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Comment être et ne pas seulement paraître

1 mar 2016 | PAR Bernard Alvin | N°306
« Il y a 400 ans, William Shakespeare a théâtralisé et sans doute immortalisé cette problématique dans sa célèbre tirade d’Hamlet : TO BE OR NOT TO BE, THAT IS THE QUESTION. Force est de constater que 400 ans plus tard, nous n’avons pas avancé d’un pas sur cette question !!! Stocklib/Georgios Kollidas
Spécialiste du management vocationnel et ayant à son actif une longue expérience dans l’accompagnement des managers et des équipes, Bernard Alvin livre une profonde réflexion sur une démarche encore trop négligée.


De temps à autre, je reçois des invitations pour participer à des clubs d’entrepreneurs ou à des événements. La proposition est souvent très ou trop ambitieuse. Par exemple, au cours d’un dîner-débat, nous allons discuter, entre la poire et le fromage, avec un intervenant extérieur pour connaître les tendances lourdes du monde à venir ou encore pour appréhender le type d’entreprise qui existera dans les générations à venir. Précisons que les intervenants ne sont pas des mages ni des futurologues mais bien souvent des personnes correspondant aux standards en vogue dans les entreprises. Ils sont souvent des consultants bien diplômés et ont écrit un ou plusieurs livres exprimant leur conception du monde ou des entreprises. Dans ces réunions, la technologie actuelle est souvent utilisée comme support pour ajouter de la crédibilité à cette quête de modernité. Ainsi, au lieu de prendre des notes sur un cahier, chaque participant est invité à écrire sur des tablettes et à utiliser quelques applications intelligentes nouvellement sorties. 

POURQUOI S’EN REMETTRE À DES GOUROUS ?

Je me souviens d’avoir été convié à une soirée de réflexion d’un certain club d’entrepreneurs où nous avions refait le monde en reprenant les titres du quotidien « Le Monde » de la veille pour en tirer une lecture à travers laquelle chacun prenait une posture de politologue ou d’intellectuel éclairé. Je me souviens aussi d’autres clubs où les entrepreneurs étaient « blasés » d’avoir assisté à des débats et des conférences sur tous les sujets à la mode. La plupart du temps, les participants sont des managers qui sont plus confrontés aux problématiques de vente à court terme, de négociations salariales ou d’achats de fournitures pour leurs usines que de projection dans un monde futuriste, de toute façon très difficile à appréhender vu la vitesse de l’évolution de notre environnement. D’ailleurs, nous ne quittons pas ces réunions avec l’impression d’avoir effectué de grandes découvertes. Ces montagnes philosophiques accouchent plutôt de souris réflexives !

LA QUÊTE DE RECONNAISSANCE

Je me suis souvent demandé pourquoi tant de personnes avaient besoin de participer à ce type de réunion et quelles pouvaient être leurs motivations premières. Il y en a une qui me vient facilement à l’esprit, c’est le besoin de reconnaissance qui se manifeste plus souvent par le PARAÎTRE (PAR-ÊTRE) que par l’ÊTRE. Toute personne a besoin de reconnaissance, c’est un besoin vital et les personnes les plus exposées sur le plan social ou sociétal en ont sans doute un besoin encore plus élevé que la moyenne. Le besoin de reconnaissance signifie que nous sommes reconnus pour ce que nous sommes, mais, in fine, s’il y a bien quelque chose de difficile à appréhender, c’est notre propre ÊTRE !!!
C’est bien souvent grâce à l’expérience de la vie et au développement de notre personnalité que nous pouvons lever le voile sur notre ÊTRE profond. Très souvent, on entend dire « je ferai telle ou telle activité plus en phase avec moi-même lorsque je serai en retraite » ou encore « j’accomplirai mon rêve lorsque mes enfants auront fini leurs études et lorsque je n’aurai plus besoin de beaucoup travailler pour faire face à mes charges ». Ainsi, on renvoie à demain notre responsabilité de gérer notre être au quotidien. Alors, à défaut d’ÊTRE et parce qu’on a tous besoin de reconnaissance, on puise allègrement dans le réservoir du PAR-ÊTRE. L’ennui est que le fait de se nourrir de PAR-ÊTRE crée des relations qui manquent singulièrement d’authenticité. Si nous sommes réunis dans un groupe de travail ou de réflexion pour s’abreuver de PAR-ÊTRE, et ainsi faire semblant d’ÊTRE, il est illusoire d’imaginer créer des relations sincères, profondes et inspirées. Dans ces réunions où l’on refait ainsi le monde le temps d’un repas, les « participants » sont particulièrement passifs. Il y a un acteur central qui est le consultant visionnaire, pour ne pas dire le gourou de service ! Bien entendu, il est fondamental que le gourou soit une sommité nationale, voire mondiale, cela ajoute à la reconnaissance qu’on vient chercher.

