ID

Réunion

La diplomatie territoriale à l’épreuve des vestiges du colonialisme

Même s’il est politiquement mal en point dans son pays, le président africain Jacob Zuma joue toujours le rôle de leader diplomatique du continent. Et les bases de sa politique étrangère demeurent profondément anticolonialistes. Stocklib
Pour la première fois depuis la fin de l’apartheid, l’Afrique du Sud s’est exprimée sur sa non reconnaissance de la Région Réunion, région française de l’Afrique indiaocéanique. Un signe d’échec pour la diplomatie territoriale…

Cette position sud-africaine est intervenue dans le cadre de la demande de la signature, obligatoire dorénavant, des États bénéficiaires des fonds de coopération régionale FEDER-INTERREG V (1). Un affront diplomatique pour les autorités régionales de l’île qui se voient fermer les portes de Pretoria, plus proche puissance économique et membre des BRICS. Un cas d’école « sui generis » pour une analyse géopolitique d’un conflit de représentation dans les rapports de force dans l’océan Indien entre un territoire français qui s’émancipe à l’international et une puissance continentale et mondiale. 

DES DIFFÉRENDS DIPLOMATIQUES ENTRE ÉTATS

En préambule, il est nécessaire de rappeler que dans toute question de rivalités territoriales, il serait réducteur et simpliste de rechercher des responsabilités uniques. Ce n’est pas la faute à tel acteur ou tel autre, mais bien l’aboutissement de facteurs internes et externes, qu’il faut mettre en perspective dans la recherche de résolutions applicatives. La fin de non recevoir du Foreign Affairs de Pretoria, adressée à la France au sujet de la co-signature des accords Interreg V avec la Région Réunion, fait ressurgir les différends diplomatiques entre les deux pays dans le théâtre des opérations africaines et internationales. Des différends liés aux condamnations de l’Union Africaine au sujet de Mayotte revendiquée par les Comores, mais également la politique africaine passée et présente de l’ancienne puissance coloniale, caractérisée par sa présence dans l’océan Indien.
La position de Pretoria peut paraitre surprenante au sujet de La Réunion alors que des accords de coopération décentralisée ont été signés entre provinces et villes sud-africaines avec des autorités locales de La Réunion (Région Réunion et villes) depuis 2003 (2). De même, les solidarités politiques, syndicales et civiles de La Réunion avec le parti au pouvoir en Afrique du Sud (l’African National Congress) et la lutte contre l’Apartheid ont toujours été reconnues et exaltées de part et d’autre (3). 
L'isolement africain de La Réunion et Mayotte

LA RÉUNION VEUT S’OUVRIR À L’INTERNATIONAL

Du côté de La Réunion se développe avec Didier Robert, président de Région depuis 2010, des objectifs stratégiques d’ouverture de l’île à l’international. Depuis 2015, ces objectifs constituent l’un des piliers de la seconde mandature (2015-2021) qui repose sur l’axe de la coopération économique et technique. Sa concrétisation consiste en l’utilisation des fonds européens INTERREG V comme guichet de financement de projets concrets auprès des acteurs économiques, essentiellement. Le volet consacré au renforcement du dialogue politique et institutionnel par le biais de la négociation d’accords diplomatiques ou de coopération décentralisée est mis au second plan. Ainsi, les possibilités de négociations directes d’accords de coopération auprès des États de la zone (Loi d’orientation pour l’Outre-Mer de 2000 et Loi Lurel) dans ses domaines de compétence n’ont jamais été activées par la Région depuis 2010, de même que les demandes d’adhésion aux grandes organisations régionales africaines voisines. 

