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Kamal Mokdad (Groupe bancaire marocain BCP) : « Notre arrivée à Maurice marque une nouvelle étape dans notre stratégie africaine »

1 fév 2019 | PAR Jean-Michel Durand | N°336
« Avec les corridors financiers que sont Casablanca Finance City et Dubaï, Maurice nous permet de proposer une offre globale pour accompagner les grands groupes qui ont une stratégie africaine. » Davidsen Arnachellum
Le directeur général chargé de la gestion et du développement à l’international du Groupe banque centrale populaire (GBCP) expose sa stratégie alors qu’il vient de racheter la Banque des Mascareignes. Clairement, le groupe marocain n’est pas venu pour faire de la figuration…

L’Éco austral : Vous avez acquis, en octobre 2018, 100 % du capital de la Banque des Mascareignes (BdM) qui est également présente à Madagascar à travers une filiale. Pourquoi cette acquisition ?
Kamal Mokdad
: Il s’agit d’une convergence d’intérêts entre le groupe BPCE (Banque populaire-Caisse d'épargne) - deuxième groupe bancaire français qui détient 4,5 % de notre capital - et notre groupe. BPCE voulait recentrer géographiquement ses activités tandis que nous avons la volonté de nous déployer hors de notre marché traditionnel, en particulier en Afrique. Notre plan Élan 2020 vise à doubler nos revenus à l’international. Je précise qu’outre notre arrivée dans l’océan Indien, nous sommes en négociation pour acquérir des établissements de BPCE au Congo, au Cameroun et en Tunisie… Le groupe français a retenu notre offre pour l’achat de ses participations dans ces banques.
En ce qui concerne Maurice, sa place financière est une plate-forme incontournable entre l’Asie et l’Afrique. Nous entendons capter des flux financiers en provenance de ces deux continents. Port-Louis fait d’ailleurs partie de nos deux autres corridors qui sont Casablanca Finance City et Dubaï. Enfin, notre présence sur l’île nous permet de pénétrer le marché anglophone africain sans avoir forcément une présence physique dans ces États. 

Vous arrivez sur des territoires où il y a déjà de multiples acteurs sur le marché avec 19 banques à Maurice et 15 à Madagascar, et des taux de bancarisation très différents : 85 % à Maurice contre 4 % dans la Grande Île. Quelle sera votre politique de développement dans les deux îles ?
Notre groupe va s’appuyer sur son expérience pour s’adapter aux marchés locaux. Le marché de Maurice a la particularité de proposer des offres à la fois pour les segments A (marché local) et B (Global Banking). Vu la maturité du secteur bancaire local (deux acteurs, MCB et SBM, détiennent à eux seuls, 70 % du marché - NDLR.), nous allons avoir un positionnement de niche. Pour cela, nous allons introduire rapidement, en nous appuyant sur notre filiale dédiée à ces produits, Payment Center for Africa (PCA), des solutions monétiques fiables en termes de sécurité, de rapidité et de diversité de solutions.
Nous allons aussi nous appuyer sur notre expérience dans le digital et nos relations avec les opérateurs télécom avec, par exemple, la création de portefeuilles électroniques (avec retrait dans des agences ou des GAB et même la possibilité de disposer d’une carte de crédit).
Cette offre vise des populations qui, parfois, sont faiblement, voire pas du tout bancarisées.

Cela touche plus spécifiquement Madagascar ?
C’est vrai, mais il existe aussi une demande à Maurice pour ce genre de services… Nous allons également proposer des solutions en finance islamique. Parmi les 70 filiales du groupe BCP, nous avons une entité dédiée à ces produits. Enfin, nous allons proposer des services de gestion de clientèle privée et fortunée. Comme vous pouvez le constater, nos offres s’appuient beaucoup sur les nouvelles technologies.

Et concernant le marché du Global Banking ?
Pour le segment B, nous allons nous appuyer sur les atouts de la place financière mauricienne. Elle a développé une analyse reconnue dans l’investissement transfrontalier – ces (gros) clients ont souvent besoin d’être accompagnés, en particulier en Afrique. Là aussi, notre groupe a une carte à jouer de par sa couverture géographique et son focus. Concernant le financement transfrontalier, un autre axe fort de Port-Louis, nous allons nous appuyer sur notre banque off-shore : la Chaabi International Bank Offshore (CIB Offshore), basée à Tanger, au Maroc. Son directeur, Abdelwafi Atif, vient d’être nommé directeur général de la Banque des Mascareignes (voir encadré).

