Performance

Maurice

Comment surfer sur la transition numérique

La troisième édition du Forum des Afriques(s), organisée par l'Éco austral en partenariat avec le groupe Axys, s’est tenue le 7 août 2019 à l’Aventure du Sucre. Une table ronde qui s’est intéressée au boom des télécommunications et des TIC en Afrique et aux meilleures façons d’en profiter.

Pour introduire le débat, Ismaïl Pomiès, Portfolio Manager à AXYS, et Jean-Michel Durand, journaliste à L’Éco austral, responsable Maurice et Afrique, ont présenté un certain nombre de données, des graphiques et infographies permettant de mieux situer les enjeux, qu’ils soient géopolitiques, économiques ou sociétaux. Ismaïl Pomiès a rappelé que le développement des télécommunications est capital car « elles représentent des opportunités pour les investisseurs et sont vectrices de richesses pour les populations. En générant d'autres sous-secteurs, elles créent un véritable écosystème ». Les situations peuvent néanmoins varier beaucoup d’un pays à l’autre avec, parfois, un manque de concurrence.
C’est le cas à Maurice, selon plusieurs participants au forum qui soulignent la position dominante de Mauritius Telecom et le fait que le régulateur fasse moins bien son travail aujourd’hui qu’il y a une dizaine d’années. Certains acteurs ont su développer de véritables expertises, mais ils n’arrivent pas toujours à s’imposer autant qu’ils le pourraient, dans certains appels d’offres notamment, alors qu’ils parviennent à conquérir des marchés extérieurs. C’est le cas d’Atlas Communication International, expert en radiocommunication, qui a été retenu par le consortium qui exploite à Madagascar le site d’Ambatovy, l'une des plus grandes mines de nickel latéritique au monde. La compétition était pourtant rude face à des acteurs internationaux aguerris. « Le fait que les Mauriciens soient bilingues a joué en notre faveur pour remporter cet appel d’offres », souligne Sebastien Dalais, CEO (designate). 

 

Bernard Rault, Managing Director d’Atlas Communication
Bernard Rault, Managing Director d’Atlas Communication : « Les gros opérateurs n’ont pas le monopole des compétences. » 
 

Jouer collectif

« Avant d’obtenir ce marché, il a fallu trois ans de voyages et de dépenses, ajoute Bernard Rault, Managing Director. Et si l’on a réussi, c’est qu’on a un mix de compétences développées entre 2000 et 2010. » Atlas Communication International, qui représente le géant américain Motorola à Maurice, a grossi par croissance organique et par acquisitions. Et aujourd’hui, il commence à se déployer sur le continent africain. 
D’autres entreprises mauriciennes y sont également présentes, comme Agileum, spécialisée dans le consulting, l’intégration de systèmes d’information et l’externalisation de services informatiques aux entreprises. « Nous sommes installés au Botswana depuis 1998 où nous faisons de la mise en place de logiciels, du développement de logiciel web et mobile », indique Hugues Sauzier, dirigeant associé, responsable du secteur public et du développement de la région Afrique. Peu après cette implantation, ce dernier a vécu 14 ans à Gaborone, capitale du Botswana. « Les besoins technologiques y sont énormes car ce pays d’Afrique australe, pourtant connu comme la Suisse de la région, reste très en retard. À preuve, il n’est classé qu’à la 66e place dans le classement mondial de l’e-gouvernance. » 
 

Dev Sunnasy fondateur d’EDS (Enterprise Data Services)
Dev Sunnasy, fondateur d’EDS (Enterprise Data Services) :  « Les Chinois et les Indiens ont des projets en Afrique car ils y sont présents. Nous devons être présents dans les hubs régionaux ! »
 