LA « DIPLOMATIE DU CHÉQUIER » NE FONCTIONNE PAS

Fortement poussée par les opérateurs économiques d’une économie insulaire sous perfusion française, la Région, autorité de gestion des fonds Interreg, a déployé une forme de « diplomatie du chéquier avec la certitude que les États voisins allaient y adhérer, selon la formule « celui qui paye décide ». Cela n’a fonctionné, pour l’instant, qu’avec des partenaires de même taille (économique) et sous la même influence francophone, comme Madagascar, Maurice, les Comores et les Seychelles, mais pas avec l’Afrique du Sud. Venir discuter avec les autorités de Pretoria, membre des BRICS et puissance économique mondiale, uniquement sous l’angle financier et technique (un montant de 21 millions d’euros qui peut paraitre dérisoire pour un État qui gère plus de 150 milliards d’euros de budget) n’a donc pas été une stratégie gagnante. Surtout pour le leader diplomatique du continent dont les bases de la politique étrangère sont profondément anticolonialistes. Il aurait été plus judicieux de créer les bases d’une discussion autour des marqueurs identitaires, politiques et socioculturels nombreux que partagent les deux territoires, géographiquement africains.

COMMENT ARRIVER À SE DIFFÉRENCIER

Ainsi, la « diplomatie territoriale », pratiquée par les Antilles-Guyane, la Nouvelle Calédonie et la Polynésie français depuis plus de quinze ans, basée sur le préalable d’un dialogue politique direct avec les États partenaires de coopération (et les organisations régionales), ne semble pas avoir de succès pour les décideurs réunionnais. Les exigences de l’Europe, de bon sens, ont accéléré le calendrier de cette « diplomatie réunionnaise ». On le voit concernant la réciprocité imposée par l’Europe en matière de coopération transnationale, mais également en matière de transferts de compétences internationales offertes par le législateur français depuis 2000. 
Les enjeux auxquels sont confrontés les décideurs politiques réunionnais, mais également mahorais, sont de se différencier des problématiques diplomatiques héritées de la colonisation française et de capter l’attention et l’intérêt du voisin le plus puissant de la zone. L’approche identitaire et historique africaine serait la plus appropriée, faisant des Français de l’océan Indien des « frères africains », dans le même registre que celui de la diplomatie indienne vis-à-vis de sa diaspora. Une approche qui pourrait faire évoluer les conceptions sud africaines, qui n’ont pas beaucoup changé depuis l’ère des luttes pour les indépendances. Il en est de même au sujet des représentations mentales des Réunionnais vis-à-vis de l’Afrique : une image niée, dévalorisée et taboue, selon les sociologues. 
Les conceptions de l’une et de l’autre partie montrent que la décolonisation des esprits ne s’est pas faite. Si  L’Afrique du Sud n à rien à y gagner, c’est La Réunion qui a, manifestement, tout à perdre. 

(1) INTERREG V Océan Indien vise à renforcer l’insertion régionale de La Réunion et de Mayotte dans l’océan Indien et à répondre aux enjeux de co-développement des pays de la zone. Les financements proviennent du Fonds européen de développement régional (FEDER), principal instrument de la politique européenne de cohésion économique, sociale et territoriale.

(2) Accords de 2003 entre le Kwazulu Natal et la Région Réunion, la ville du Port et Durban (2005) et la ville de Saint Louis et Mthatha (2010).

(3) Le Parti communiste réunionnais, l’Union des femmes de La Réunion et le syndicat CGTR entretenaient des liens avec l’ANC et ses satellites (http://www.ipreunion.com/actualites/reportage /2012/01/06/le-congres-national-africain-celebre-son-centenaire, le-pcr-invite-en-afrique-du-sud,14005.html).

Réagissez à cet article en postant un commentaire

 

Réunion

La diplomatie territoriale à l’épreuve des vestiges du colonialisme

Cette position sud-africaine est intervenue dans le cadre de la demande de la signature, obligatoire dorénavant, des États bénéficiaires des fonds de coopération régionale FEDER-INTERREG V (1). Un affront diplomatique pour les autorités régionales de l’île qui se voient fermer les portes de Pretoria, plus proche puissance économique et membre des BRICS. Un cas d’école « sui generis...