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France

Fillon ou l’espoir du désespoir

1 déc 2016 | PAR Charles Gave | N°315
Pour François Fillon, les entreprises ne gagnent pas assez d’argent et il faut cesser de les martyriser, sans quoi le chômage ne pourra qu’augmenter. shutterstock
Le programme du candidat Fillon est très facile à analyser pour un économiste. Il part d’un constat : le poids de l’État français dans l’économie n’a cessé de monter depuis 1974, ce que nul ne peut nier, et ce poids est sans aucun doute devenu excessif, ce qu’il nous faut discuter maintenant.


Depuis 1990 (début de mes données fournies par l’OCDE), le poids de l’État est passé de 47% du PIB (là où est l’Allemagne aujourd’hui) à 54,5% du PIB, ce qui fait de notre pays le recordman absolu des pays de l’OCDE. Et cela est un FAIT.
Le deuxième constat est un peu plus compliqué à accepter. Comme le disait Milton Friedman : « Un repas gratuit, ça n’existe pas », et par là il voulait rappeler que rien en ce bas monde n’est gratuit. Donc, si l’État a vu son poids monter, cela veut dire que le poids de quelque chose d’autre a baissé. Quelqu’un dans le système économique français a payé pour compenser cette croissance effrénée de notre moloch étatique, et ce quelqu’un, c’est bien sûr l’entrepreneur dont la rentabilité s’est effondrée.

UNE BAISSE DES PROFITS AMÈNE UNE HAUSSE DU CHÔMAGE

Pendant que le poids de l’État passait (de 1987 à aujourd’hui) de 47% à 54,5%, soit 7,5 points de PIB en plus, la rentabilité des entreprises, elle, passait de 28% du PIB à 22% du même PIB, soit 6 points en moins. Quelle importance, va me dire à nouveau un économiste atterrant, cela veut simplement dire que la politique suivie a été la bonne puisqu’elle a mené à une baisse de l’exploitation de l’homme par l’homme, c’est-à-dire à une baisse des profits, cette chose abominable. L’ennui est que dans n’importe que pays, à n’importe quelle époque, une baisse des profits amène toujours avec un retard d’environ un an à une hausse du chômage. Qui engendre par sa politique la baisse des profits crée automatiquement la hausse du chômage, telle est la réalité. C’est ce qu’il est convenu d’appeler le théorème d’Helmut Schmidt, le chancelier social démocrate allemand : « Les profits d’aujourd’hui sont les dépenses d’investissements de demain et les emplois d’après-demain. » Gros mensonge, vont me rétorquer les Filoche ou Mélenchon de ce bas monde : tout le monde sait que les profits des sociétés françaises font des plus hauts tous les ans et donc je serais pris en flagrant délit de mensonge, ce qui n’est pas le cas. Pour mes calculs, je n’ai retenu en effet que les profits réalisés par des entreprises françaises ou pas, opérant sur le territoire français. Donc, les profits réalisés par les sociétés françaises à l’étranger en sont exclus.

L’ACTIVITÉ INTERNATIONALE À LA RESCOUSSE

Il apparaît que nous avons bien de la chance d’avoir des patrons et des entrepreneurs compétents qui réussissent à gagner de l’argent en dehors de France pour pouvoir verser des dividendes aux pauvres actionnaires français. Parce qu’il est tout à fait évident que si les entreprises françaises devaient travailler uniquement à partir du territoire géographique français, elles seraient toutes en faillite depuis longtemps…
Et donc nos patrons, en maintenant un appareil de production viable en dehors de France, ont été de vrais patriotes alors que ceux qui ont réussi à rendre la France non attrayante en tant que territoire d’investissement sont des traîtres, des escrocs et des voleurs et, bien entendu, je veux parler ici des politiciens.

