Eric Ng : « Maurice a besoin d’une véritable réforme économique » - Performance - Ecoaustral.com

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Eric Ng : « Maurice a besoin d’une véritable réforme économique »

« La croissance restera en dessous des 4% pour la huitième année consécutive. » Davidsen Arnachellum
L’ économiste « monétariste » (« école autrichienne »), très écouté des milieux d’affaires et des autorités, considère que le pays a perdu deux ans et ne peut pas se permettre d’en perdre trois de plus.


L’Eco austral : La volonté de faire de Maurice une économie à revenu élevé est l’objectif majeur de Port-Louis. Mais le dernier rapport « Doing Business » de la Banque mondiale pointe un certain nombre de freins. Comment les supprimer ?
Éric Ng : Le rapport de la Banque mondiale fait ressortir que Maurice a perdu des rangs dans huit des dix indicateurs utilisés, ce qui est inquiétant. Or depuis 2010, l’île n’a pas fait de véritables réformes économiques alors que d’autres pays africains avancent à grands pas. Le Rwanda ravira bientôt la première place à Maurice au classement général pour l’Afrique ! Le pouvoir politique doit avoir le courage de bousculer les conservatismes et les obstacles administratifs dans la fonction publique. Mais après l’éclatement de l’alliance gouvernementale (le PMSD, membre de la coalition au pouvoir, a quitté le gouvernement et, depuis cet entretien, Pravind Jugnauth est le nouveau chef du gouvernement - NDLR), je ne vois pas l’exécutif prendre des mesures impopulaires. La politique continuera à primer sur l’économie jusqu’aux prochaines élections générales. Nous avons déjà perdu deux années pour réformer ce pays. Pouvons-nous nous permettre d’en perdre trois de plus ?

Lors du dernier dîner de la Banque de Maurice, son gouverneur, Ramesh Basant Roi, a plaidé pour l’entière révision de la politique salariale et pour l’ouverture à de nouveaux talents. Comment surmonter les réticences des Mauriciens ?
C’est une position courageuse de la part du gouverneur de dire crûment la vérité aux Mauriciens à propos de la question salariale. Une politique salariale qui ne tient pas compte de la productivité du travail ne peut que favoriser le chômage, inciter à la consommation, accroître le déficit commercial et faire déprécier la roupie. On tombe alors dans le cercle vicieux prix-salaire. Le quantum annuel de la compensation salariale ne saurait être tributaire du seul bon vouloir des politiciens. Il doit plutôt tenir compte du contexte économique, de la situation individuelle des secteurs d’activité et de la santé financière des entreprises. Concernant la nécessité d’attirer de nouveaux talents, le pays doit précisément délaisser une politique salariale uniforme qui fait abstraction de la performance individuelle. Il est insensé de rémunérer pareillement des gens compétents et des médiocres simplement parce qu’ils occupent un poste de travail similaire ! Pour encourager des talents à s’exprimer, il faut créer un marché de compétences au sein même des entreprises.

Le dernier MCB Focus estime la croissance économique de 2017 à  4%avec la mise en chantier du métro express, l’investissement dans les travaux portuaires et énergétiques, des grands travaux. Mais comment le secteur privé peut-il soutenir cette croissance ?
MCB Focus s’est montré un peu trop optimiste sur ses prévisions de croissance puisque Statistics Mauritius vient de prévoir une croissance de 3,8% pour cette année. Comme le Bureau des statistiques estime la croissance de 2016 à 3,6%, il s’ensuit que l’objectif de 4,1% fixé par le ministère des Finances pour l’année financière 2016-2017 ne sera pas atteint. La croissance restera en dessous des 4% pour la huitième année consécutive ! Pour qu’elle dépasse ce taux, il faut un très fort taux d’investissement privé. Les investissements publics, eux, s’étalent sur plusieurs années et prennent du temps pour se matérialiser. Les projets privés sont là, mais leurs promoteurs attendent d’avoir tous les permis nécessaires pour les démarrer.

