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Afrique du Sud

En 23 ans, l’ANC a réussi à ruiner un pays prospère

1 aoû 2017 | PAR Bernard Lugan | N°321
Désormais critiqué et contesté tant au sein de l’ANC que par ses partenaires de la COSATU et du SACP, Jacob Zuma ne peut plus compter que sur son noyau zulu. Stocklib/Danielle Beder
Libérée de « l’oppression raciste » en 1994, la « nouvelle Afrique du Sud » était la coqueluche des pays occidentaux et disposait de solides atouts. Mais aujourd’hui, le bilan s’avère catastrophique…

Quand le président De Klerk offrit le pouvoir à l’ANC, le mouvement de Nelson Mandela reçut en héritage la première économie du continent, un pays doté d’infrastructures de communication et de transport à l’égal des pays développés, un secteur financier moderne et prospère, une large indépendance énergétique, une industrie diversifiée et des capacités techniques de haut niveau. L’Afrique du Sud bénéficia également d’un environnement très favorable dans une économie mondiale au sein de laquelle les nouvelles puissances émergentes, Chine et Inde notamment, tiraient les cours des matières premières minérales à la hausse. Mais comme l’ANC s’endormit sur son héritage, le réveil fut douloureux et le désenchantement prit alors la place des illusions. Bien que réalisant un quart du PIB africain, l’Afrique du Sud est en effet devenue l’un des cinq pays « les moins performants » du continent, devant les Comores, Madagascar, le Soudan et le Swaziland... Même les mines, son vaisseau amiral, ont sombré sur les récifs de la réalité. Le pari sud-africain a donc été perdu. Il reposait sur un postulat libéral qui était que la prospérité ne pouvait que naître dans un pays ayant des cadres blancs de haut niveau, une main d’œuvre noire abondante à bon marché et des richesses naturelles… 

« UNE SITUATION PIRE QUE SOUS L’APARTHEID »

Ne subsistent plus aujourd’hui que quelques secteurs ultra-performants qui sont autant d’arbres cachant un lent naufrage vers la tiers-mondisation. Après un quart de siècle de pouvoir et de gabegie, l’ANC doit faire face au désenchantement de son électorat. Quant à Jacob Zuma, il est désormais critiqué et contesté tant au sein de l’ANC que par ses partenaires de la COSATU et du SACP. Depuis sa prise de fonction en 2009, les mouvements de protestation liés à la désagrégation des services de base et aux engagements non tenus sont devenus des phénomènes quasi quotidiens. Contesté sur sa gauche par Julius Malema qui dit avec justesse qu’« en Afrique du Sud, la situation est pire que sous l’apartheid. La seule chose qui a changé, c’est qu’un gouvernement blanc a été remplacé par un gouvernement de Noirs », et par le puissant syndicat des métallurgistes, le NUMSA, voilà qu’il est désormais seul, ne pouvant plus compter que sur son noyau zulu. Politiquement, la fronde touche en effet jusqu’au premier cercle de l’ANC et le président n’est plus qu’en sursis dans l’attente du congrès du mois de décembre 2017. Le mythe de la « nation arc-en-ciel » s’est donc brisé sur les réalités économiques, politiques, régionales et ethnoraciales. Le pays est aujourd’hui plus divisé et plus cloisonné que jamais, phénomène qui apparaît au grand jour lors de chaque élection à l’occasion desquelles le vote est clairement « racial », les Noirs votant pour l’ANC, les Blancs et les métis pour l’Alliance démocratique.
Carte Ethnies

