Performance

Afrique

Le Japon fait les yeux doux au continent noir

24 oct 2016 | PAR Jean-Michel Durand | N°313
Les « Abenomics » du Premier ministre japonais (mot-valise formé d'Abe et d'economics (économie) qui s'appuie sur une politique monétaire très accommodante et audacieuse, une relance budgétaire et une stratégie de croissance à long terme ont montré leurs limites. Aussi Shinzō Abe compte-t-il sur l’Afrique pour relancer l’économie nippone. TICAD VI Nairobi
La VIe Conférence internationale de Tokyo sur le développement de l’Afrique (TICAD) s’est déroulée les 27 et 28 août à Nairobi, au Kenya. Et le chef du gouvernement japonais, Shinzō Abe, a annoncé des investissements de 30 milliards de dollars sur trois ans.


« Haute valeur ajoutée, investissement et formation. » Autant de sujets qui ont marqué la VIe Conférence internationale de Tokyo sur le développement de l’Afrique (TICAD). Organisée conjointement par l'ONU, l’Union africaine, la Banque africaine de développement (BAD) et la Banque mondiale, la grand-messe des relations nippo-africaines s’est tenue à Nairobi les 27 et 28 août. Le choix du Kenya, comme destination de la première TICAD organisée hors du Japon, a surpris de nombreux observateurs. Ils s'attendaient plutôt à voir l’événement se tenir en Afrique du Sud ou au Nigéria, les deux géants économiques de l’Afrique. Mariko Kaneko, porte-parole suppléante au directeur de la presse internationale du ministère des Affaires étrangères japonais, a rappelé que « le choix de Nairobi avait été arrêté par les dirigeants africains lors de la TICAD V organisée à Tokyo ». La capitale kenyane a donc accueilli plus d'une trentaine de chefs d’État et de gouvernement, dont le Premier ministre japonais, Shinzō Abe, et quelque 10 000 délégués. 

LA TICAD S’INSCRIT DANS LA RELANCE DE L’ÉCONOMIE JAPONAISE


Preuve de l'intérêt de la troisième puissance économique mondiale pour cet évènement, près de 4 000 Japonais étaient présents dont une délégation composée de 80 patrons représentant plus d'une centaine d'entreprises nippones. Il y avait des géants comme Toyota, Mitsubishi et Honda, mais aussi beaucoup de PME. Une délégation dirigée par Hiroyuki Ishige, le président de l’Organisation japonaise du commerce extérieur (JETRO), l'agence japonaise chargée de la promotion du commerce extérieur. Cette forte présence du secteur privé dénote par rapport aux éditions précédentes davantage axées sur l'investissement public et l'aide humanitaire. Car c'est bien les questions économiques qui étaient sur toutes les lèvres. 
Depuis le lancement de la TICAD en 1993, le « berceau de l'humanité » a indéniablement réalisé des progrès. Et malgré la chute des cours des matières premières (qui a durement frappé les pays exportateurs de pétrole), « l’Afrique fait partie des six économies du monde qui connaissent une croissance. (…) Toute entreprise sérieuse qui veut investir doit tenir compte de ces réalités », a rappelé William Samoei Ruto, le vice-président kenyan. Quant au Japon, il cherche des débouchés pour ses produits et veut relancer son économie alors qu’il s’enfonce dans la déflation. Les « Abenomics » du Premier ministre japonais (mot-valise formé d'Abe et d'economics (économie) qui s'appuie sur une politique monétaire très accommodante et audacieuse, une relance budgétaire et une stratégie de croissance à long terme ont montré leurs limites. Aussi Shinzō Abe compte-t-il sur l’Afrique pour relancer l’économie nippone. D'autant qu'avec l'émergence d'une classe moyenne, ce continent apparaît comme le dernier marché à conquérir. Mais en dehors de la présence massive de ses véhicules automobiles, le Japon est très peu présent en Afrique. Selon l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), Tokyo ne représente que 2,7% des échanges commerciaux de l'Afrique, contre 13,5% pour Pékin. Les échanges commerciaux entre le Japon et le berceau de l'humanité s’élevaient à 24 milliards de dollars en 2015, alors que du côté chinois, on atteignait les 179 milliards de dollars.
 