Certains pensent que la roupie mauricienne est trop élevée alors que pour d’autres, c’est l’inverse. Quelle est votre opinion sur la politique monétaire ?
Trop élevée par rapport à quoi ? Et pour qui ? Le taux de change du dollar tutoie aujourd’hui les 37 roupies alors qu’il était à 32 roupies il y a deux ans. Il y a eu donc une dépréciation de plus de 15% de la roupie, en grande partie voulue par la Banque de Maurice au début 2015. Il faut savoir que le dollar américain est utilisé pour la grande majorité de nos importations (71% en 2015 selon Statistics Mauritius) mais aussi de nos exportations (59% en 2015).
L’euro, lui, est resté plus ou moins stable, autour des 39 roupies, pendant deux ans. S’il n’a pas autant monté que le dollar par rapport à la roupie, c’est parce que la monnaie unique européenne a reculé par rapport au dollar. Ce n’est donc pas que la roupie est élevée, mais c’est plutôt que l’euro est intrinsèquement faible pour des raisons propres au Vieux continent. De son côté, la livre sterling britannique a lourdement chuté à la suite du vote en faveur du Brexit et des déclarations anti-libérales du Premier ministre britannique, Theresa May. Mais cela affecte toutes les exportations des pays émergents et pas seulement celles de Maurice. La compétitivité internationale est une notion toute relative. De toute façon, notre Banque centrale ne peut pas intervenir directement sur le taux de change de la livre sterling, car sa monnaie d’intervention est le dollar. Et puis, la monnaie de Sa Majesté ne constitue qu’une très faible part de nos exportations (6,4% en 2015).
Pendant deux ans, la Banque de Maurice a pratiqué une politique monétaire expansionniste : dépréciation délibérée de la roupie contre le dollar et baisse de 65 points de base du taux directeur. Il est vrai que le contexte international y était favorable avec la chute des prix pétroliers. Mais ceux-ci remontent assez sensiblement maintenant et la Réserve fédérale américaine est entrée dans un cycle de resserrement monétaire avec déjà deux hausses de 25 points. Notre Banque centrale s’inquiète enfin des pressions inflationnistes qui s’accumulent. Je crains fort qu’elle s’adonne à une « stop-go policy » (politique à court terme visant à maintenir un équilibre délicat entre deux objectifs apparemment contradictoires - NDLR).

Justement, quel est l’impact du Brexit sur le secteur textile ?
La Grande-Bretagne représente un tiers de nos exportations textiles. L’impact immédiat du Brexit a été évidemment la forte baisse de la livre sterling contre la roupie (jusqu’à 17% entre le 23 juin et le 13 octobre 2016), entraînant un manque à gagner considérable pour les exportateurs concernés. En terme de volume d’exportation, l’impact sera de moyen terme, et il est encore difficile de l’évaluer, vu que le Royaume-Uni n’a pas fait connaître le nouveau régime commercial qu’il voudrait développer avec Maurice. Tout dépendra des négociations commerciales futures entre les deux pays. Elles seront sans doute difficiles à conclure au regard de la position adoptée par le Premier ministre mauricien sur le dossier des Chagos (litige territorial concernant un archipel que Port-Louis revendique - NDLR).
 



Le secteur financier mauricien semble avoir le vent en poupe, particulièrement en Afrique. Comment être plus performant ?
Les banques mauriciennes tirent effectivement une bonne part de leurs revenus de leur business avec le continent africain. Si elles devaient se limiter au marché domestique, elles ne réaliseraient pas de gros profits. Mais les économies africaines connaissent un ralentissement, la moyenne des taux de croissance ayant diminué de moitié et se situant à environ 3%. Les Chinois investiront moins en Afrique si leur économie subit une baisse de régime en cas de guerre commerciale avec les États-Unis de Donald Trump. Quant au secteur financier mauricien, il lui faudra proposer des produits de dette attrayants aux Asiatiques qui voudraient investir en Afrique. Reste à savoir si nos banques seront en mesure de saisir les opportunités offertes par la nouvelle version du traité fiscal entre Maurice et l’Inde.

