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Donald Kaberuka : l'Africain qui a l'écoute des puissants

9 fév 2018 | PAR Jean-Michel Durand
Après avoir réussi à faire de la Banque africaine de développement, la première institution de financement du développement de l'Afrique, Donald Kaberuka poursuit son ambition de développer son continent en s'appuyant à la fois sur l'État mais aussi sur le secteur privé. - Jean-Michel Durand
Après avoir réussi à faire de la Banque africaine de développement, la première institution de financement du développement de l'Afrique, Donald Kaberuka poursuit son ambition de développer son continent en s'appuyant à la fois sur l'État mais aussi sur le secteur privé.

C'est un homme pressé qui nous reçoit - « je dois prendre mon avion dans deux heures, je vous accorde 45 minutes » - au final, notre entretien à bâtons rompus durera... une heure et demi. 
Lui, c'est Donald Kaberuka, l'ancien président de la Banque africaine de développement (BAD). Sous son double mandat (de 2005 à 2015), elle est devenue la première institution de financement du développement de l'Afrique. 
Personnage charismatique, s'exprimant alternativement en français et en anglais (outre le kinyarwanda – la langue nationale du Rwanda, son pays natal – , il parle aussi le swahili – la langue véhiculaire de l'Afrique orientale), cet habitué des forums et tribunes internationaux, nous reçoit... en jean au bar de l'hôtel Hilton.
De fait, rien ne laisse transparaitre que cet homme âgé de 66 ans (il est né le 5 octobre 1951), est l'un des plus fins connaisseurs et analystes des économies africaines. C'est sans aucun doute l'un des Africains les plus écoutés du monde et donc l'un des plus puissants. 
Donald Kaberuka, c'est aussi l'incarnation de cette Afrique décomplexée et ambitieuse qui fascine la planète entière... 

DES TÉNÈBRES À LA RENAISSANCE

Pourtant derrière ce regard affable, il faut plonger dans « son destin qui est intrinsèquement lié à celui de son pays », nous le rappelle notre confrère Samir Gharbi du magazine Jeune Afrique...
Alors que l'indépendance du Rwanda semble inéducable (obtenue en 1962), le pays est traversé par des troubles qui préfigurent le génocide de 1994… Donald Kaberuka fait partie des réfugiés qui fuient, en 1959, la persécution des Tutsis, ethnie minoritaire du pays des Mille collines. Cet aîné d’une fratrie de cinq enfants débarque avec sa famille en Ouganda. Elle s'installera plus tard en Tanzanie. Et c’est à Dar-es-Salaam que Donald effectuera toutes ses études. 
Le jeune Rwandais se spécialisé dans la finance internationale et dans l'économie du développement. Après sa licence en Tanzanie, il part à l'université britannique d’East Anglia. Il obtiendra plus tard un doctorat (PhD) en économie à l’université de Glasgow. 
Diplômé, il débute sa carrière chez Goldman Sachs et la Lloyd’s où il est en charge des matières premières (étain, café, cacao). Il y travaillera durant dix ans. Cette expérience du secteur privé lui servira plus tard...  
Puis il postule à l’Organisation inter-africaine de café (OIAC) basée en Côte d'Ivoire. « J’y ai concrètement saisi notre forte dépendance à l’égard des matières premières », confie-t-il à notre confrère Samir Gharbi.
À la fin de son contrat à l'OIAC, Donald Kaberuka, qui est marié et père d’une fille et d’un garçon, décide de rentrer, en 1994, au Rwanda. Son pays vient de sortir de l'un des pires génocides du XXème siècle (800 000 morts). Des générations d'intellectuels, de cadres et de travailleurs ont disparu. Pour Kigali, 1994 est l'année zéro. 
Nommé, en mars 1997, secrétaire d’État au Budget, il obtient, six mois plus tard, du président Paul Kagamé le maroquin des Finances et de la Planification économique. 
Donald introduit de nouveaux systèmes de gouvernance structurelle, monétaire et fiscale qui mettent un accent particulier sur l’indépendance de la Banque centrale. « Je remercie ces fonctionnaires internationaux, en particulier mauriciens, qui nous ont aidé lors de cette étape charnière de notre pays ». Ces réformes débouchent sur une renaissance de l’économie rwandaise : « un taux de croissance économique de 7 % à 8 % par an, un plan stratégique à long terme (« Vision 2020 ») et de nombreux projets de réformes foncière, financière, de nouvelles technologies et d'investissements » résume Jeune Afrique. 
Bref le pays, qui avait suscité tant de compassion, a réussi en 15 ans à forcer l'admiration du monde. Le Rwanda prouve que, sous la direction d'un leadership éclairé (et musclé), l'Afrique n'est pas le continent sans espoir comme l'avait raillé, en 2000, le magazine The Economist...
Cette question du leadership est fondamentale. Et Donald Kaberuka est, depuis 2015, le président du Conseil consultatif mondial de l'African Leadership University, une école qui a « pour première des priorités justement le leadership », rappelle Fred Swaniker, son fondateur...

