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Maurice

ENTRE CONSOMMATION ET PEUR DU DÉCLASSEMENT : Le blues de la classe moyenne

1 aoû 2019 | PAR Jean-Michel Durand | N°342
Photos : Davidsen Arnachellum
La classe moyenne doute. « Centre de gravité économique » du « miracle mauricien », elle semble prise depuis quelques années d’un sentiment de déclassement, plus ressenti qu’observé d’ailleurs. Elle reste pourtant la clé pour que Maurice se projette, à moyen terme, comme un pays à haut revenu (« high-income country »).

« Sous pression : la classe moyenne (est) en perte de vitesse. » Ce titre alarmiste est celui d’un rapport sorti en avril 2019 et signé de la (très) prudente OCDE, l’Organisation de coopération et de développement économiques (une organisation internationale d’études économiques comprenant 36 États pour la plupart développés). Si cette analyse, publiée en pleine crise des Gilets jaunes en France, porte avant tout sur les pays occidentaux, on est frappé par le parallèle avec la situation de la classe moyenne mauricienne. En particulier par le sentiment de déclassement qui semble émerger. Or l’influence et le rôle de la classe moyenne en tant que « centre de gravité économique » sont considérables…
Mais comment concevoir cette fameuse classe « moyenne » autrement que située entre le « très haut » et le « très bas » de la stratification sociale ? Bref, qu’est-ce que la classe moyenne mauricienne ? 
Elle est surtout le fruit de l’augmentation considérable du niveau de vie des Mauriciens. Si presque tout a été dit et écrit sur « le miracle mauricien », une phrase résume tout cela : « Le revenu des Mauriciens a plus que doublé sur les 30 dernières années », rappelle Virginie Villeneuve, Head of Strategy &  Market Research chez Kantar TNS. La Banque mondiale (BM) classe d’ailleurs l’île parmi la quinzaine d’économies qui sont passées de la catégorie « faibles revenus » à celles de « revenus moyens ». Maurice fait donc partie d’un groupe restreint de pays qui sont sortis de la pauvreté en moins de trois décennies ! 
De fait, la morphologie de la société mauricienne a profondément changé. S’il n’existe pas de nomenclature précise de la classe moyenne, on peut toutefois l’estimer. Selon Statistics Mauritius, l’Insee mauricien, le salaire médian était, en 2016, de 12 500 roupies (312 euros). On estime que le seuil plancher de cette classe moyenne dite « inférieure » débute à ce niveau. Quant au taux d’imposition (Income Tax) par ménage, il est fixé par la MRA (Mauritius Revenue Authority), le fisc local, à 23 846 roupies (596 euros). Toujours selon Statistics Mauritius, en 2017, 55,5 % des salariés mauriciens percevaient des revenus entre 13 001 et 60 000 roupies (de 325 à 1 500 euros).

 

Virginie Villeneuve, Head of Strategy & Market Research chez Kantar TNS : « La classe moyenne a fait le choix d’avoir moins d’enfants. »
Virginie Villeneuve, Head of Strategy & Market Research chez Kantar TNS : « La classe moyenne a fait le choix d’avoir moins d’enfants. »  
 

Bagnole et burger

Autre moyen d’identifier la classe moyenne : la classification des normes sociales de la European Society for Opinion and Market Research (ESOMAR), fondée sur l’occupation socioprofessionnelle du chef de ménage. Elle est utilisée par la plupart des professionnels des études dont Kantar TNS. Selon cette norme, la classe moyenne est définie dans les catégories C1 et surtout C2, soit la classe ouvrière qualifiée et les employés.
« La classe moyenne mauricienne, par l’évolution de ses besoins et ses demandes dans les transports, la culture, les voyages et les loisirs, a fortement participé à l’évolution de notre économie vers les services », fait valoir l’économiste Éric Ng. De fait, ces classes moyennes ont jeté les bases du développement économique de Maurice en stimulant la consommation et la demande intérieure. L’un des aspects, peut-être le plus spectaculaire, de l’évolution sociologique et économique de l’île est l’arrivée (massive) de la voiture individuelle dans les foyers mauriciens. Pour le sociologue français Julien Damon, « l’achat d’une voiture est probablement le signe historique de l’accès à la classe moyenne ».
Durant les Trente Glorieuses (1946-1975), en France, ce fut un puissant marqueur d’accès à la société de consommation, avec le pavillon. Aujourd’hui, certains économistes mesurent toujours le développement des classes moyennes dans les pays en développement… par l’extension du parc automobile. Ainsi, à Maurice, de 1968 à 2018, le nombre de voiture est passé de 15 000 à 345 000, soit une hausse 2 610 % !
Autre secteur qui s’est appuyé sur la classe moyenne, celui des fast food. Tenant compte de l’évolution sociologique du pays - les parents, travaillant souvent tous deux, cuisinent de moins en moins mais veulent de la « qualité » et se faire plaisir - de nombreuses enseignes internationales se sont implantées sur l’île. Leader du marché, KFC a ouvert son premier restaurant en 1983. Le chiffre d’affaires du secteur serait, en 2017, de deux milliards de roupies (50 millions d’euros).

