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Afrique

Éthiopie-Érythrée : un retour à la realpolitik

1 déc 2018 | PAR Bernard Lugan | N°335
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L’Éthiopie et l’Érythrée étaient en guerre depuis le mois de mai 1998. Dix ans plus tard, au mois de juillet 2018, le premier ministre éthiopien M. Abiy Ahmed et le président de l’Érythrée, M. Isaias Afwerki, ont mis un terme à ce conflit sans issue qui pénalisait les deux pays.

L’Érythrée est une langue de terre longue de 1 000 km bordière de la mer Rouge dont la superficie est de 121 000 km2. Elle est peuplée par presque 4 millions d’habitants appartenant à plusieurs ethnies et divisés à égalité entre musulmans et chrétiens.
Colonie italienne de 1889 à 1941, l’Érythrée passa sous administration britannique jusqu’en 1952, date à laquelle l’ONU permit à l’Éthiopie de la rattacher sous forme d’entité autonome dotée d’un drapeau et d’un gouvernement. Dix ans plus tard, en 1962, l’Éthiopie l’annexa purement et simplement, ce qui provoqua le début d’une rébellion qui ne prendra fin que trente ans plus tard, au mois de mai 1991, avec la prise d’Asmara et la victoire sur l’armée éthiopienne. En 1993, dans l’euphorie de la victoire sur le régime du colonel Mengistu Hailé Mariam, surnommé le « Négus Rouge », l’Éthiopie de M. Meles Zenawi reconnut l’indépendance de l’Érythrée de M. Issaias Afwerki. La fraternité d’armes passée, dès 1996-1997, des signes de tension commencèrent à apparaître.

Le fossé s’est creusé en 1997

Le problème politique qui se posait en Érythrée était qu’il fallait y construire l’État et c’est pourquoi le régime d’Asmara opta pour la centralisation avec régime de parti unique.
En Éthiopie, le problème n’était pas l’édification de l’État, mais sa mutation. Pour tenter d’éviter la dislocation territoriale, les nouvelles autorités choisirent alors de construire un État fédéralo-confédéral, la nouvelle constitution éthiopienne reposant sur la base du fédéralisme ethnique.
Le fossé commença à se creuser véritablement quand, au mois de novembre 1997, l’Érythrée décida de créer sa propre monnaie, le nacfa. Le message adressé par Asmara à Addis-Abeba était clair : l’Érythrée prenait véritablement son indépendance en sortant du système monétaire éthiopien - la monnaie éthiopienne est le birr - et de la zone de libre-échange qui unissait les deux pays. Jusqu’à cette date, Addis-Abeba avait en quelque sorte considéré que l’indépendance de l’Érythrée n’était que théorique puisque les deux pays étaient toujours unis par une monnaie commune. Les relations se tendirent ensuite peu à peu entre les anciens « frères d’armes » et les griefs enfouis sous l’euphorie de leur commune victoire de 1991 commencèrent à refaire surface. C’est ainsi que l’Érythrée accusa l’Éthiopie d’ingérence tandis qu’Addis-Abeda avait du mal à admettre qu’Asmara eut décidé de voler de ses propres ailes sans rendre de comptes à son ancienne métropole. Dans un tel climat, il ne fallait plus qu’un prétexte pour déclencher un conflit.

Un changement de politique régionale

Ce fut une question de bornage territorial qui mit le feu aux poudres, l’Érythrée exigeant que l’Éthiopie lui rétrocède plusieurs zones qu’elle estimait devoir lui revenir, avant d’ouvrir les hostilités en s’emparant de la région dite du « triangle de Badme » ou « triangle de Yirga ».
Avec l’accession au pouvoir d’un premier ministre oromo au mois d’avril 2018, l’Éthiopie a semblé rompre avec la politique régionale jusque là incarnée par les Tigréens, politique qui n’arrivait pas à solder le passé revendicatif l’opposant à l’Érythrée.
La réalité s’est alors imposée avec ses deux évidences :
L’Érythrée qui coupe l’Éthiopie de tout accès à la mer a, au lendemain de sa séparation avec cette dernière, été en quelque sorte condamnée à affirmer son identité pour échapper à la vassalisation dans laquelle entendait la maintenir son puissant voisin.
L’Éthiopie qui a compris qu’elle ne pourrait pas mener de guerre pour arracher Assab à l’Érythrée, a désormais admis qu’elle ne disposera plus jamais d’accès national à la mer Rouge. Elle a donc décidé de multiplier ses débouchés afin de ne pas devoir dépendre du seul port de Djibouti par où passent actuellement 90 % de ses import-export. Avec le rétablissement des relations avec l’Érythrée, elle s’ouvre donc une nouvelle porte à Assab qui va s’ajouter à Djibouti, à Berbera et à Port-Soudan.

Djibouti : le « bloc somali » majoritaire
À Djibouti, à la suite d’une immigration régulière, les Somalis sont devenus plus nombreux que les Afars. Selon les estimations, le « bloc somali », à savoir les Issas, les Issaks et les Gadaboursis, représenterait désormais plus de la moitié de la population, la proportion des Afars étant tombée à environ 40 % sur une population d’environ un million d’habitants. Si les Issas sont dominants, la réalité du pouvoir est entre les mains du sous-clan des Mamassan (Issas).
En dehors de la fraction « indigène » des Issas, tous les autres Somalis sont des immigrés. Les Issaks constituent le deuxième groupe somali vivant à Djibouti et la troisième population de la République après les Issas et les Afars.
(*) Bernard Lugan
Historien français spécialiste de l’Afrique où il a enseigné durant de nombreuses années, Bernard Lugan est l’auteur d’une multitude d’ouvrages dont une monumentale « Histoire de l’Afrique ». Parmi les plus récents, on peut citer « Heia Safari ! - Général von Lettow-Vorbeck - Du Kilimanjaro aux combats de Berlin (1914-1920) », « Algérie, l’histoire à l’endroit », « Histoire et géopolitique de la Libye des origines à nos jours » et « Mythes et manipulations de l’histoire africaine ». Il a été professeur à l’École de guerre, à Paris, et a enseigné aux écoles de Saint-Cyr-Coëtquidan. Il a été conférencier à l’IHEDN (Institut des hautes études de défense nationale) et expert auprès du TPIR (Tribunal pénal international pour le Rwanda-ONU). Il édite par Internet la publication mensuelle « L’Afrique Réelle ».
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