smic local. Mais cette mesure renchérit le coût du travail et donc réduit l’attractivité du pays. Malgré ces immenses défis, je vais vous surprendre mais je pense que techniquement l’Afrique du Sud peut facilement se relever. Car il y a énormément de capitaux disponibles, même s’il y a une grève des investissements ! Les ressources naturelles sont immenses et le pays possède un capital humain d’un assez bon niveau. Les problèmes de ce pays sont avant tout d’ordre micro-économique de « doing business ». Je pense qu’il faut ouvrir le pays et encourager la concurrence. Il faut aussi régler la question de ces entreprises paraétatiques défaillantes. C’est flagrant avec la distribution d’électricité et ces délestages intempestifs. Mais tout cela demande un vrai leadership politique…

Attention, fragile
Fondé en 2005, le Fragile States Index propose un classement de 178 États, selon leur degré de « fragilité ». Cet index composite, créé par l’institution américaine de recherche et d’enseignement Fund For Peace, combine des fragilités politiques, économiques et environnementales. 
Un fervent de la créolité
Né en Libye, Claude Baissac a grandi entre La Réunion et Maurice. Il a un DEA de l’université de La Réunion qui traite des zones franches en milieu insulaire. En 1999, il rejoint un cabinet de consultant à Washington, puis à New York. En 2001, il devient directeur délégué d’Air Afrique. Cette expérience le convainc de la nécessité d’une meilleure compréhension des contextes sociaux dans la stratégie d’entreprise. En 2009, il lance la firme Eunomix, spécialisée dans les pays et les marchés émergents. Son équipe a une expertise approfondie de 29 pays d’Afrique subsaharienne et du Moyen-Orient. Aujourd’hui, Claude Baissac est particulièrement intéressé par le big data dans l’analyse stratégique. Il vient de lancer EunomixCR, une solution big data focalisée sur la gestion des risques pays.
Réagissez à cet article en postant un commentaire

 

Afrique

Claude Baissac, CEO du cabinet Eunomix : « Le problème de l’Afrique du Sud est politique, pas économique »

L’Éco austral : Votre intervention sur la chaîne d’information économique et financière, Bloomberg, suivie par des interviews dans d’autres médias sud-africains et internationaux comme RFI, a suscité un buzz incroyable et une levée de boucliers de l’ANC. Pourriez-vous en résumer la teneur ?  Claude Baissac : Notre analyse démontre clairement et scientifiquement que les performanc...