Autre entreprise qui a fait le pari d’aller chercher sa croissance en Afrique : Enterprise Data Services (EDS). Créée en 1999, l’entreprise de Dev Sunnasy, nominé en 2010 au Tecoma Award (élection de l’Entrepreneur de l’année organisée par L’Eco austral), s’est développée en anticipant l’explosion d’Internet et en concentrant son activité sur les réseaux et les télécommunications. « Nous avons commencé par suivre des clients mauriciens à Madagascar et aux Seychelles et, aujourd’hui, nous sommes présents en Afrique de l’Ouest avec un partenaire local. Il y a moins de concurrents dans cette région de l’Afrique. Les Sud-Africains ont des moyens, mais ils investissent plutôt dans le reste du continent. L’Afrique occidentale est un énorme marché, mais on ne se donne pas les moyens. » Ancien président de la Mauritius IT Industry Association (MITIA), qui regroupe une trentaine de membres dont les leaders du secteur des TIC et des services à Maurice, Dev Sunnasy est convaincu qu’il est très difficile de réussir tout seul. Il faut jouer collectif avec d’autres entreprises mauriciennes et de la région proche qui peuvent profiter de leur complémentarité.
« Il est vrai que les marchés d’Afrique de l’Ouest mais aussi centrale sont relativement vierges. Le taux de pénétration d’Internet n’est que de 45 %. La marge est donc énorme, d’autant plus que 80 % de la population a moins de 16 ans », ajoute Arthur Nguessan, Head of Stakeholder Engagement à Afrinic (le registre d'Internet pour l’Afrique).
S’appuyer sur une offre innovante, c’est la force d’AfriEDX. Avec une expérience de plus de deux décennies, François Mark a lancé cette entreprise dans l’idée d’utiliser les technologies d’immersion (on parle de réalité virtuelle) à des fins pédagogiques dans le cadre de l’éducation formelle. Selon une récente étude de la Banque mondiale, 77 % des jeunes Africains ne finissent jamais le collège. 

Les câbles sous-marins

Stratégies de niche

À Maurice, on estime que tous les ans, 30 % à 40 % des enfants échouent à l’école primaire. « Face à ce gâchis qui a des impacts socio-économiques à long terme, je travaille pour intégrer cette technologie dans le système éducatif mauricien et en Afrique, », explique le fondateur et CEO d’AfriEDX. Mais jamais l’expression « nul n'est prophète dans son pays » n’a été aussi vraie. François Mark a remporté, en 2018, la palme aux Edutech Southern Africa Awards, le plus grand rendez-vous des start-up africaines visant à « réunir des idées incroyables et les meilleurs talents à travers le monde pour célébrer l’esprit d’entreprise et les start-up ». 
Même si son entreprise est devenue la meilleure start-up Edutech de Maurice, il regrette qu’il soit si difficile de se positionner sur son propre territoire. « Depuis l’obtention de ce prix, j’ai été invité à de nombreuses reprises à l’étranger, mais je ne sens pas de réel soutien de la part de nos autorités. Or cette technologie a des applications, non seulement dans l’éducation, mais aussi dans la formation et la médecine... » Ces activités peuvent créer de vrais écosystèmes. « Mon but est de voir comment collaborer avec des partenaires pour créer des contenus et les partager en Afrique », assure-t-il. 
« Du point de vue des investissements, cela a un sens. Cela crée une croissance externe, car la base de la clientèle potentielle est immense », souligne Ismaïl Pomiès (AXYS). 
 

François Mark, fondateur et CEO d’Afriedx Technology
François Mark, fondateur et CEO d’Afriedx Technology : La réalité virtuelle à des fins pédagogiques est un outil majeur de développement économique. »
 



« Mais il apparaît difficile pour des gouvernements d’investir dans les infrastructures sans avoir les compétences requises pour les exploiter », ajoute Louis Lallia, International Business Manager à AXYS Stockbroking.
Toutes les PME mauriciennes présentes en Afrique dans les télécommunications et les TIC ont en commun des stratégies de niche. Cela peut aussi concerner des entreprises plus importantes, comme le groupe Currimjee, par exemple. Sa filiale Emtel a été le pionnier de la téléphonie mobile dans l’hémisphère sud en 1989. Un opérateur qui est engagé aujourd’hui dans le consortium qui investit dans le projet de câble sous-marin METISS (MEltingpoT Indianoceanic Submarine System). Et le groupe est présent sur plusieurs segments de marché comme celui du « screenage » avec Screenage Limited qui est un intégrateur de systèmes informatiques innovants pour les hôtels et les entreprises à Maurice et dans la régions de l’océan Indien. « Nos prestations incluent la conception, la mise en production et la maintenance des systèmes tels que le réseau informatique sécurisé, le Wi-Fi, la télé interactive et la vidéo surveillance, précise Rishaad  Currimjee, Business Development - MD's  Office. Nous proposons le screenage à Mayotte et on étudie l’implantation de l’IPTV (télévision sur protocole Internet – NDLR) aux Seychelles. Enfin, Currimjee informatics est présent à Madagascar. Bref, notre groupe a compris que l’expertise mauricienne peut s’exporter. »

