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Drishti C. Herve : question de regard

1 avr 2019 | PAR Alain Eid | N°338
«  Je parlerais plutôt de non visuel ressenti, comme ces énergies qu’on ne voit pas et que l’on sent pourtant nous traverser. C’est pour ça que j’aime aussi les fées, les druides, les lieux inspirés qui irradient… »
DIPLOMÉE DES BEAUX-ARTS, OPTION PEINTURE, ET MASTER EN MUSÉOLOGIE, DRISHTI C. HERVE FONCTIONNE AUSSI BIEN DANS L’ÉMOTION CRÉATRICE QUE DANS LA PURE CÉRÉBRALITÉ D’UNE GESTION DE MUSÉE. MAURICIENNE ÉTABLIE À LA RÉUNION, NOURRIE D’INDE AUTANT QUE D’OCCIDENT, CETTE ARTISTE MULTICARTES A CETTE CHOSE EN PLUS QUI NE TROMPE PAS : UN CERTAIN REGARD…

En sanscrit drishti signifie le « regard ». La « vision des choses ». Cette capacité à ordonnancer le réel en fonction de sa subjectivité, ce qui n’est jamais que la fameuse définition de Zola de l’œuvre d’art  : « Un coin de la création vu à travers un tempérament. » Peintre, et peintre au fort tempérament, Drishti C. Herve ne pouvait que l’être, car elle croit aux signes, aux symboles, et du plus loin qu’elle se souvienne, elle a toujours joué avec les lignes et les couleurs.
« J’ai eu la chance d’avoir une tante qui était la directrice de la School of Fine Arts (École des beaux-arts) du Mahatma Gandhi Institute de Moka. Elle m’a appris les bases de l’esthétique et je me souviens encore de l’émotion que j’ai ressentie à 12 ans en découvrant l’Enfant au pigeon de Picasso à la National Gallery de Londres. Je comprenais parfaitement ce qu’avait voulu faire l’artiste en construisant la figure du personnage uniquement avec de la couleur. »

Quête des énergies

Sa voie est toute tracée et c’est tout naturellement, après ses années de collège au Lady Sushil Ramgoolam SSS de Triolet, qu’elle entreprend en 1999 des études de beaux-arts et de muséologie à l’Université Maharaja Sayajirao (UMS) de Baroda, en Inde, dans l’État du Gujarat. « De par mes origines indiennes – en partie du Bihar comme beaucoup d’engagés arrivés à Maurice au XIXe siècle –, je me sens une sensibilité particulière avec l’Inde. Mais son influence n’est pas exclusive, j’ai tout autant d’affinités avec Klimt pour son art du motif qu’avec Gauguin pour la couleur ou Van Gogh pour la vibration intérieure. » 
De l’Inde aux 100 000 temples (et plus), Drishti communique moins par la religion (elle n’en pratique aucune) que par l’espèce de « naturalisme mystique » qui semble traverser le sous-continent depuis des millénaires. «  Je parlerais plutôt de non visuel ressenti, comme ces énergies qu’on ne voit pas et que l’on sent pourtant nous traverser. C’est pour ça que j’aime aussi les fées, les druides, les lieux inspirés qui irradient… » Cette quête des « énergies » l’amènera d’ailleurs à s’initier au reiki avec un grand maître indien de Jaïpour. Voilà qui explique aussi, dans ses toiles, ses recours permanents aux symboles, principalement sous formes de fleurs et d’animaux, seul moyen d’atteindre cette réalité cachée que l’artiste seul « voit » (drishti). 
En 2005, elle revient au pays avec en poche sa maîtrise de muséologie. Elle exerce d’abord comme professeur d’arts plastiques, puis comme coordinatrice des projets muséologiques à l’Université de Maurice, enfin comme conservatrice (curator) agréée par le Mauritius Museums Council. Une époque qui va correspondre à la mise entre parenthèses de son activité proprement artistique. « Avec le musée on ne crée plus pour soi, on travaille à mettre en valeur la création des autres et c’est tout aussi passionnant. L’émotion artistique, c’est aussi d’amener des œuvres d’art au grand public, de lui ouvrir en grand les salles d’expo. » 


