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Europe

L’Allemagne face à son destin

1 oct 2017 | PAR Charles Gave
Le président chinois Xi Jinping avec Angela Merkel. Les « nouvelles routes de la soie » représentent un relais de croissance pour l’industrie allemande alors que l’Union européenne est en perte de vitesse. Xinhua/Wang Ye
Réflexions géopolitiques de la part de l’iconoclaste Charles Gave sur un monde en recomposition. Un monde qui pourrait nous réserver quelques surprises du côté de Berlin, Moscou et Pékin.

Commençons par rappeler l’un des grands classiques de la géopolitique. Des guerres inexpiables ont toujours opposé le pays qui contrôlait la mer au pays qui gouvernait la terre. Pensons à Athènes contre Sparte, à la Grèce contre l’empire Perse, à Carthage contre Rome (Cartago delenda est…), à la Grande-Bretagne contre (dans l’ordre d’apparition) Philippe II d’Espagne, Louis XIV, Napoléon, Guillaume II et Hitler, pour finir par les États-Unis contre l’Union Soviétique…

LA FIN DE L’HÉGÉMONIE AMÉRICAINE

Depuis la seconde guerre mondiale, les USA contrôlent sans partage les mers du monde entier grâce à une marine dont la domination ne peut être mise en doute par quiconque tant elle est écrasante. Cette maîtrise des mers s’est transformée en un « hégémon global » en raison de l’écroulement en 1990 de la puissance continentale qui les avait menacés depuis 1945, l’Union Soviétique. De 1990 à l’arrivée au pouvoir de monsieur Xi, nul « challenger » ne se profilait à l’horizon et les gouvernements américains enivrés de leur toute puissance se mirent à vouloir dominer non seulement les mers, mais les terres, ce qui est autrement difficile. Et ils sont en train d’échouer… C’était d’autant plus prévisible qu’un nouveau pouvoir « terrestre » commence à émerger avec les capacités humaines, financières et techniques pour « dominer » au moins commercialement une grande partie des territoires émergés, et je veux parler bien sûr de la Chine. Aussi contre intuitif que cela paraisse, la Chine est en réalité une immense « île », bordée par l’océan à l’Est, un immense désert à l’Ouest et protégée par des montagnes ou des jungles impénétrables au Sud. Et arriver en Chine par le Nord, mieux vaut ne pas y penser. Pour relier la Chine au reste du monde, les commerçants pendant des millénaires ont utilisé les « routes » de la soie, l’une terrestre passant au Nord dès l’Himalaya et l’autre au Sud, maritime, passant par les Indes, le Moyen-Orient et rejoignant l’Europe au travers de la Mésopotamie et de la Syrie. L’arrivée des bateaux à vapeur et l’ouverture du canal de Suez ont détruit en quelques décennies ces deux routes de la soie et, du coup, la Chine ne contrôlait plus son commerce ni avec l’Europe ni avec le reste de l’Asie et encore moins avec le reste du monde.

LES NOUVELLES ROUTES DE LA SOIE BOUSCULENT LE PAYSAGE

Le plan de monsieur Xi est très simple : il veut tout simplement ré-ouvrir les deux routes de la soie. Au Sud, la Chine va aider à rebâtir tous les anciens ports de la route de la soie maritime, ce qui va déclencher une forte croissance dans toutes ces régions, en raison du phénomène dit de réseaux. Imaginons que deux ports soient construits pour relier deux régions qui jusque-là n’avaient que peu ou pas de contacts. Il va falloir bâtir toute une série d’infrastructures (aéroports, hôtels, logements, télécommunications, routes, etc.) et nous aurons très vite une nouvelle série de lignes de communications entre ces deux centres. Ajoutons un troisième port : nous aurons besoin de trois séries de lignes de communication. Ajoutons en un quatrième : Il faudra ouvrir six lignes de communications pour relier tout ce petit monde… Ajoutons en « N ». Il faudra N*(N-1) /2 lignes de communications… Et donc contrôler la mer va devenir de plus en plus difficile pour la marine américaine… Et accessoirement, toutes ces régions vont pouvoir se spécialiser dans ce qu’elles font le mieux et nous rentrerons dans une période de croissance sans précédent au sud de l’Himalaya, pour la plus grande prospérité de la Chine et de tout le monde autour d’elle… Au Nord, les caravanes d’autrefois vont être remplacées par des chemins de fer qui relieront le Nord de la Chine à la Grèce et à l’Allemagne (Duisbourg). Déjà, les autorités Chinoises ont acheté le port d’Athènes pour expédier leurs marchandises du Pirée vers toute l’Europe du Sud. Ces lignes de chemin de fer vont ramener dans le monde moderne toutes les populations du nord de l’Himalaya qui vont petit à petit redevenir productives comme l’étaient leurs ancêtres. Et ces populations vont avoir besoin de tout, ce qui donnera des débouchés aux sociétés d’infrastructure chinoises quelque peu en surcapacité en ce moment.(Je ne saurai trop conseiller aux lecteurs d’acheter de l’immobilier autour de Trébizonde, d’où partaient et arrivaient autrefois toutes les caravanes).
 

