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Fethi Benslama, psychanalyste : « L’islamiste se sent coupable de n’être pas assez musulman »

1 juin 2016 | PAR Laurence d’Hondt | N°309
Fethi Benslama vient de publier « Un furieux désir de sacrifice - Le surmusulman » E. Marchadour
Ce professeur à l’université Paris Diderot est l’auteur de plusieurs livres parmi lesquels « L’Islam à l’épreuve de la psychanalyse ». Il est à l’origine du concept de « surmusulman » qu’il définit dans son dernier livre, « Un furieux désir de sacrifice » (*). Explications…

L’Eco austral : Vous êtes psychanalyste et tentez, dans votre dernier livre, d’appliquer une grille de lecture psychanalytique de la condition des jeunes gens qui se radicalisent et partent faire le djihad. Quels profils émergent de cette lecture ?
Fethi Benslama
: Il n’y a pas de profil type mais des sous-ensembles de trajectoires qui se répètent. Les deux tiers ont entre 15 et 25 ans. Ils traversent donc une adolescence marquée par des troubles importants : angoisses identitaires, traumatismes liés à la défaillance de l’environnement familial et social, sentiments d’être sans valeur dans un monde insensé. En Europe, ces jeunes se sentent surtout déracinés. Certains manifestent des troubles psychopathologiques, d’autres sont des délinquants, mais la plupart sont responsables. Ils cherchent un ancrage car ils se sentent déracinés. J’insiste sur ce mot car dans « radicalisation », il y a le mot « radical », qui signifie la racine.

En quoi les Tunisiens ou les Saoudiens qui sont nombreux à rejoindre les rangs du groupe État islamique sont-ils déracinés ? 
Dans le monde arabe, l’explosion démographique et la carence des gouvernements ont laissé les jeunes à l’abandon, sans éducation, sans soin, sans avenir. Un siècle d’islamisme a profondément transformé l’univers musulman. L’idée que l’Islam et les musulmans sont menacés a imprégné les esprits. Menacés par l’Occident dominant, par la modernité et sa sécularisation et par les musulmans sécularisés. On n’en parle pas assez, mais les musulmans, surtout ceux vivant en Europe, se sécularisent à toute allure. 

Vous êtes l’auteur de ce néologisme, le « surmusulman ». Un néologisme qui est à la croisée de la psychanalyse et de l’Islam. Pouvez-vous expliquer ce que vous comprenez par ce mot ?
Le surmusulman résulte du contexte que je viens d’indiquer, c’est quelqu’un, homme ou femme, qui veut devenir toujours plus musulman parce qu’il se reproche de n’être pas assez musulman. Il se sent coupable d’infidélité envers la foi et l’identité. La radicalisation est donc le traitement d’une angoisse d’être, traduite en angoisse de Dieu. Il s’agit d’un mouvement mortifère qui rejette la vie et voit dans la mort sa seule espérance.

Le paradis en Islam est habité par l’image des 72 vierges qui attendent le martyr qui se fait exploser au sein d’une foule d’innocents. N’est-ce pas une image qui encourage l’homme à choisir la mort ?
Le paradis musulman est décrit avec luxe de détails comme un lieu de plaisirs infinis pour les hommes. Tout ce qui est interdit par la loi devient, non seulement licite, mais accessible dans une démesure inouïe et sans conséquences. La jouissance corporelle et spirituelle s’y entremêle sans interruption. La sexualité y occupe une place de première importance, dont la promesse d’un grand nombre de femmes vierges. Quant aux femmes, si elles ne sont pas exclues du paradis, il existe peu de précisions concernant leurs plaisirs. Leur lot est plutôt celui d’une béatitude désincarnée. 

Quel est le message que ce paradis envoie aux croyants ?
Cette promesse de jouissance absolue dans l’au-delà présente, à mon sens, deux fonctions. La première est de soutenir la virilité des hommes et de les aider au passage à l’acte, c’est-à-dire à la mort. La seconde est de les inciter à sacrifier une part de leurs pulsions dans le bas monde, dans l’espoir d’obtenir une compensation totale dans l’autre monde. Cette espérance les conduit à accepter la mort car elle représente l’accès à un triomphe total sur l’ennemi extérieur, mais aussi sur l’ennemi intérieur de l’homme : son surmoi, cette instance qui surveille, source de la morale et de la culpabilité, et qui peut être d’une grande cruauté. Notons que dans la tradition chrétienne, le martyr est à l’opposé de la figure du martyr musulman : il est celui qui subit la mort sans prendre les armes. 

Vous parlez dans votre livre de la « fatwa folie ». Vous parlez plus précisément de la fatwa de la tétée. Pouvez-vous expliquer ?
La fatwa de la tétée montre l’affolement des théologiens devant l’arrivée d’un monde où hommes et femmes se côtoient. Deux professeurs d’Al Azhar, en Egypte, ont émis une fatwa en 2007 selon laquelle si une femme donne la tétée à un homme, il devient son fils. Les théologiens ont donc proposé que sur les lieux de travail, les femmes donnent la tétée aux collègues masculins pour établir artificiellement un lien de sang. Ainsi, pensent les théologiens, en introduisant le tabou de l’inceste, il ne peut y avoir de relation sexuelle. Aux yeux des islamistes, les femmes sont le principal vecteur de la subversion. Beaucoup de femmes choisissent ainsi de mettre le voile parce qu’elles ont inconsciemment intégré cette accusation d’être immorales et destructrices de la tradition. C’est le paradoxe de la soumission affirmative.

Sortons un instant de la psychanalyse. Il y a aujourd’hui une querelle entre les politologues : les uns assurent que l’Islam est à l’origine de la radicalisation, les autres pensent qu’il y a seulement une islamisation de la radicalisation. Où vous situez-vous ?
Les deux ont raison, mais je pense qu’il n’y a pas d’Islam politique. C’est une construction des chercheurs occidentaux. Les mouvements islamistes veulent imposer la religion et la politique n’est pour eux qu’un moyen qui doit être détruit pour que seule la religion soit au pouvoir. 

Vous pensez que les révolutions arabes finiront par déboucher sur l’ouverture d’un champ politique nouveau ?
Oui, car ce qui est apparu au cours de ces « révolutions arabes », c’est précisément le champ politique : la revendication de droits sociaux, économiques et politiques. Dans tout le monde arabe, on a scandé ce vers de Chabbi (1930), considéré par les théologiens comme blasphématoire : « Quand le peuple veut vivre, le destin doit plier. » Le destin, c’est Dieu, dans l’Islam. C’est cela le dépassement du religieux, du surmusulman : l’émergence du politique. Je pense que l’islamisme disparaîtra dans le prochain quart de siècle, à cause de ses excès.

(*) « Un furieux désir de sacrifice - Le surmusulman », seuil (mai 2016), 148 pages, 15 euros.

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