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Océan Indien

Hamada Madi, secrétaire général de la Commission de l’Océan Indien (COI) : « L’une de mes grandes missions est de construire une vraie communauté »

1 mai 2018 | PAR Jacques Rombi | N°329
« J’ai constaté dès le début de mon mandat que la COI n’est pas celle qui est dans les textes, souvent limitée à des commissions techniques. » Davidsen Arnachellum
En poste depuis juillet 2016 pour un mandat qui se termine en 2020, celui qu’on appelle communément « Boléro » se penche sur trois décennies de coopération inter-îles. Une belle avancée selon lui, mais l’identité indianocéanique reste encore à construire.

L'Eco austral : Avant d'entrer dans le vif des sujets à propos de la COI, je voudrai interroger le Comorien que vous êtes : quelle est votre vision de l'Union des Comores au sein de la COI ? Que faudrait il faire pour aider le pays sur sa route vers le développement ?
Hamada Madi
: Mon souhait est bien sûr de voir mon pays émerger sur la scène régionale et internationale. Je crois que le mal profond vient du fait que nous sommes « un peu trop comoriens », je veux dire par là que nous pensons trop à nous, sans envisager les autres îles qui nous entourent et avec qui nous devons échanger...

C'est un peu paradoxal ce que vous dîtes car la diaspora comorienne est bien représentée à l'extérieur, notamment en France. Le mal profond ne vient-il pas d'un gaspillage des investissements ? Quand on dépense les économies d'une vie pour quelques jours de « grand mariage » par exemple ?
Je ne peux pas répondre à cette question sans prendre de risques vis-à-vis des réactions des notables de mon pays. C'est encore trop sensible comme sujet. Ce que je peux dire, en revanche, c'est que si j'avais plus de pouvoir, je ferais tout pour mettre en œuvre une vraie unité indiaocéanique avec Madagascar comme grenier de nos îles, Maurice comme moteur financier, les Seychelles et La Réunion et leurs bons exemples sur certains secteurs qui pourraient être boostés encore plus. Aux Comores, nous sommes vraiment au croisement de trois grandes cultures : arabe, européenne et africaine. Autant d'atouts qui pourraient être mieux valorisés...

Si la COI a bien réussi, voire dépassé certaines de ses missions, il faut reconnaître que la construction de l'identité régionale reste encore à faire. Quand vous dites : « nous sommes trop comoriens », n'est-ce pas le même constat chez les Malgaches, les Réunionnais, les Mauriciens et les Seychellois ? Tous ont tendance à voyager très loin alors qu'ils ne connaissent pas leurs voisins ?
C'est aussi une remarque que je fais vis-à-vis des continentaux qui ne nous connaissent pas. Quand on participe à des réunions internationales, je dois vous avouer que nous, îliens, nous sentons plus proches des Fidjiens, par exemple, que des Africains en général. Nous avons les mêmes problématiques, alors que, par exemple, quand il s'agit de protection de l'environnement, les Occidentaux aussi bien que les Africains vont tout de suite parler d'éléphants et de rhinocéros sans parler de nos tortues, baleines ou lémuriens car ils les connaissent peu ou pas du tout...
Pour revenir à la culture de l'Indianocéanie, effectivement nous ne nous connaissons pas assez car nous avons voulu construire une identité commune avec des textes et des discours, mais ça ne marche pas.
C'est une des grandes missions que je me suis donnée pour mon mandat qui court jusqu'en 2020 : construire une vraie Communauté avec une conférence des chefs d'États membres qui permettrait de mettre en place des engagements politiques clairs et repris par les populations.

