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Afrique

Ethiopie : Aux origines de la guerre du Tigré

31 oct 2021 | PAR Bernard Lugan | N°362
La guerre qui oppose actuellement l’armée éthiopienne aux sécessionnistes du Tigré risque d’embraser l’Erythrée en raison des apparentements ethniques transfrontaliers. Elle ne peut être comprise que si, une fois de plus, nous analysons la situation à travers la « longue durée ».
Carte
Les Tigréens, qui se veulent les fondateurs de l’Ethiopie, furent évincés par les Amhara dont la noblesse prit le pouvoir sous l’empereur Ménélik II (1889-1913) et dont le pays fut coupé en deux en 1889 quand l’Italie créa l’Erythrée. La carte ethnique montre bien que la moitié du territoire tigréen se trouve en dehors de l’Ethiopie.
 




Quand on parle de « longue durée » à propos de l’origine de la guerre du Tigré, il faut remonter jusqu’à la naissance du royaume d’Axoum au début de l’ère chrétienne. 

Le fond du problème est que les Tigréens qui sont à l’origine de la fondation de l’Ethiopie, n’acceptent plus le cadre national éthiopien qui, au nom de l’ethno-mathématique électorale, c’est-à-dire au seul motif qu’ils sont moins nombreux, les place sous la tutelle de leurs anciens vassaux. 

Dans le numéro du mois de novembre 2020 de L’Afrique Réelle, nous avons montré comment l’enchaînement des événements a conduit à la crise actuelle, laquelle tire ses origines de la très longue histoire avec l’absorption du royaume d’Axoum par l’empire éthiopien. Pour résumer l’article en question, disons que l’origine de l’Ethiopie est à rechercher dans le royaume d’Axoum, au Tigré (voir notre carte). 

Ce royaume avait une double vocation, maritime et continentale : 

1) Il était tourné vers la mer Rouge, l’ouverture de la région semblant dater de la fondation du port d’Adoulis - l’actuelle ville de Massawa -, sous le règne de Ptolémée Evergète (247-221 av. JC). Adoulis fut le poumon d’Axoum et son avant-port. Sa richesse explique la prospérité du royaume qui, à travers lui, participait étroitement au commerce avec l’Asie. Axoum s’étendit sur les deux rives de la mer Rouge et contrôla tous les ports de sa partie méridionale jusqu’à Eudeamon (Aden), fermant le verrou de ce commerce qui était le détroit de Bab-el-Mandeb. 

2) L’expansion d’Axoum se fit également en direction du plateau éthiopien, dans la région du lac Tana et, petit à petit, le coeur du royaume bascula vers ces régions. 

Allié de Byzance contre les Perses, Axoum recula en Arabie face à ces derniers quand, en 572, un corps expéditionnaire perse débarqué dans la région d’Eudéamon (Aden) conquit la rive arabe de la mer Rouge. Le monopole commercial axoumite fut alors largement entamé, ce qui provoqua la ruine puis la décadence du royaume. 

Puis, au VIIe siècle, au danger perse succéda une nouvelle menace qui était l’expansion arabo-musulmane, laquelle, non seulement repoussa définitivement Axoum sur la rive africaine, mais encore coupa les liens qui unissaient le royaume au monde byzantin. Désormais, la mer qui avait fait la fortune d’Axoum fut porteuse de périls et le royaume se replia vers les hautes terres de l’intérieur, le coeur du royaume se déplaçant du Tigré au Wollo pour donner naissance à l’Ethiopie qui succéda ensuite insensiblement à Axoum. Or, à la différence d’Axoum qui était tourné vers la mer Rouge, l’Ethiopie eut une définition continentale puisqu’elle se construisit à l’abri des montagnes encadrant le plateau abyssin d’où sortent le Nil bleu, l’Omo, le Juba et le Shebelé et où, d’une matrice commune se différencièrent les Amhara et les Tigréens avec leurs langues respectives, l’amhara et le tigrinia. 

Au XIIe siècle, le Tigré connut un nouvel essor à travers un État dominé par la dynastie Zagwé qui régna jusqu’en 1270. Ce fut alors que furent édifiées ces merveilles architecturales que sont les églises taillées dans le roc, dont la célèbre église Saint Georges de Lalibela. La dynastie tigréenne des Zagwé, formée de sept souverains, régna un siècle et demi environ. Son plus célèbre représentant fut le roi Lalibela. Puis, en 1270, un chef amhara, nommé Yekuno Amlak, qui régna jusqu’en 1283, conquit le Tigré. Avec lui, naquit la dynastie dite des « Salomonides » car ses membres prétendaient descendre du roi Salomon et de la reine de Saba. Désormais, le Tigré ne fut plus qu’une province de l’Empire éthiopien, mais les empereurs d’Ethiopie furent intronisés dans la cathédrale d’Axoum. Cette dynastie se maintint au pouvoir jusqu’en 1974, année de la déposition du négus Hailé Sélassié qui régnait depuis 1930, suivie peu après par la prise du pouvoir par un régime marxiste. 