Moins d'enfants, plus de confort

 

Peur du classement

Autre domaine qui profite d’une nouvelle demande de la classe moyenne : l’éducation. Alors que Maurice a fait le choix d’avoir un État providence très présent (la santé et l’éducation sont quasiment gratuits), selon le Bureau national des statistiques, le nombre d’admis dans les écoles primaires privées est passé, de 2015 à 2018, de 5 010 à 5 243. Surtout, le nombre d’écoles privées a presque doublé en huit ans, passant de 26 à 44. Car pour la classe moyenne, l’éducation est à la fois distributrice du capital culturel cher à Bourdieu, mais surtout un puissant moteur d’ascension sociale.
Revers de la médaille de ces changements socio-économiques, le niveau d’endettement des ménages est en hausse. Selon une étude de la Banque de Maurice, sortie en mai 2019, l’endettement des ménages hors-logement est de 33,9 % et il est lié principalement à des dettes liées à la consommation. Quant au ratio endettement-PIB des ménages, il est de 20,9 %.
Cette situation alarme l’économiste Éric Ng qui dans son dernier ouvrage, Maurice, la cigale, pointe le fait que le Mauricien dépense beaucoup et épargne peu. La consommation des ménages grimpe de 3 %, alors que le taux d’épargne par rapport au PIB ne cesse de dégringoler : il était de 21 % au début des années 2000, il est aujourd’hui en dessous de 10 %.  « Nous sommes devenus une économie basée sur la consommation ! », s’inquiète-t-il auprès de notre confrère Alain Eid (L’Éco austral, édition de juillet 2019). Cette dégradation de la situation affecte d’abord les classes moyennes. Rencontrant le plus de difficultés, elles sont confrontées à la peur du déclassement (ressenti et observé), ce qui les rapproche des catégories les moins favorisées. Car bien que leurs niveaux de revenus soient supérieurs au seuil de pauvreté, ces classes moyennes demeurent bien souvent vulnérables. D’autant que les mécanismes socio-fiscaux de redistribution ne leur sont pas favorables : les mesures fiscales bénéficient d’abord aux moins favorisés, comme l’impôt négatif ou la hausse de la pension universelle… 

 

« LES CLASSES MOYENNES ONT LE SENTIMENT DE DONNER BEAUCOUP MAIS DE RECEVOIR PEU DE L’ÉTAT PROVIDENCE » Rajiv Servansingh, économiste
« Les classes moyennes ont le sentiment de donner beaucoup mais de recevoir peu de l’état providence » Rajiv Servansingh, économiste.   
 


Oubliés de la Providence

De fait, « Maurice a quasiment éliminé l’extrême pauvreté (selon le seuil international de 3,20 dollars par jour) », salue Alex Sienaert, l’ancien Senior Country Economist à la Banque mondiale pour Maurice et les Seychelles. La classe D2 (nomenclature ESOMAR) est donc la grande gagnante de l’évolution économique de l’île. Selon les études de Kantar TNS, ses revenus ont été multipliés par 2,5 sur 30 ans ! Les D2 pesaient, en 1995, 40 % de la population contre 23 % aujourd’hui.  Les classes moyennes C1 et C2 ont, elles, « le sentiment de donner beaucoup mais de recevoir peu de l’État providence ! », pointe Rajiv Servansingh. Il rejoint l’analyse du sociologue français Louis Chauvel, un des principaux théoriciens du déclassement des classes moyennes, qui décrit la classe moyenne comme « trop riche pour réellement bénéficier de la redistribution mais trop fragile pour espérer une ascension sociale » (La spirale du déclassement, essai sur la société des illusions (Seuil, 2016).

Nombre de voitures immatriculées
 

Éric Ng : « La classe moyenne a fortement participé à la transformation de notre économie vers les services. »
Éric Ng : « La classe moyenne a fortement participé à la transformation de notre économie vers les services. »
 



Sortir du piège

Cette impression est complétée par un récent rapport de la BM, Mauritius : Addressing Inequality Through More Equitable Labor Markets  (Maurice : lutter contre les inégalités par des marchés du travail plus équitables). Cette étude souligne que « ces dix dernières années (…) ont été marquées par une faible redistribution des revenus de la croissance dès que le modèle économique du pays a commencé à rencontrer des difficultés et que les inégalités se sont accentuées ». Ce rapport souligne l’écart qui s’est creusé entre les revenus des 10 % des ménages les plus pauvres et les plus riches. À preuve, le coefficient de Gini (qui calcule le coefficient d’inégalité d’une société) commence à se dégrader…
Or l’État se donne comme objectif de faire passer, à moyen terme, Maurice dans la catégorie des pays à revenu élevé (12 235 dollars de revenu national brut  (RNB) par habitant). Contrairement au PIB (produit intérieur brut) qui comptabilise l’ensemble des valeurs ajoutées des entreprises domiciliées dans un pays, le RNB compile les revenus perçus par les agents économiques nationaux, soit les citoyens et les entreprises ayant la nationalité dudit pays. À Maurice, le RNB par habitant est actuellement estimé à 9 770 dollars. L’objectif que l’île devienne un pays à revenu élevé passe obligatoirement, « par une meilleure redistribution des bénéfices de la croissance à travers le système de protection sociale pour compenser la forte hausse des inégalités de revenus salariaux des ménages », plaide l’économiste Rajiv Servansingh. Or selon la Banque mondiale, les transferts, « c’est-à-dire les aides fournies par l’État sous forme de pensions et de subventions diverses, sont déjà passées de 2 630 roupies à 4 210 (de 65 à 105 euros) en moyenne mensuelle, soit 60,1 % de plus en cinq ans ! » Le pourcentage par rapport au revenu moyen est en hausse de 13,5 % à 13,8 %. La comparaison de ces divers pourcentages laisse entrevoir une évolution des ménages vers plus de dépendance (hausse des transferts sociaux et des gages et salaires) et moins de succès entrepreneurial (bénéfices en baisse), s’inquiète encore la BM. 
L’État se doit donc de prendre aussi et surtout en compte cette classe moyenne, moteur de la croissance, pour pouvoir atteindre l'objectif de faire passer Maurice dans la catégorie des pays à revenu élevé… 

Les classes sociales et qualification

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