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Dominique Vienne : "Il faut faire émerger le dialogue social territorial"

11 sep 2013 | PAR Alain Foulon | N°276
L'approche territoriale, c'est celle du jeu de go. Photo Ipreunion.com
Le président de la CGPME, le syndicat des patrons entrepreneurs, propose une nouvelle approche sociale, mais aussi stratégique pour l’économie réunionnaise…

L’Eco austral : La situation n’est guère relui sante à La Réunion avec une croissance faible et surtout les chiffres qui font peur : 150 000 chômeurs pour 140 000 ac - tifs. Qu’est-ce que vous en pensez ?

Dominique Vienne : La profondeur et l'ampleur de la crise depuis 2008 ont mis La Réunion à genoux : 18 000 entreprises ont été liquidées, 1,2 milliard de dettes fiscales et sociales sont impayées et 40 000 salariés ont perdu leur emploi. Cela nous oblige à rechercher de nouvelles opportunités, à ne plus rester le dos tourné à la mer et à s’ouvrir aux relations Sud-Sud. Le danger, c’est surtout de se retrouver devant une page blanche. Il faut décider quel projet de développement économique et social inscrire sur cette page blanche. Ne plus se contenter de dis positifs comme la défiscalisation qui a certes créé des emplois, mais ne peut se substituer à une véritable stratégie sur le long terme.

Le modèle de développement qui a été retenu jusqu’ici n’était-il pas le bon ?

Nous arrivons à la fin de ce modèle qui a permis de développer le territoire à travers des aides nationales et européennes. La question est de savoir maintenant quel modèle nous souhaitons mettre en oeuvre. C’est à nous de savoir ce que nous voulons. Pendant trop longtemps, nous avons été administrés. Si nous voulons une insertion régionale, il faut revoir notre cadre réglementaire et fiscal. Le problème numéro un, ce n’est pas le coût du travail… Supposons que, demain, La Réunion devienne une tête de pont pour l’ingénierie financière, c’est possible. Mais c’est un choix stratégique qu’elle doit faire elle-même.

En entrant dans votre bureau, j’ai vu un jeu de go et des livres qui font le lien entre ce jeu de stratégie et le monde de l’entreprise. En quoi cela vous inspire-t-il dans la situation actuelle ?

Si l’on se mettait au jeu de go, cela changerait La Réunion ! Car c’est un jeu de coexistence, de co-gestion. Les frontières de l’un y existent à la frontière de l’autre. Or, nous n’avons pas assez de « nous » dans notre île. Il faut mutualiser nos moyens par la connexion et le lien. On parle de « clusters », mais je préfère parler de « grappes d’entreprises » ou de « treilles ». Notre adhérent Alex How-Choong, par exemple, avec sa plateforme logistique Logistisud nous donne une bonne idée d’une mutualisation de moyens. Sur le plan social, nous avons besoin d’un dialogue apaisé pour agir dans une logique de cohérence et de projet global pour La Réunion.

Vous parlez du « nous », mais la CGPME donne parfois l’impression de faire bande à part en ayant quitté, par exemple, en juin 2009, « La Réunion économique » qui est censée fédérer tous les acteurs économiques ?

Ce départ était une réponse à un contexte. Mais la situation actuelle n’exige pas forcément des regroupements catégoriels. Et si voulons vraiment fédérer, il ne faut pas s’en tenir à une posture défensive. Le « nous », ce n’est pas d’être tous pareils. Il faut com prendre simplement que ce qui nous rassemble est supérieur à ce qui nous différencie. À La Réunion, nous n’avons pas « un » mais « des » patrimoines à valoriser et, en particulier, les patrimoines culturel et humain.

Comment cela peut-il se traduire sur le front social ?

Par le concept de dialogue social territorial (DST). Il ne s’agit pas d’une instance supplémentaire de négociation entre employeurs et salariés, mais d’un espace où l’on retrouve l’État, les collectivités dont la Région, les syndicats patronaux et les syndicats de salariés. Il s’agit d’un quadri partisme. Nous avons commencé à le mettre en oeuvre avec le PRISME (Pôle régional pour l'innovation sociale et la modernisation des entreprises) créé en mars 2012. C’est une structure informelle qui, pour l’instant, rassemble le MEDEF, la CGPME, la CFDT, FO, la CFTC et l’UNSA… Nous nous rencontrons une fois par mois et nous sommes con vaincus que la CGTR viendra contribuer à ce dialogue social territorial. C’est cela faire du « nous ». Il ne faut pas oublier, sur un plan purement économique, que la mauvaise qualité du dialogue social coûte plus de 1% de notre PIB. Le dialogue social territorial doit permettre d'aborder, à l'échelle du territoire, l'anticipation des mutations de nos filières et le diagnostic des enjeux de notre économie.