FAIRE DE LA BAD, UN INSTRUMENT DE DÉVELOPPEMENT

Cette réussite pousse Kigali à présenter Donald Kaberuka à la tête de la Banque africaine de développement. Après une campagne acharnée où les questions des réseaux et des intérêts géostratégiques étaient considérables, il est élu à la tête de l'institution bancaire. Il en réorganise le fonctionnement. Il accentue le rôle du secteur privé et pointe l’importance des infrastructures comme les routes, les chemins de fer, les centrales électriques et les communications.

« L'une des choses les plus importantes que la BAD a effectué, sous mon mandat, est d’avoir évité aux économies africaines d’être balayées par la crise financière de 2008 ! » - Jean-Michel Durand
 

Pour cela, il a approuvé pour 12,6 milliards de dollars de dons et de prêts (avec de nombreuses facilités) aux États pour le développement du commerce et des infrastructures. 
Et encore aujourd’hui, avec plus de 6 milliards d’euros investis annuellement, la BAD est devenue l’une des plus grandes institutions de prêt en Afrique. 
Donald Kaberuka reste à la BAD dix ans, deux mandats de cinq ans. Il la quitte en 2015.

LE CAPITAL-INVESTISSEMENT, CLÉ DU DÉVELOPPEMENT DE L'AFRIQUE ?

Il devient enseignant à la prestigieuse Harvard Kennedy School et au Centre pour le leadership public (CPL), tous deux situés dans cette célèbre université américaine. Mais surtout alors qu'un récent rapport de la Banque mondiale estime à 90 milliards de dollars par an les besoins de financement pour l'Afrique, Donald Kaberuka devient le conseiller principal de TPG/Satya. Cette coentreprise est formée par deux grandes sociétés de capital-investissement (Private equity en anglais) : le géant américain TPG Growth et le britannique Satya Capital, propriété du milliardaire soudanais Mo Ibrahim (qui a créé la fondation et le célèbre index éponymes). 
Cette structure dit vouloir investir jusqu’à un milliard de dollars en Afrique !
« Le capital-investissement est en passe de transformer notre continent ! Car il apporte non seulement des capitaux mais aussi un actionnariat professionnel qui peut améliorer la capacité de gestion des entreprises et de l'État. Cela permet aussi aux pays de ne pas accumuler une dette libellée en devises. Le capital-investisseurs s'appuie sur nos fondamentaux : une classe moyenne émergente, une population jeune et en croissance, une urbanisation rapide et une forte demande de biens de consommation courante Cette fameuse classe moyenne, qui émerge timidement, on la doit soutenir », plaide l'ancien Grand argentier rwandais.
« Mais il est illusoire de penser que l'État a la solution ou au contraire que c'est le secteur privé. Ils doivent travailler ensemble mais différemment », assure celui que l'on définit d'afro-pragmatique. 
 

Un expert multi-carte

Donald Kaberuka est actuellement membre du Conseil d’administration du Forum économique mondial, de l’Institut Mandela (Minds) et de la Fondation Mo Ibrahim. Depuis novembre 2015, il est membre du conseil d'administration de la Fondation Rockefeller. Depuis cette année, il est conseiller principal des pratiques du secteur public, de l'impact social et des institutions financières au Boston Consulting Group, considéré comme l'un des cabinets de conseil en management les plus prestigieux au monde. Kaberuka devrait être nommé co-président de la Commission LSE-Oxford aux côtés de l'ancien Premier ministre britannique David Cameron.
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