Les yeux doux d’Emmanuel Macron n’empêcheront pas Angela Merkel de regarder du côté de la Chine et de la Russie où se prépare le monde de demain.
Les yeux doux d’Emmanuel Macron n’empêcheront pas Angela Merkel de regarder du côté de la Chine et de la Russie où se prépare le monde de demain. 
 

ALLIANCE DURABLE ENTRE LA CHINE ET LA RUSSIE

Un léger « hic » cependant pour la route du Nord, la seule qui sera toujours complètement à l’abri des flottes américaines : une grosse partie du trajet passe sur des terres russes. Il faut donc que la Chine s’allie durablement avec la Russie, leur but commun étant de contrôler l’hégémon américain. Une telle alliance devrait être le cauchemar de la diplomatie américaine pour des raisons faciles à comprendre et pourtant cette diplomatie (?) américaine fait absolument tout pour jeter les Russes dans les bras des Chinois. On songe à la France détruisant au traité de Versailles l’Autriche-Hongrie (le but de la diplomatie française depuis Richelieu) pour se retrouver seule face à l’Allemagne et à la Russie en 1940 et se faire ratatiner. Et cette alliance se renforce tous les jours, au vu et au su de tout le monde :
- Les Chinois se mettent à acheter du pétrole russe à la place d’acheter du pétrole saoudien et les Russes acceptent que ce pétrole soit réglé en monnaie chinoise, le Yuan, ce qui fait sauter le monopole que le dollar avait sur les paiements du pétrole. Premier coup terrible contre le dollar…
- Et pour ajouter l’insulte à l’injure, les Chinois créent à Hong-Kong un marché à terme du pétrole, coté en Yuan et muni d’une caractéristique intéressante. Si, par exemple, la Russie (ou n’importe qui d’autre, l’Arabie Saoudite par exemple) se trouvait temporairement disposer de trop de Yuan et n’avait pas envie de les garder dans ses réserves de change, n’ayant guère confiance dans la monnaie chinoise… et bien, la banque centrale chinoise rachèterait ces Yuan avec… de l’or.
- Deuxième coup terrible contre le dollar : réintroduire l’or dans le système, c’est faire sauter à terme ce que Jacques Rueff appelait le « privilège impérial », c’est-à-dire la possibilité qu’ont les États-Unis de solder leurs déficits extérieurs avec leur propre monnaie. 

COMMENT VA RÉAGIR L’ALLEMAGNE ?

Tout cela est connu et je ne décris rien de bien nouveau que je n’aurais pas décrit déjà à plusieurs reprises dans ces chroniques. Ce qui m’intéresse à partir de maintenant, c’est autre chose : comment va réagir l’Allemagne à l’émergence de ce condominium sino-russe sur la moitié des terres immergées ? L’Allemagne a toujours été un pays continental et jamais un pays maritime. Elle a été vaincue deux fois dans son histoire récente par une alliance des pays maritimes, ce qui laisse des traces. Mon analyse est donc toute simple : tout, je dis bien tout, montre que l’Allemagne aurait intérêt à quitter l’alliance maritime en plein déclin pour rejoindre l’alliance terrestre en plein essor. Quelques précisions sur cette remarque, qui pourrait paraître excessive au premier abord, en se souvenant de ce qui disait le général de Gaulle : « Les nations n’ont pas d’amies. Elles n’ont que des intérêts. »
- La quasi-totalité de la croissance économique dans les années qui viennent aura lieu autour ou à l’intérieur de cette « alliance terrestre » et toute cette zone aura besoin des produits allemands, l’Allemagne devenant de fait le producteur des biens à forte valeur ajoutée pour ces régions.
- La zone européenne est très mal partie, étant et de loin la région du monde ayant le plus faible taux de croissance depuis 17 ans, mais aussi le plus fort taux d’endettement du secteur public, la plus mauvaise démographie et le plus fort taux de dépenses sociales. Le seul espoir (de monsieur Macron comme celui de Poincaré avant lui) est que « l’Allemagne paiera ». On peut toujours rêver.
- La protection militaire américaine devient de plus en plus « douteuse » avec un système politique complètement bloqué outre-Atlantique entre des élites qui ne représentent plus qu’elles-mêmes et le peuple, laissé à l’abandon.
- S’allier avec la Chine et la Russie, c’est contrôler la Turquie, qui ne paraît plus être une alliée très fiable à l’intérieur de l’Otan, et donc de ce fait aider au contrôle des populations turques résidant en Allemagne ou désireuses de s’installer en Allemagne.
- S’allier avec la Russie, c’est aussi laisser ce pays s’occuper du Moyen–Orient, en s’appuyant sans nul doute sur l’Iran, en remettant au goût du jour la vieille alliance de revers entre Russie et Perse pour contrer la Turquie militairement. Cela veut dire favoriser la victoire au Proche-Orient des chiites sur les sunnites et donc se débarrasser du terrorisme qui a de plus en plus tendance à être d’origine « sunnite » et que les USA ne veulent pas ou ne peuvent pas contrôler, tant ils sont embourbés dans leur alliance avec les monarchies wahhabites qui ont toujours financé le terrorisme. Voilà un scénario qui ne va pas plaire à Israël.
 