Immense potentiel

Sur le terrain, les entreprises font face à de vraies différences culturelles et administratives qui peuvent impacter leur business plan. Mais ce n’est pas incontournable. « Vu de l’extérieur, on pense que les choses sont compliquées en Afrique. Mais il suffit souvent de revoir son approche. Les exemples des Indiens et des Chinois sont assez éclairants », assure Arthur Nguessan (Afrinic). Il appelle les chefs d’entreprise mauriciens à « nouer des contacts solides avec les associations de régulateurs dans les pays africains. Ces régulateurs sont accessibles et sont les vrais decision-makers. Contrairement aux ministres qui ne sont pas en poste longtemps, ils sont en charge du déploiement de projets étatiques ! »
 

Sebastien Dalais, Managing Director (Designate) d’Atlas Communication
Sebastien Dalais, Managing Director (Designate) d’Atlas Communication : « Il nous faut aller là où ne se trouvent pas les gros opérateurs et fournir de la valeur ajoutée ! »
 



À ce jour, 1 700 entreprises bénéficient des services d’Afrinic dont 90 % sont de grosses organisations privées (comme des banques) ou publiques. « Maurice a un avantage considérable car les régulateurs sont en attente de contenus. Et ils ont confiance dans la compétence des opérateurs mauriciens. Autre opportunité pour ces entrepreneurs : améliorer des infrastructures existantes vieillissantes. La fibre optique n’arrive pas dans les coins reculés de ces pays. Il y a donc des marchés immenses à exploiter et les partenariats sont possibles », ajoute Arthur Nguessan. 
« D’autant plus que lever des fonds dans ces secteurs est facile », assure Ismaïl Pomiès (AXYS). Car, bien souvent, les États n’ont pas les moyens d’investir massivement dans de nouvelles infrastructures. 
« Combien d'entreprises mauriciennes sont réellement présentes dans le numérique en Afrique ? Peut-être une dizaine, estime Dev Sunnasy (EDS). La majorité sont des PME et c'est très difficile pour elles de pénétrer les marchés extérieurs. Mais chacune d’entre elles a acquis avec le temps des compétences niches. Aussi, pourquoi ne pas proposer ces différentes compétences en une seule offre ? C'est pour moi, le seul moyen pour que le pays puisse avancer et faire du chiffre en Afrique. »
 

Arthur Nguessan, Head of Stakeholder Engagement à Afrinic
Arthur Nguessan, Head of Stakeholder Engagement à Afrinic : « Il faut nouer des contacts solides avec les associations de régulateurs. Ces régulateurs sont accessibles et sont les vrais decision-makers… » 
 



« D’autant plus que les économies de réseau sont difficiles à pénétrer et cela coûte cher. Pour diminuer les coûts, il faut à la fois un soutien étatique et des relais dans d’autres secteurs d’activités », reconnaît Rishaad Currimjee.
« Il est vrai que jusqu’à présent, les missions organisées par et avec les pouvoirs publics en Afrique ne sont pas très efficaces », se désole Hugues Sauzier (Agileum).
« L’État devrait favoriser les fédérations d’entreprises mauriciennes pour leur permettre de se développer localement et à l’extérieur », suggère un intervenant. 
« Mais le vrai challenge est de trouver des synergies entre nous. Il nous faut dissiper cette méfiance liée à la concurrence sur le marché mauricien car, pendant ce temps, des pays africains vont nous dépasser », met en garde Dev Sunnasy.
 

 Hugues Sauzier, Dirigeant associé à Agileum
 Hugues Sauzier, Dirigeant associé à Agileum : « La fédération est importante. En 2016, on a répondu à une « expression of interest » avec trois associations. »
 







 

Ismaïl Pomiès, Portfolio Manager à Axys
Ismaïl Pomiès, Portfolio Manager à Axys : « Lever des fonds dans les secteurs des télécommunications en Afrique est facile ! »
 

Louis Lallia, Managing Director à AXYS Private
Louis Lallia, Managing Director à AXYS Private : « Il est difficile pour des gouvernements d’investir dans les infrastructures sans avoir les compétences requises pour les exploiter. »
 
Réagissez à cet article en postant un commentaire

 

Maurice

Comment surfer sur la transition numérique

Pour introduire le débat, Ismaïl Pomiès, Portfolio Manager à AXYS, et Jean-Michel Durand, journaliste à L’Éco austral, responsable Maurice et Afrique, ont présenté un certain nombre de données, des graphiques et infographies permettant de mieux situer les enjeux, qu’ils soient géopolitiques, économiques ou sociétaux. Ismaïl Pomiès a rappelé que le développement des télécommun...