UNE ÉCONOMIE EN RÉCESSION

Au mois de mai 2017, l’Afrique du Sud est entrée en récession. La récession est définie lorsque le PIB (Produit intérieur brut) est négatif durant deux trimestres consécutifs. Or, au premier trimestre 2017, le PIB sud-africain s’est contracté de 0,7%, faisant suite à une baisse de 0,3% au dernier trimestre 2016. Les prévisions officielles étaient d’une croissance de 0,9%.
De 4,8% entre 2004 et 2008, la croissance sud-africaine n’était plus que de 1,4% en 2014 et de 1,3% en 2015. Or, en 2000, il avait été acté par 189 États signataires que les Objectifs du millénaire pour le développement (OMD), dont le principal était le recul de la pauvreté, ne pourraient être atteints sans un minimum de croissance annuelle de 7% durant plusieurs années... Depuis 2009, l’endettement de l’État a doublé et les agences internationales ont dégradé la note du pays et déclassé ses cinq principales banques. L’agence de notation Moody’s a annoncé le 9 juin avoir dégradé la note souveraine de l’Afrique du Sud pour les six raisons suivantes : 
- Affaiblissement du cadre institutionnel et érosion progressive de a force des institutions car « le cadre institutionnel est devenu moins transparent, moins efficace et moins prévisible » ;
- Baisse de la croissance qui freine la création d’emplois et augmente le chômage ;
- Augmentation de la dette publique ;
- Tensions sociales et politiques ;
- Faible flexibilité du marché du travail ;
- Carences dans la production d’électricité ;
- Mauvaise gouvernance des entreprises d’État.
Allons plus loin dans l’examen du naufrage économique sud-africain ! À l’exception de l’agriculture, tous les secteurs économiques sont en recul (commerce et restauration à - 5,9% ; secteur manufacturier à - 3,7%), quant au secteur minier, ses recettes ont considérablement baissé.
- Le chômage touche plus de 40% des actifs quand les chiffres officiels sont de 25%. Ce chômage est de plus en plus élevé car la croissance faible ou nulle de ces dernières années et son évolution désormais négative ne permet pas de créer des emplois dans le secteur privé, le seul moteur économique du pays. Quant à la stagnation des salaires, elle freine la consommation intérieure.
- Le revenu de la tranche la plus démunie de la population noire est inférieur de près de 50% à celui qu’il était sous le régime blanc d’avant 1994. Un habitant sur trois, sur une population de 56 millions d’habitants, survit ainsi grâce aux aides sociales, le « Social Grant ».
- Les investissements étrangers stagnent en raison de la montée des tensions sociales et des magouilles liées au « Black Economic Empowerment » qui n’a servi qu’à enrichir les cadres de l’ANC.
- Le Rand, la monnaie nationale, a perdu plus de 30% par rapport au dollar depuis le mois de janvier 2015.
- L’industrie minière est pénalisée par les coupures de courant à répétition, la compagnie publique Eskom ayant vécu sur l’héritage laissé par le régime blanc et n’ayant pas procédé aux investissements indispensables. Les mines représentent 10% du PIB sud africain et emploient 8% de la population active, ce qui en fait le premier employeur du pays avec 500 000 emplois directs. Mais elles ont perdu prés de 300 0000 emplois au cours des dix dernières années. Les pertes de production et de revenus qui se conjuguent avec des coûts d’exploitation en hausse constants ont pour conséquence la fermeture des puits secondaires et la mise à pied de milliers de mineurs. Or, dans les zones d’extraction, toute l’économie dépend des mines. Parallèlement à cette baisse structurelle, l’ef-fondrement des cours des minerais achève de plomber ce secteur économique vital pour l’Afrique du Sud. Pour relancer la production, il est donc urgent d’investir des sommes colossales, mais le climat social décourage les investisseurs, au point que la question se pose désormais d’un glissement d’activité vers les pays émergents dans lesquels le monde syndical est inexistant. Le chômage va donc encore augmenter. 
Toutes les branches du secteur industriel sont en crise, à commencer par les industries de main d’œuvre (textile, vêtements, chaussures) qui n’ont pu résister aux importations chinoises. Quant aux secteurs de la mécanique dans lesquels, avant 1994, l’Afrique du Sud produisait la majeure partie des pièces dont ses industries avaient besoin, ils ne sont plus compétitifs. Le climat social est donc lourd car, au lieu de se combler, comme l’ANC le promettait en 1994, les inégalités se sont au contraire davantage creusées. En deux décennies, l’ANC a dilapidé le colossal héritage laissé par le régime blanc et a transformé le pays en un État du « tiers-monde » dérivant dans un océan de pénuries, de corruption, de misère sociale et de violences, réalité encore en partie masquée par quelques secteurs ultraperformants mais de plus en plus réduits et encore dirigés par des Blancs. Pour tenter de se justifier, le parti gouvernemental, l’ANC, se défausse sur l’héritage du « régime d’apartheid », ce qui n’abuse plus personne...
Les deux Afriques du Sud