Le secteur du Global Business mauricien est en plein doute après la renégociation du traité avec l’Inde et la pression de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Cela n’a pas affecté votre décision ?
Il est vrai qu’il y a un durcissement de la réglementation dans le monde. Les institutions mauriciennes ont pris en compte cette nouvelle donne et adopté, je pense, les bonnes décisions pour se mettre en conformité. À preuve, l’OCDE a salué les décisions des régulateurs en termes de gouvernance et de transparence. Nous avons toute confiance dans les institutions en charge de ce dossier.

La Banque des Mascareignes était l’unique acteur français présent à Maurice. Il était presque le véhicule naturel de nombreux investisseurs français présents sur l’île. Quelle stratégie allez-vous déployer envers eux ?
C’est un point d’intérêt majeur. Et nous pouvons les rassurer. Nos liens avec le groupe BCPE restent forts et, surtout, nous avons une autre filiale, la Chaabi Banque. Basée à Paris, elle a donc le passeport européen. Elle opère dans sept États du Vieux Continent dont l’Allemagne et la Belgique… Ses Seniors Relationship Managers assurent des relations de proximité avec des groupes européens qui souhaitent investir en Afrique. Encore une fois, nous allons nous appuyer sur nos corridors de Casablanca Finance City, de Dubaï et maintenant de Maurice. 

Quelle sera la stratégie de votre groupe à Madagascar, particulièrement en matière d’inclusion financière ? 
Madagascar est emblématique parce que nous avons une clientèle qui a de faibles revenus mais qui a des besoins importants. Nous souhaitons lui proposer des solutions innovantes, en particulier en micro-finance. Elles s’articulent autour de trois segments : Le financement des activités génératrices de revenus (AGR) qui permettent d’améliorer le quotidien des populations, le financement de micro-entreprises pour soutenir des initiatives individuelles qui souvent n’ont pas la capacité de fournir les garanties conventionnelles que demande le secteur bancaire et, enfin, le financement des très petites entreprises (TPE) qui constituent l’essentiel du tissu économique local.
Nous avons noué des accords de partenariat avec la SFI (Société financière internationale, membre du Groupe de la Banque mondiale et la plus importante institution mondiale d’aide au développement dédiée au secteur privé dans les pays en développement - NDLR) pour l’agriculture. Pour cela, nous menons actuellement, dans toute l’Afrique, une réflexion intégrée sur toute la chaîne de valeur pour résoudre les besoins de tous les intervenants : les agriculteurs, les coopératives, les traders (qui vendent les produits sur le marché inter-national). Encore une fois, le choix est de digitaliser. Les premiers résultats de cette réflexion devraient arriver rapidement.  

Quelle sera l’approche de votre groupe envers les PME voire les TPE et les PMI ? Nous savons qu’elles ont besoin de financement mais elles sont généralement recalées par le système traditionnel... 
Les PME font face principalement à une double problématique qui est la question de la gouvernance et du financement. Reproduire un modèle bancaire général serait inefficient car peu pertinent. En effet, on voit que les garanties ou les besoins ne sont pas les mêmes. Notre groupe a basé et construit son développement initial sur la banque de détail, donc les particuliers, mais aussi sur les PME et les TPE. Au Maroc, nous avons 28 % du marché de la collecte de dépôts et 25 %dans les crédits à l’économie. Là encore, nous nous appuyons sur la SFI pour définir les produits les mieux adaptés et la politique de prise de risque en fonction des besoins et des moyens des PME. Beaucoup d’entre elles opèrent dans l’informel, en particulier à Madagascar. Mais cette réflexion porte aussi sur les start-up avec la question de la modélisation.

Comptez-vous développer ou réduire votre réseau à Maurice et à Madagascar ?
Non seulement notre objectif est de préserver les acquis de nos collaborateurs – en clair, il n’y aura pas de réduction d’effectif –, mais nous venons au contraire avec une ambition d’étendre notre réseau d’agences. Il s’agira aussi de nous adapter face à l’évolution et la mutation des modèles de distribution bancaire. Nous pensons qu’en combinant notre expérience dans la banque de détail et dans l’ac-compagnement des entreprises avec le savoir-faire de nos équipes locales, nous pouvons construire un business model novateur dans la sous-région. En outre, nos collaborateurs pourront bénéficier d’opportunités géographiques et fonctionnelles du fait que nous sommes un grand groupe international.
Et en ce qui concerne nos clients, encore une fois, nous venons avec une amélioration de nos services. Par exemple, la politique de tarification sera inchangée, il n’y aura pas d’augmentation. Nous venons avec de nouvelles offres, de nouveaux produits qui répondent au plus près aux besoin quotidiens de nos clients. 

