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Europe

Dans leur conflit avec les Américains, les Européens ne doivent pas se tromper de terrain

1 oct 2018 | PAR Roland Hureaux | N°333
L’Europe s’indigne des mesures protectionnistes que vient de prendre le président Trump, ou des menaces qu’il profère à son encontre suite à son retrait de l’accord avec l’Iran, et elle a raison. Il se pourrait cependant qu’elle ne choisisse pas le bon terrain d’affrontement.

Il est clair que les mesures protectionnistes de Washington, en particulier celles qui concernent l’acier et l’aluminium, provoquent un concert de protestations bien plus important que le diktat qui impose aux entreprises européennes, sous peine de graves représailles, de cesser tout commerce avec l’Iran. Il nous semble pourtant que ce dernier est plus scandaleux et que c’est lui qui devrait indigner le plus l’opinion européenne. 
Il n’y a rien d’illégitime à ce que les États-Unis veuillent pratiquer un certain protectionnisme : certes, les accords du GATT, devenu OMC (Organisation mondiale du commerce), ont tendu à le faire reculer depuis 1945 mais il demeure un des instruments légitimes de souveraineté dont dispose un État pour protéger son économie. Les motivations de Trump sont en l’occurrence  respectables : redonner du travail aux ouvriers américains, redresser la balance du commerce, maintenir des secteurs stratégiques (que nous, nous délaissons). L’impact du libre-échange est discutable : de moins en moins d’experts y voient la panacée de la croissance.
Beaucoup moins légitimes sont les suites du retrait de l’accord nucléaire iranien par les États-Unis : décision imposée unilatéralement à leurs partenaires, elle heurte gravement le droit international. L’extraterritorialité de la justice américaine représente un danger grave pour la souveraineté des autres États et leurs intérêts économiques, comme on l’a vu avec l’affaire Alstom : cette entreprise stratégique n’a pu passer sous contrôle américain que grâce à la lourde amende infligée par un tribunal américain dans une affaire qui ne s’était pas passée sur le sol des États-Unis. Une riposte claire et forte à l’en -contre de ces pratiques nous paraît plus urgente que les criailleries relatives à l’acier et à l’aluminium.

Une inversion des valeurs 

Hélas, les pays européens, prisonniers de l’idéologie mondialiste, en sont arrivés à une véritable inversion des valeurs. Les mesures protectionnistes de Trump choquent l’idéal de libre-échange universel qui se trouve au cœur de la pensée dominante occidentale depuis des lustres. Elle constitue à leurs yeux une faute grave, une remise en cause d’ordre mondial. Au contraire, les mesures prises à l’encontre de l’Iran, que les États-Unis obligent les Européens à suivre malgré eux, ne touchent pas que leur souveraineté ; elles s’inscrivent au demeurant dans un conflit proche-oriental que beaucoup, même de ce côté-ci de l’Atlantique, voient comme une lutte du bien contre le mal, d’un certain universalisme à l’encontre du particularisme iranien. Anesthésiés par le dépassement du cadre national, européen ou globaliste, ils prennent pour grave ce qui ne l’est pas et pour normal ce qui devrait les indigner le plus.
Les intérêts lésés par les sanctions contre l’Iran sont des plus sérieux : les menaces américaines conduisent à la suspension des projets de Peugeot et de Renault, à l’annulation des commandes d’Airbus, au retrait de Total et d’Engie, soit un préjudice considérable pour l’économie française. L’économie allemande est également touchée à travers Siemens et ses banques. Mais peut-être moins que l’économie française. Au contraire, le protectionnisme américain touche plus l’économie allemande. Cette dissymétrie ne suffit cependant pas à expliquer la réaction européenne. Il reste qu’il est dans l’intérêt de la France de renverser les perspectives pour mettre la question iranienne au centre du débat, quitte à se monter plus flexible sur les mesures protectionnistes prises par Trump.

(*) Roland Hureaux
Ancien élève de l’École normale supé-rieure et de l’École nationale d’administration (ENA), agrégé d’Histoire, il été sous-préfet, conseiller technique à la DATAR, au cabinet de Philippe Séguin, à la Cour des Comptes. Premier adjoint au maire de Cahors (Lot) de 2001 à 2003. Consultant en matière de collec-tivités locales et d’aménagement du territoire. Auteur de nombreux ouvrages relatifs à l’administration territoriale et à l’aménagement du territoire, notamment : « Un avenir pour le monde rural » (Pouvoirs locaux, 1993), « Les Nouveaux féodaux » (Gallimard, 2005) et « L’Antipolitique » (Privat, 2007). Son dernier livre, « La grande démolition - La France cassée par les réformes » (Buchet-Chastel, janvier 2012), dresse un bilan calamiteux de vingt ans de réformes en France.
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