UNE AGRICULTURE FLORISSANTE MAIS MENACÉE

Le déclin économique sud-africain est observable dans tous les secteurs, à l’exception de celui de l’agriculture qui affiche une croissance de 22% en 2016. Cruelle constatation pour les idéologues de la société postapartheid et pour les dévots de la religion « arc-en-ciel », car le seul secteur sud-africain en croissance est donc celui qui est encore aux mains des fermiers dits « commerciaux », c’est-à-dire des Blancs... Cette progression est d’autant plus remarquable que les 35 000 fermiers blancs produisent dans un environnement totalement hostile avec, depuis trois ans, et à nouveau, une augmentation des attaques des fermes suivies de l’assassinat de leurs propriétaires, avec la menace permanente de l’amplification des ex-propriations, tout cela ajouté à des conditions climatiques défavorables. Ce bon résultat s’explique largement par la réactivité des fermiers. Les interventions et les contraintes de l’État-ANC au sujet de la main d’œuvre ont en effet eu pour résultat de les inciter à mécaniser, donc à moins dépendre d’une main d’œuvre prompte à obéir aux consignes syndicales et à se mettre en grève. En voulant pénaliser les fermiers blancs, l’ANC a donc obtenu un résultat paradoxal :
- Il a poussé ces derniers à se moderniser, ce qui leur a permis d’augmenter les productions ;
- Il a encore amplifié le chômage en faisant perdre plusieurs centaines de milliers d’emplois au secteur agricole ;
- Il a amplifié le mouvement de migration des zones rurales vers les villes, essentiellement vers les régions de Johannesburg et du Cap. 
Evolution des IDE et du PIB

UN RISQUE BIEN RÉEL DE FAMINE

En Afrique du Sud, où les fermiers blancs possèdent 88% des terres arables, le gouvernement a lancé dès 1994 un vaste plan de réforme agraire destiné à les déposséder au profit des Noirs. Le problème est que cette politique risque de « tuer la poule aux œufs d’or » puisque nombre de fermes ne peuvent être consacrées qu’à l’élevage très extensif des moutons. Leur redistribution aux Noirs ne changerait rien au problème car ils n’auraient pas les moyens de les entretenir et elles retourneraient à la brousse. Comme celles de ces zones entières aujourd’hui abandonnées par leurs propriétaires blancs, notamment dans le Mpumalanga, et qui sont retournées à l’agriculture de subsistance. Comme 20% des fermes assurent 80% de la production sud-africaine de céréales, si elles étaient démantelées et offertes aux Noirs, la production s’effondrerait, comme ce fut le cas partout ailleurs en Afrique et la RSA ne serait alors plus en mesure d’assurer son autosuffisance alimentaire. Néanmoins, la tension devient désormais réelle entre le gouvernement et les fermiers car les masses, encouragées par le mouvement déclenché au Zimbabwe, pressent les autorités d’accélérer la réforme. Quant à Julius Malema, il exige l’expulsion immédiate des fermiers et la redistribution de leurs exploitations à leurs ouvriers noirs. Craignant d’être dépassé par son aile la plus révolutionnaire, le gouvernement a déclenché un processus d’expropriation accéléré afin de faire pression sur les puissants syndicats de fermiers. C’est ainsi que pourraient être immédiatement confisquées les propriétés dont les ouvriers seraient licenciés ou dont les propriétaires n’accepteraient pas le dédomma-gement prévu par les autorités.
Tôt ou tard, les fermiers vont donc devoir abandonner les grandes fermes, ce qui provoquera la famine. Certains choisiront alors de se replier sur une agriculture biologique de petite surface et de petite production ne nécessitant pas d’emploi important de main d’œuvre. Dans une Afrique du Sud qui ne pourra plus nourrir sa population, les fermiers blancs continueront donc à exporter et à faire rentrer des devises. Jusqu’au jour où leur réussite provoquant des jalousies, ils seront de nouveau persécutés…

JACOB ZUMA PEUT-IL SURVIVRE AU « GUPTA GATE » ?
Le président sud-africain Jacob Zuma est aux abois. Englué dans plusieurs affaires de corruption, le voilà pris la main dans le sac dans une gigantesque entreprise de favoritisme d’État au profit des Gupta, une famille indienne qui a fait main-basse sur l’Afrique du Sud. L’ampleur des révélations qui font suite au piratage de données informatiques a en effet révélé un système mafieux d’une ampleur telle qu’une commission judiciaire a été désignée pour enquêter sur la gravissime accusation de « State Capture ».

Bernard Lugan

 
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