ÉVIDEMMENT, LA DETTE EXPLOSE

Et c’est là qu’intervient une troisième notion dont monsieur Fillon a également parlé, le recours à la dette pour boucher les trous de trésorerie que les actions de nos politiques engendrent. Dans un monde normal, les seules entreprises qui peuvent croître sont celles qui font des profits, les autres disparaissent et cela s’appelle la destruction créatrice. Cela n’est hélas pas le cas pour une activité étatique car, même si elle est en cash flow négatif, c’est-à-dire qu’elle perd de l’argent, elle perdurera jusqu’à la fin des temps pour peu qu’elle soit dans le giron de l’État, qui empruntera les sommes nécessaires pour maintenir en vie ce qui devrait disparaître. Et du coup, la dette étatique explose. La hausse du poids de l’État est la cause unique de la hausse du chômage et de la hausse de la dette. Réfléchissons une seconde : Si les taux passent de 0%, où ils sont aujourd’hui, à 3% en moyenne, le service de la dette va exploser. Or, cette dette est détenue aux deux tiers par des non résidents. Comme la croissance sera dans le meilleur des cas de 2% par an, cela veut dire que TOUT l’accroissement de richesse devra être transféré à des étrangers chaque année, et que donc le niveau de vie pour le Français de base ne pourra pas ne pas baisser.
La France est donc à la veille de rentrer dans une trappe à dettes d’anthologie. Si vous capitalisez votre richesse à 2% par an et que vous empruntez 3% pour servir une dette qui est égale à votre création de richesse, il ne faut pas être grand clerc pour réaliser que le niveau de vie moyen va baisser de 1% par an jusqu’à la fin des temps.

CONCLUSION : QUE NOUS DIT MONSIEUR FILLON ?

Il nous dit :

  1. Que les entreprises ne gagnent pas assez d’argent et qu’il faut cesser de les martyriser, sans quoi le chômage ne pourra qu’augmenter, ce qui est vrai.
  2. Que l’État est beaucoup trop gros et qu’il faut le faire maigrir en faisant sortir de son emprise tout ce que le secteur privé ferait mieux que lui, ce qui est vrai.
  3. Que la dette étatique est beaucoup trop importante et a atteint un niveau où toute hausse des taux serait un désastre car si les taux montent, tout deviendra beaucoup, beaucoup plus difficile, ce qui est vrai.
  4. Que le temps de la procrastination est terminé. Ou nous agissons maintenant brutalement, ou bien il sera trop tard.

Pour qu’une politique de réforme réussisse, il faut d’abord et avant tout que les hommes au pouvoir aient compris ce qu’étaient les problèmes. Monsieur Fillon a sans aucun doute compris. La première condition est donc remplie. Ensuite, il faut que le corps social accepte les réformes, ce qui veut dire qu’il va falloir que monsieur Fillon se paye toute une série de pouvoirs bien résolus à ne rien lâcher. Je vivais en Grande-Bretagne pendant les reformes de Thatcher et le pays a littéralement traversé une guerre civile larvée qui opposait le gouvernement et les syndicats. Mais la Dame de Fer ne lâcha rien. Espérons donc que monsieur Fillon aura le courage qui a cruellement manqué à Chirac ou à Sarkozy, il en aura besoin.

L’AVENIR DE L’EURO VA SE POSER

Enfin, je n’ai JAMAIS vu dans l’histoire une politique telle que celle préconisée par monsieur Fillon qui ne fût accompagnée par une dévaluation profonde et temporaire de la monnaie. Or, l’euro l’interdit. Il nous faut donc espérer soit que les Italiens ou les Bataves nous débarrasserons de ce monstre financier qu’est la monnaie unique avant notre élection, soit que monsieur Fillon se souvienne de ce que disait son mentor Philippe Seguin sur l’euro, machine à détruire l’Europe et la France, et fasse le boulot lui-même, ce qui ramène au point précédent.
« Puissiez-vous vivre dans des temps intéressants », dit la malédiction chinoise. Je peux assurer le lecteur que les temps qui viennent vont être passionnants, mais je n’aimerais pas être à la place du prochain Président. 

(*) Charles Gave  

Économiste et financier, Charles Gave s’est fait connaître du grand public en publiant un essai pamphlétaire en 2001, « Des lions menés par des ânes » (Éditions Robert Laffont), où il dénonçait l’euro et ses fonctionnements monétaires. Dans « L’État est mort, vive l’état », publié aux Éditions François Bourin en 2009, il prévoyait la chute de la Grèce et de l’Espagne. Il est le fondateur et président de Gavekal research (www.gavekal.com) et président du « think tank » L’Institut des libertés.

 

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