Pour Arnaud Lagesse, le CEO du groupe IBL, première entreprise mauricienne, les biotechnologies seront sans doute le prochain relais de croissance de son groupe et de Maurice. La question de l’innovation est donc stratégique. Comment la soutenir ?
Le développement des biotechnologies exige des compétences pointues. Nous avons peut-être quelques scientifiques locaux dans ce domaine, mais il nous faudra faire venir des compétences de l’étranger. L’innovation est à la base des ressources humaines. Le gouvernement doit faciliter des initiatives dans ce sens, par un allégement des procédures de recrutement et par des incitations fiscales. En même temps, les entreprises doivent créer un environnement propice à l’innovation en encourageant leurs employés à penser autrement, à sortir des sentiers battus.

Avec le lancement du projet SWAC par Sotravic et celui d’aquarium d’eclosia, Maurice mise (enfin) sur le potentiel de son territoire marin. Comment l’île peut-elle développer cette fameuse économie bleue ?
Il convient d’abord de poser les fondations juridiques d’un nouveau secteur d’activité. Or le ministre de l’économie océanique vient de récemment déclarer que « la législation sur l’économie océanique est encore au stade de préparation ». Il faut savoir que ce secteur fut lancé par l’ancien gouvernement en juin 2014. Deux ans et demi se sont écoulés, mais il n’y a eu aucun avancement réel. Le National Ocean Council, opérationnel depuis 2015, n’est toujours pas fixé sur ses prérogatives de réguler les permis d’exploitation de nos ressources marines. Or on ne peut pas développer une activité économique dans un vide juridique.

Comment Maurice pourrait-elle mieux développer ses relations avec les États et les territoires de la région ? Quels sont les secteurs porteurs ?
Le dernier bulletin mensuel publié par la Banque de Maurice indique que durant les trois premiers trimestres de 2016, les Mauriciens ont investi 686 millions de roupies (17,36 millions d’euros) à La Réunion, ce qui est encourageant. En revanche, c’est seulement 67 millions de roupies (1,69 millions d’euros) à Madagascar et rien aux Seychelles et aux Comores ! Inversement, les Réunionnais n’ont investi que 10 millions de roupies (253 000 euros) à Maurice durant cette période. Les investissements mauriciens en Afrique vont essentiellement dans le secteur manufacturier, le tourisme, les services financiers et l’immobilier. Un soutien institutionnel aux entreprises est nécessaire. Par contraste au dynamisme de la Commission de l’océan Indien, le gouvernement mauricien ne se montre pas suffisamment dynamique, comme on le voit dans le projet de parc technologique au Ghana... 

ÉRIC NG : ÉCONOMISTE ET ÉCRIVAIN
Il a été le président du conseil d’administration de la Banque de développement, de la State Trading Corporation, le bras commercial de l’État mauricien en charge de l’importation et de la distribution des produits dits stratégiques, et de la Tertiary Education Commission, le régulateur de l’éducation post-secondaire. Économiste d’entreprise et leader d’opinion à Maurice, il dirige son propre cabinet : PluriConseil. Éric Ng est titulaire d’un Master en économie d’entreprise, d’une maîtrise en économie institutionnelle de l’université d’Aix-Marseille ainsi que d’un MBA avec une spécialisation en finance de l’université de technologie de Maurice. Il est aussi l’auteur de « L’économie de la diversité » (2015), « Robinson sur l’île durable » (2013), « Alice au pays des Dodoland : Regard vers l’économie mauricienne » (2012), « À contre-courant. Essais sur l’économie mauricienne » (2011) et « Mieux comprendre l’économie » (2005). Il prépare son prochain ouvrage «  Economic Sense » qui devrait sortir en ce mois de mars 2017. 
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