La COI a réussi de belles réalisations ces dernières années, avec une vraie prise en main des parties prenantes. Est-ce le signe de la construction de cette Communauté ?
En effet, j'ai constaté dès le début de mon mandat que la COI n'est pas celle qui est dans les textes, souvent limités à des commissions techniques. Les acteurs, et là permettez moi de saluer au passage les cadres de la COI qui font un travail remarquable, ont pris les devants et ont permis d'optimiser, voire de dépasser les missions initiales. Je pense en particulier à l'unité sanitaire, soutenue par l'Agence française de développement (AFD), qui fonctionne très bien. Elle est très réactive au niveau régional grâce à une charte cosignée par les pays membres. Je pense aussi à l'énergie renouvelable et à l'environnement.
Sur ces sujets, nous montrons que non seulement nous participons à ce grand mouvement mondial, mais que nous pouvons montrer l'exemple. Il faut également s'appuyer sur nos atouts exceptionnels au niveau géopolitique. En effet, rares sont les organisations qui ont à la fois un membre du Conseil de sécurité des Nations Unies comme la France parmi leurs membres, en même temps que La Chine comme pays observateur. C'est-à-dire que nous pouvons être un tremplin, un terrain de discussion entre la France et la Chine...

Vous abordez là le sujet de la sécurisation qui fait partie de vos grandes priorités. Sur ce sujet quelle est votre position sur l'archipel des Chagos qui est un véritable bouclier pour nos îles grâce à la présence militaire américaine. Pourtant ces îles sont réclamées par la République de Maurice...
Sur ce sujet, je ne peux pas me prononcer en tant que secrétaire général de la COI, c'est une question qui doit être traitée d'État à État (en l'occurrence entre Maurice et la Grande-Bretagne qui a loué ces îles aux États-Unis - NDLR). Même remarque sur le cas de Mayotte vis à vis de l'Union des Comores, avant que vous ne me posiez la question !
En tous cas, il est vrai que je tiens à lutter le plus efficacement possible contre la pêche illégale, la piraterie et le terrorisme. Il faut pour cela que les pays membres disposent d’outils communautaires. Nos pays doivent avant tout être en sécurité pour pouvoir se développer. Nous avons déjà deux centres de surveillance maritime, aux Seychelles et à Madagascar, et la conférence organisée à Maurice à la fin du mois d'avril devrait nous permettre de bien avancer sur le sujet.
Pourtant, là aussi, nos peuples de l'océan Indien cultivent un paradoxe: si tous sont d'anciens marins venus par voie maritime, aujourd'hui ils tournent massivement le dos à l'océan. Il fait peur alors qu'il constitue le ciment identitaire d'origine, en tous cas il est un lien naturel entre nos îles.

Quelle est votre analyse sur ce point ?
Je ne suis pas psychologue, mais je peux témoigner que, comme beaucoup de gens de la région, quand nous prenons l'avion entre nos îles, nous avons peur, non pas de l'espace aérien mais de l'océan sous nos pieds... La mer fait peur peut-être parce que nous sommes perdus en plein milieu, à la différence des continentaux qui en ont moins peur. Nous avons peur des requins, des courants, des cyclones... Pourtant c'est notre plus bel atout car nous sommes grands grâce à son immensité, l'espace total de la COI est plus vaste que l'Europe. Il faut donc commencer par le préserver et le sécuriser pour construire notre identité commune, car l'océan est notre berceau et l'économie bleue sera notre avenir. 