LA CULTURE DE LA DÉFIANCE

Chacun sait que le mode pédagogique magistral ne permet pas de retenir grand chose, on évoque souvent le chiffre de 5%. Et la passivité est sans doute la pire des situations pour acquérir des connaissances, ce n’est pas pour rien qu’on met souvent en avant les méthodes pédagogiques dites actives pour réaliser des formations plus efficaces !
Quand j’accompagne des managers, il n’est pas rare qu’ils me disent que les seuls moments où ils peuvent vraiment être eux-mêmes et dire ce qu’ils pensent ou exprimer ce qu’ils vivent, ce sont précisément les moments d’entretien passés ensemble. Ce que les personnes osent dire dans ces entretiens serait-il subversif ou dangereux ? Très souvent, je constate que les entreprises auraient beaucoup à gagner à permettre à leurs managers et à l’ensemble de leurs salariés de s’exprimer. Les écouter permettrait de remettre en question des modes de fonctionnement qui peuvent être inutiles et onéreux.
Récemment, je constatais lors d’un entretien avec un manager de haut niveau qu’il y avait une boulimie de réunions dans son entreprise et ce manager, bien que conscient de cela, continuait à jouer le jeu en sautant de réunion en réunion. En invitant ce manager au dialogue, il a fini par me dire qu’en fait, cette réunionnite masquait une culture de la défiance assez généralisée dans les hautes sphères de son entreprise.
Quand notre véhicule a une panne, nous acceptons facilement l’idée de l’envoyer au garage pour le réparer. Pourquoi n’accepterions-nous pas tout aussi facilement de consulter des mécaniciens de l’âme ou de l’esprit lorsqu’un individu ou un groupe d’individus dysfonctionne ?

SOMMES-NOUS CONDAMNÉS À NE PAS ÊTRE ?

Cette problématique de l’ÊTRE est-elle une caractéristique de nos sociétés modernes et postmodernes ou a-t-elle toujours été d’actualité à travers les différents âges de l’homme sur terre ? En feuilletant les manuels d’histoire, nous obtenons vite la réponse à la question : les sociétés médiévale, romaine ou grecque ou bien d’autres encore ne permettaient pas plus que les nôtres l’expression libre de chaque ÊTRE ! Il y a 400 ans, William Shakespeare a théâtralisé et sans doute immortalisé cette problématique dans sa célèbre tirade d’Hamlet : TO BE OR NOT TO BE, THAT IS THE QUESTION. Force est de constater que 400 ans plus tard, nous n’avons pas avancé d’un pas sur cette question !!!
Quand il s’agissait de construire l’Europe, Jean MONNET prônait la politique des petits pas, sans doute cette politique peut-elle s’appliquer à tout ce qui est compliqué à atteindre et celle de l’ÊTRE arrive en tête du palmarès de ces Himalaya difficiles à gravir ! C’est donc en travaillant chaque jour sur ce sujet qu’on peut espérer petit à petit gagner des PARTS D’ÊTRE pour abandonner celles du PAR-ÊTRE.

Bernard Alvin
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 De temps à autre, je reçois des invitations pour participer à des clubs d’entrepreneurs ou à des événements. La proposition est souvent très ou trop ambitieuse. Par exemple, au cours d’un dîner-débat, nous allons discuter, entre la poire et le fromage, avec un intervenant extérieur pour connaître les tendances lourdes du monde à venir ou encore pour appréhender le type d’ent...