Une terrible guerre civile 

Une terrible guerre civile éclata ensuite et, le 21 mai 1991, le FPLT (Front populaire de libération du Tigré) de Meles Zenawi conquit Addis-Abeba. À travers le FPLT, les Tigréens demeurèrent au pouvoir jusqu’en 2012, date de la mort de Meles Zenawi. Leur leadership fut ensuite violemment contesté, à la fois par les Oromo et par les Amhara (voir L’Afrique Réelle - novembre 2020). 

Le Premier ministre éthiopien, Hailé Mariam Dessalegn, un Tigréen successeur de Meles Zenawi, réprima férocement les émeutes. Puis, eurent lieu des affrontements entre Tigréens et Amhara, lors desquels, des dizaines de milliers de Tigréens se réfugièrent au Tigré. Durant l’été 2016, dans la région de Gondar, des dizaines d’Amhara furent massacrés par les contingents tigréens de l’armée nationale éthiopienne. 

Le 15 février 2018, le Premier ministre tigréen, Hailé Mariam Dessalegn, présenta sa démission et son successeur fut Abiy Ahmed, de père Oromo et de mère Amhara. 

En 2020, la Commission électorale nationale, décida de reporter les élections nationales prévues au mois d’août en raison de la crise liée au coronavirus. Le parlement fédéral entérina cette décision et en profita pour s’auto-proroger. Cette extension du mandat des députés entraîna de fait la prorogation du mandat du Premier ministre Abiy Ahmed, ce qui déclencha la fureur du Front de libération des peuples du Tigré (FLPT) qui entra en quasi dissidence le 9 septembre, quand il organisa des élections régionales en dépit de l’interdiction formelle décidée par le gouvernement fédéral. 

Les arguments des Tigréens du FLPT étaient fondés car, selon eux, le Premier ministre, dont le mandat était constitutionnellement échu à partir du lundi 5 octobre, n’était plus légitime. Dans ces conditions, ils demandaient donc la mise en place d’un gouvernement de transition composé des grandes forces politiques de l’Ethiopie puisqu’il n’y avait plus ni gouvernement fédéral, ni Chambre des représentants, ni de Chambre de la fédération et donc plus de Premier ministre. Allant encore plus loin, les autorités du Tigré déclarèrent que les décisions du parlement fédéral prorogé ne seraient pas appliquées par Mekele, la capitale du Tigré, le report des élections n’ayant, selon elles, servi qu’à maintenir au pouvoir Abiy Ahmed. 

Le Tigré veut son indépendance 

Le mardi 6 octobre 2020, les sénateurs éthiopiens votèrent la rupture des contacts entre les autorités fédérales et le Front de libération des peuples du Tigré (FLPT). Puis, le premier ministre Abiy Ahmed, prix Nobel de la Paix (!!!) ordonna à l’armée d’envahir le Tigré. Afin d’épauler cette dernière, des contingents militaires érythréens intervinrent également. Dans un premier temps, les forces tigréennes abandonnèrent le terrain à leurs agresseurs pour se replier dans les zones montagneuses les plus inaccessibles. Là, armées par l’Egypte et le Soudan qui sont au bord de la guerre avec l’Ethiopie au sujet du barrage qui va dramatiquement faire baisser le débit du Nil, elles refirent leurs forces. Puis, au mois de juin 2021, elles contre-attaquèrent, mettant en totale déroute l’armée éthiopienne et reconquérant leur capitale Mekele et les villes principales. 

Désormais, c’est d’indépendance que parlent les autorités du Tigré. Une indépendance qui aurait des conséquences géopolitiques considérables puisque la moitié de la population tigréenne vit en Erythrée après avoir été coupée en deux par la conquête coloniale italienne à la fin du XIXe siècle. Notre carte montre bien que la moitié du territoire érythréen est peuplé par des Tigréens. Si le Tigré éthiopien était indépendant, tout le nord de l’Erythrée demanderait à être rattaché à ce nouvel État qui, à la différence de l’Ethiopie, disposerait d’une large ouverture sur la mer Rouge. D’où la déstabilisation d’une zone hautement crisogène qui, de plus, est un des grands axes de passage du commerce mondial.















L'auteur

Historien français spécialiste de l’Afrique où il a enseigné durant de nombreuses années, Bernard Lugan est l’auteur d’une multitude d’ouvrages dont une monumentale Histoire de l’Afrique. Parmi les plus récents, on peut citer Mythes et manipulations de l’histoire africaine, L’Atlas historique de l’Afrique des origines à nos jours et Les guerres du Sahel des origines à nos jours. Il a été professeur à l’École de guerre, à Paris, et a enseigné aux écoles de Saint-Cyr-Coëtquidan. Il a été conférencier à l’Institut des hautes études de défense national (IHEDN) et expert auprès du Tribunal pénal international pour le Rwanda-ONU (TPIR). Il édite par Internet la publication mensuelle L’Afrique Réelle.
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