UN PASSIONNÉ DE BEAU FOOTBALL, PAS D'UNE ÉQUIPE
Hamada Madi est né dans l’île de Mohéli en 1965. Il a été directeur de cabinet, Président par intérim et Premier ministre du président Azali Assoumani. Il a été un des principaux négociateurs des accords de Fomboni en 2001 qui ont clôturé cinq années de crise aux Comores, marquée notamment par une volonté de sécession de l'Île d'Anjouan du reste de l'archipel. Il a fait la plus grande partie de ses études de droit public international en ex-URSS, du côté ukrainien, jusqu'à la chute du mur de Berlin dont il fut témoin. Un écueil pour la reconnaissance des diplômes par Moscou qui s'est opposé un temps à l'émancipation des anciennes républiques de l'Union. Finalement, il obtient ses diplômes et s'engage dans une carrière d'enseignant de français dans le privé à Moroni (Grande Comore). Polygame comme le permet sa religion et les moeurs de son pays, Hamada Madi a deux épouses et cinq enfants.
Sa passion pour le football peut être révélatrice d'un trait de caractère marqué par la beauté du geste. « Je pense être un vrai amoureux de football car j'aime regarder les matchs tout seul, avec mes joies et mes peines. Il m'arrive de changer de soutien à une équipe en cours de saison si je juge qu'une telle vaut mieux qu'une autre. Je n'ai donc pas vraiment d'équipe préférée. » Même si le secrétaire général avoue du bout des lèvres son admiration pour le Real de Madrid, Barcelone... et bien sûr l'équipe nationale comorienne.
UN EX-PRÉSIDENT CONDAMNÉ POUR DESSOUS DE TABLE... BASSE
L'anecdote prêterait à sourire si elle n'était pas révélatrice d'un contexte politique (et du coup, économique et culturel) qui fait tant de mal à l'Union des Comores. Après l'élection du président Ahmed Abdallah Sambi en 2006 et le souhait de ce dernier de faire taire toute opposition, Hamada Madi a dû quitter l'Union pour la France, « presque à la nage », comme il aime à le raconter : « Une directive indiquait l'interdiction à tous les fonctionnaires de l'ancien gouvernement de quitter le pays. Je pensais ne pas être concerné puisque j'ai toujours travaillé dans le privé. Pourtant, je me suis rendu compte que je ne pouvais même pas quitter mon île natale de Mohéli pour me rendre à la Grande Comore, sans raison valable. J'ai quand même rejoint Anjouan en kwassa (*), puis Mayotte et Paris en avion car je devais impérativement me rendre au chevet de mon cousin en France. 
« À mon retour dans le pays avec sa dépouille, les autorités de Moroni m'ont séquestré sous le prétexte d'avoir détourné des biens de la Présidence : une table d'ornement en bois de takamaka. Pourtant ce bien sans grande valeur était bien ma propriété et j'ai pu fournir une facture avec le témoignage du vendeur au tribunal, ce qui a eu pour effets de faire rire la nombreuse assistance et d'énerver encore plus mes accusateurs. Vexés, ils ont inventé une autre histoire de détournement de groupe électrogène qui n'a pas abouti non plus... »
(*) Kwassa : nom donné aux pirogues en résine de fabrication artisanale qui assurent les transports maritimes entre les îles de l'archipel. Ce nom est donné en référence à une danse swahilie qui fait penser au mouvement de ces frêles esquifs sur la houle du canal de Mozambique.
COMBIEN COÛTE LA COI ?
Les États membres (Comores, Madagascar, France-Réunion, Maurice et Seychelles) de la Commission de l'océan Indien sont les seuls contri-buteurs au budget du secrétariat général, soit environ 1 million d’euros annuels. À noter que le secrétariat a également reçu une subvention de la Chine, pays membre observateur, pour un montant de 100 000 dollars. Un budget de fonctionnement relativement faible par rapport aux budgets gérés par l’organisation régionale.
« Les partenaires au développement financent les projets que nous mettons en œuvre, l’Union européenne étant le premier contributeur, soit une part de 80 % des financements dédiés aux projets », explique un cadre de la COI. « L’AFD est notre deuxième contributeur, suivi par la Banque mondiale, la Banque africaine de développement et d’autres financements moins importants sur des activités plus ponctuelles. » Pour la période 2013-2017, la COI a géré une enveloppe de projets de l’ordre de 120 millions d’euros dont certains couvrant une aire géographique dépassant le seul cadre des îles de la COI (à l’exemple du projet SmartFish). Par ailleurs, le Fonds vert est appelé à prendre de l’ampleur dans les sources de financement de la COI qui vise l’accréditation pour devenir entité de mise en œuvre de projets financés par ce fonds. Pour la période actuelle qui s’étend jusqu’en 2020, les budgets mis en œuvre ne sont pas entièrement définis car ils restent sujets au financement effectif de projets en cours de négociation, notamment sous le 11e FED (Fonds européen de développement). 
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