 

Spectacles et tableaux vivants

Trois gros chantiers dont on a beaucoup parlé à Maurice vont émailler ses années « muséales ». En 2010, c’est la commémoration à Mahébourg du bicentenaire de la bataille de Grand Port (seule victoire maritime française des guerres napoléoniennes). On lui confie l’installation du Musée du peuplement, une exposition en plein air mettant en évidence les sites importants qui ont vu s’affronter les deux armées, ainsi que la prise en charge du village historique, construit pour l’occasion, où la vie passée au village de Grand Port est évoquée avec panneaux d’explication, spectacles et tableaux vivants.
En 2012, elle intervient comme cheffe de projet dans le cadre de la célébration du 178e anniversaire de l’arrivée des « coolies » à Maurice. Plus précisément à l’Aapravasi Ghat, lieu de débarquement des engagés à Port-Louis, un site classé patrimoine mondial par l’UNESCO depuis 2006. « On nous a demandé de reconstruire un village indien montrant ce qu’était concrètement la vie de ces engagés. Comment ils s’y prenaient pour préparer leurs repas, avec les ustensiles d’antan. Un sujet qui me touche, c’est une partie de mon histoire. » 

Sauvée par l’art

L’année suivante, elle est à nouveau sur le pont pour l’installation d’un ancien village d’esclaves à la montagne du Morne, lui aussi patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 2008. « J’aurais aimé aller sur d’autres projets à Maurice, mais la muséologie ici ça n’intéresse pas grand-monde et encore moins si tu es une femme », ironise-t-elle, relevant au passage qu’elle a été la première Mauricienne à obtenir le titre de conservatrice. « Je suis guidée par un fort sens du féminisme, je le transmets notamment dans mes nus. La représentation artistique du regard de la femme sur son corps est parfois dérangeante pour les hommes, voire offensante. » Un peu comme sa prétention parfois à ambitionner des métiers d’hommes…
En 2013, elle choisit donc de quitter Maurice pour la France, mais avec la volonté bien arrêtée de revenir à la création pure. « En dépit d’une expérience comme cheffe de projet dans le cadre des troisièmes Entretiens du Patrimoine de l’océan Indien, à La Réunion en 2017, j’ai décidé de prendre du recul avec l’activité muséale. En fait, l’envie de peindre m’est vraiment revenue en 2015 avec la perte d’un être cher. En 2016, j’ai organisé ma première exposition sponsorisée à l’espace d’art de VaPiano à La Réunion. Je peux dire que c’est l’art qui m’a sauvée en me permettant d’exorciser mes démons sur la toile. » 
Comblée, épanouie – elle vient tout juste de convoler en justes noces -, Drishti s’arrime aujourd’hui à un « projet fou » qu’elle espère concrétiser d’ici 2020 : réaliser une série de portraits d’engagés indiens à partir du vieux fonds photographique du Folk Museum of Indian Immigration de Moka, pour lequel elle a aussi collaboré en 2006. « Je veux ajouter de la couleur et des détails d’imagination à ces clichés en noir et blanc. Ne serait-ce que pour leur redonner vie et inciter les enfants des écoles à s’y plonger. »
Détail intéressant, chaque œuvre sera créée selon la technique indienne de la miniature, un art traditionnel auquel elle s’est initiée en 2018 à la faveur d’un stage au Rajasthan. « Il y a dans la miniature indienne quelque chose qui existe spontanément dans mes toiles mais que je veux approfondir : la richesse du chromatisme, le naturalisme poétique et l’amour de la nature, de la flore et des animaux. » Un art complexe puisque l’artiste travaille sur un support papier d’à peine 15 cm x 15 cm au moyen de pinceaux en poils d’écureuil, avec parfois un seul poil pour dessiner une ligne ! Le genre de pari qui plaît à Drishti. Suivez son regard !

 

« Love in Idleness », Mix Media, 80 x 100 cm
« Love in Idleness », Mix Media, 80 x 100 cm
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