Maurice, contrairement à la majorité de États africains, a fait le choix de maintenir sa reconnaissance du Polisario (qui demande l’indépendance du Sahara occidental). Cela ne vous a-t-il pas gêné ?
Le choix de nous implanter dans l’océan Indien est avant tout d’ordre économique et rationnel. Les considérations politiques ne sont pas entrées en ligne de compte. Mais il est vrai que nous servons une ambition africaine. Le roi Mohamed VI a donné le ton de cette stratégie en mettant en relation des États et des entreprises avec le royaume chérifien pour partager un savoir-faire, pour accompagner leur transition. Mon pays a connu le même parcours. L’expérience marocaine est facilement reproductible. Nous sommes convaincus que l’avenir de l’Afrique est dans les mains des Africains. 

Beaucoup de changement, beaucoup d’axes stratégiques nouveaux. Doit-on donc s’attendre à un changement de nom ?
Clairement, oui. Il y aura une nouvelle appellation et une nouvelle identité visuelle à Maurice. Elle doit à la fois être porteuse de nos ambitions et, surtout, en cohérence avec celles du groupe. Nous menons à ce sujet des études d’impact. Le changement devrait être dévoilé dès ce premier trimestre 2019.

Quelles seront les relations organiques entre Maurice et Madagascar ? S’agira-t-il du même modèle de filiale ? 
Certainement pas ! Comme vous le savez, notre groupe est aussi en négociation avec le groupe BCPE pour intégrer la Banque malgache de l'océan Indien (BMOI) au sein de notre réseau. Si cette acquisition se concrétise (la BCP serait alors la deuxième banque marocaine présente à Madagascar puisque la Bank of Africa Madagascar est depuis 2010 majoritairement détenue par la Banque marocaine du commerce extérieur - NDLR), nous chercherons à mettre en place des modèles différents et complémentaires pour être à la fois plus lisibles pour le marché et plus rémunérateurs. Donc, la question de savoir si la Banque des Mascareignes Madagascar (BMM) restera une filiale de Maurice est posée. Cette réflexion est en cours. Mais si, demain, notre groupe décide de construire à Madagascar son nouveau modèle autour de la micro-finance, il serait logique de l’arrimer à notre structure africaine dédiée. 

BCP : un groupe continental panafricain
Créé en 1961 en tant que société coopérative à capital variable, le Groupe Banque centrale populaire (GBCP) est, selon le classement 2017 du magazine « The Banker » publié par le groupe Financial Times, le sixième groupe bancaire africain par la taille des fonds propres. Il est composé de neuf Banques populaires régionales (BPR) à vocation coopérative, de la Banque centrale populaire (BCP), organe central du Groupe et cotée en Bourse, de filiales spécialisées, de fondations, de banques et de représentations à l’étranger. 
Le réseau Banque populaire a six millions de clients au Maroc. Ses banques populaires gèrent près de 60 % des actifs financiers locaux des Marocains résidents à l'étranger. Le GBCP est également présent dans 30 pays (c’est l’unique banque marocaine présente aux États-Unis, en Scandinavie et au Qatar), dont la moitié en Afrique. En juin 2017, la BCP émet ses premiers Green Bond en euros. Une première dans le secteur bancaire africain. 
Abdelwafi Atif, nouveau CEO de la Banque des Mascareignes
Abdelwafi Atif compte plus de trente ans d’expérience au sein du groupe BCP. Il a débuté sa carrière bancaire à Tanger où il a occupé, au fil des années, plusieurs postes à responsabilités. En 2005, il prend en charge le pôle Business Development de la Chaabi International Bank offshore - filiale du Groupe BCP, dédiée à l’accompagnement des investisseurs en zones franches en matière de services financiers et de concours bancaires en devises - en tant que directeur délégué puis en tant que Chief Executive Officer (CEO) à partir de 2009. À cette fonction, il a participé au développement de l’activité offshore sur plusieurs segments de marché dont le corporate banking, le trade finance et les financial institutions. Quant à Sangeetha Ramkelawon, qui assurait l’intérim de la direction générale depuis septembre 2018, elle est nommée Deputy CEO. Elle a rejoint la Banque des Mascareignes en juin 2016 en tant que directrice des « grands comptes ». Auparavant, elle a officié pendant 13 ans au poste de Vice President - Head of Banking à la Deutsche Bank (Mauritius).
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