Vous croyez davantage à cette approche transversale qu’aux réflexions menées justement au sein des filières ?

Le développement de La Réunion ne peut pas seulement passer par la question de savoir si l’on doit conserver l’octroi de mer ou la sur-rémunération des fonctionnaires. Nous avons encore trop tendance à analyser le développement par rapport à une filière. Il vau drait mieux construire ce développement en fonction du niveau de maturité des entreprises avant de considérer leur appartenance à une filière. Et il existe trois stades dans cette maturation. Le premier consiste à professionnaliser, le deuxième à mutualiser et le troisième à rayonner. Nous devons nous attacher à permettre aux entreprises de pas ser du premier au deuxième, puis au troisième stades.

Il existe déjà une instance transversale avec le Conseil économique social et environnemental régional (CESR) ?

Oui, mais il s’agit d’une instance consultative. Il faut faire la même chose avec une instance d’action.

La CGPME a transposé en France le modèle du SBA (Small Business Act) américain qui remonte à 1953 et consiste à orienter prioritairement l’action des pouvoirs publics vers la petite entreprise, conçue comme l’élément le plus dynamique de l’économie. Qu’est-ce que cela donne à La Réunion ?

Dans quelques semaines, nous signerons avec le Conseil régional et le CHU, et nous avons déjà signé avec la ville de Saint-Denis, la SIDR et le Conseil régional. Il s’agit d’un dispositif dans lequel le maître d’ouvrage s’engage à mettre en place une lisibilité et une accessibilité de la commande publique à l’attention des TPE (très petites entreprises). Une évaluation est prévue en fin d’année. Concrètement, en début d’année, l’acheteur se présente et présente ses services, ainsi que les travaux qu’il a programmés en précisant les métiers concernés. Au début du deuxième trimestre, les comités d’experts réunissent l’acheteur et les syndicats patronaux pour vérifier que la formulation de l’acheteur est conforme à l’offre du territoire ou qu’elle laisse le temps de faire l’adaptation nécessaire. Le SBA consiste à faire de l’acte ordinaire d’achat public un acte stratégique de développement du territoire par les entreprises locales. Sur un chiffre d’affaires de 22 milliards d’euros, si nous relocalisons seulement 10% et sur la base de 100 000 euros de chiffre d’affaires par salarié, nous arrivons à un gisement de plus de 20 000 emplois à créer.

Cela rejoint les revendications de l’ADIR, l’association des industriels, qui souhaite qu’on privilégie les producteurs locaux et défend le modèle d’import-substitution ?

Personnellement, je préfère parler de valeur substitution. Cela passe par la localisation ou la relocalisation d’un maximum d’acti vités sur le territoire. Et je préfère parler d’entreprises que de secteurs car cela ne concerne pas que l’industrie.

DOMINIQUE VIENNE : De solides racines réunionnaises

Ce Réunionnais, né en France métropolitaine, à Lyon, en 1966, parce que son père, fonctionnaire, y avait été affecté, est ingénieur en génie électrique, diplômé de l’INSA (Institut national des sciences appliquées) de Lyon. Auparavant, il avait obtenu un BTS en automatisme à La Réunion. Il détient aussi un master en gestion (ICG), obtenu dans le cadre de la formation continue. Il a effectué sa carrière professionnelle à La Réunion en commençant comme responsable technique de la SETB (groupe Vinci), avant d’être responsable d’affaires, puis directeur et, enfin, créateur d’une nouvelle entité. Il passera seize ans au sein du groupe Vinci avant de voler de ses propres ailes. Son groupe Convergence réalise aujourd’hui 11 millions d’euros de chiffre d’affaires dans l’énergie, le génie climatique et même à travers la production de voitures électriques avec un marché obtenu auprès de La Poste en France métropolitaine. Le bâtiment qui abrite, au Port, le siège de son groupe, est le troisième de France à avoir été certifié Iso 50001, après les deux multinationales que sont les groupes Schneider et Suez (à travers sa filiale bordelaise Cofely). Aujourd’hui, Dominique Vienne a renoué pleinement avec ses racines réunionnaises, celles d’une famille d’agriculteurs qui remonte à 1723.
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