Si l’un ou l’autre des grands pays européens (Italie, France) connaissait de graves problèmes économiques et sociaux et décidait (ou était forcé) de sortir de l’euro, l’économie allemande, et en particulier le secteur de la finance, serait en quasi faillite.
Si l’un ou l’autre des grands pays européens (Italie, France) connaissait de graves problèmes économiques et sociaux et décidait (ou était forcé) de sortir de l’euro, l’économie allemande, et en particulier le secteur de la finance, serait en quasi faillite.  Stocklib/Stephen Finn
 

FAISONS UN PEU DE POLITIQUE FICTION

Madame Merkel, est devenue ce que l’on appelle aux USA un « lame duck », c’est-à-dire quelqu’un que plus personne n’écoute puisque chacun sait que ce mandat est son dernier. Imaginons qui plus est que l’un ou l’autre des grands pays européens (Italie, France) connaissent de graves problèmes économiques et sociaux et décide (ou soit forcé) de sortir de l’euro. L’économie allemande et en particulier le secteur de la finance serait en quasi faillite, compte tenu des pertes à subir sur les créances de ce pays détenues par les institutions allemandes. Il ne faut pas être très malin pour penser que dans un tel moment, la Russie et la Chine proposeraient leur aide « désintéressée » pour aider l’Allemagne à passer ce moment difficile, qui serait bien sûr acceptée avec gratitude par nos voisins. Et tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes.
Si le lecteur pense que j’exagère, alors il doit se poser un certain nombre de questions :
- Pourquoi le gouvernement chinois va-t-il créé à Shanghai un nouvel FMI et une nouvelle banque mondiale ?
- Pourquoi l’Autriche-Hongrie est-elle en train de renaître sous le nom de « groupe de Visegrad », si ce n’est pour empêcher la liaison terrestre entre la Russie et l’Allemagne ?
- Pourquoi monsieur Trump a-t-il été offrir une alliance militaire renforcée à la Pologne lors de son discours à Varsovie, et pourquoi est-il allé à Varsovie pour commencer ?
- Pourquoi les troupes américaines en Syrie essayent par tous les moyens d’empêcher la famille Assad de rester au pouvoir, y compris en tirant sur les troupes russes… si ce n’est pour empêcher la création d’un arc chiite allant de Lattaquié, qui contrôle l’est de la Méditerranée, à Bahreïn qui contrôle le golfe Persique et où est ancrée la Ve flotte américaine ?

NOUS ENTRONS DANS DES TEMPS PASSIONNANTS

Bref, si l’Allemagne (comme les Saxons pendant une célèbre bataille napoléonienne) change de camp au milieu du gué, alors la diplomatie va redevenir intéressante et je peux assurer le lecteur que pas grand-chose ne se passera à Bruxelles… et beaucoup à Berlin, Moscou ou Pékin. Déjà, les Anglais ont décidé de prendre le large et d’abandonner l’alliance continentale en train d’échouer (l’Europe), pour rejoindre l’alliance maritime dont ils ont toujours fait partie quand les temps redeviennent durs. Ils ont à tout hasard cependant pris une participation dans la banque mondiale et le FMI chinois tout en permettant que des émissions obligataires en Yuan aient lieu dans la City. On n’est jamais trop prudent.
Et la France dans tout ça ? Aucun souci à se faire, notre Chantecler national saute sur son tas de fumier en criant « Europe, Europe ». Me voilà rassuré. Il a tout compris. Si j’étais un lecteur français, j’achèterais des obligations d’État russes ou chinoises pour me diversifier. Certes, je ne pourrai pas les mettre dans mon assurance-vie, mais ce que l’on peut mettre dans une assurance-vie, aujourd’hui, ne vaudra sans doute pas grand-chose demain de toute façon. 
Puissiez-vous vivre dans des temps intéressants dit la vieille malédiction chinoise. À l’évidence, nous sommes en train d’entrer à toute vapeur dans des temps passionnants.

Charles Gave
(*) Charles Gave

Économiste et financier, Charles Gave s’est fait connaître du grand public en publiant un essai pamphlétaire en 2001, « Des lions menés par des ânes » (Éditions Robert Laffont), où il dénonçait l’euro et ses fonctionnements monétaires. Dans « L’État est mort, vive l’état », publié aux Éditions François Bourin en 2009, il prévoyait la chute de la Grèce et de l’Espagne. Il est le fondateur et président de Gavekal research (www.gavekal.com) et président du « think tank » L’Institut des libertés.

 

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