Plus d'une trentaine de chefs d’État et de gouvernement dont le Premier ministre japonais, Shinzō Abe (au premier rang, à droite de la présidente de la Commission de l’Union africaine, Nkosazana Dlamini-Zuma), étaient présents lors de la VIe TICAD. Il s'agissait du premier sommet Japon-Afrique organisé hors du territoire nippon. TICAD VI Nairobi
Plus d'une trentaine de chefs d’État et de gouvernement dont le Premier ministre japonais, Shinzō Abe (au premier rang, à droite de la présidente de la Commission de l’Union africaine, Nkosazana Dlamini-Zuma), étaient présents lors de la VIe TICAD. Il s'agissait du premier sommet Japon-Afrique organisé hors du territoire nippon. TICAD VI Nairobi
 

FINANCEMENT D’INFRASTRUCTURES ET SOUTIEN AU SECTEUR PRIVÉ


Pour rattraper son retard, Tokyo s'est engagée à investir 30 milliards de dollars (27 milliards d'euros) en Afrique sur les trois prochaines années, dont 10 milliards dans les infrastructures du continent. Des investissements qui accompagneront ceux de la Banque africaine de développement (BAD) dont le président, le Nigérian Akinwumi Adesina, a indiqué que 114 projets sont financés par son institution dans les domaines des transports et des TIC. Ils sont en cours d’exécution dans 44 pays pour une valeur globale de plus de 11 milliards de dollars. À Nairobi, la BAD et le gouvernement japonais ont aussi conclu un nouvel accord pour consacrer trois milliards de dollars en trois ans au développement du secteur privé en Afrique. Ces financements seront alloués dans le cadre de la troisième phase de l’Initiative renforcée d’assistance au secteur privé de l’Afrique (EPSA). Le Japon prévoit d’y apporter 1,5 milliard de dollars par l’intermédiaire de son Agence de coopération internationale (JICA). 
La diversification de l'économie africaine offre des opportunités au Japon, notamment dans la planification urbaine, l'assainissement des eaux et l'énergie. Dans ce secteur, Shinzō Abe veut augmenter la production énergétique de l'Afrique de 2 000 mégawatts par la géothermie afin de répondre aux besoins de trois millions de foyers d’ici à 2022. Cela concerne le développement intégré de régions étendues en commençant par les trois régions de croissance clés : les corridors nord de Mombasa (Kenya), de Nacala (Mozambique) et de l’Afrique de l’Ouest. 
En 2013, lors de la précédente TICAD, le Japon avait promis 3 200 milliards de yens d'assistance sur cinq ans (28 milliards d'euros au cours actuel), dont 1 400 milliards de yens d'aide directe. « À fin 2015, 67% des objectifs ont été atteints », assure le chef du gouvernement nippon. Quant au secteur privé japonais, il n'est pas en reste. Il a signé 73 accords commerciaux avec des sociétés africaines pour accélérer le développement de la transformation des matières premières et, plus largement, de l'industrie. Pour accompagner cette coopération, il est prévu de créer un Forum économique public-privé nippo-africain qui réunira ministres et patrons d'entreprise.
 

Uhuru Kenyatta (à gauche), président de la République du Kenya, pays hôte de la TICAD VI, et Idriss Déby, président de la République du Tchad. TICAD VI Nairobi
Uhuru Kenyatta (à gauche), président de la République du Kenya, pays hôte de la TICAD VI, et Idriss Déby, président de la République du Tchad. TICAD VI Nairobi
 

UNE INTENSE POLITIQUE DE FORMATION


Le Japon veut former en trois ans 20 000 spécialistes et experts en politique de santé pour faire face aux maladies infectieuses. Tokyo a l'ambition de soutenir la couverture de santé universelle, ce qui permettra à deux millions de personnes d’avoir accès aux services de santé de base. Il promet aussi de former 30  000 personnes dans les ressources humaines « constituant le noyau de l’activité économique » : 20 000 enseignants en sciences naturelles et mathématiques, mais aussi 1 000 personnes pour sensibiliser le public au concept de propriété intellectuelle. « Les futurs cadres dirigeants qui sont venus d’Afrique étudier au Japon vont bientôt atteindre le nombre de 1 000. Ce sont de futurs contremaîtres et directeurs d’usines. Nous formerons environ 1 500 personnes en trois ans », précise Shinzō Abe.

PROGRESSION DES INVESTISSEMENTS JAPONAIS EN AFRIQUE (en millions de dollars)

UN PARTENARIAT FRANCO-JAPONAIS POUR L’AFRIQUE?

À l’occasion de la TICAD, trois mémorandums d’entente ont été signés entre des entreprises françaises et japonaises. Le premier concerne les filiales de Total et de Mitsubishi Corporation, il a pour objectif le développement des énergies solaires au Kenya. Les deux autres ont été signés entre le Français Egis, groupe international d’ingénierie, de montage de projets et d’exploitation, filiale à 75% de la Caisse des Dépôts, et Mitsubishi Corporation. Ils portent notamment sur le développement de l’eau en Côte d’Ivoire. Dans le domaine médical, l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), Fujifilm et l’université internationale St Luke se sont concertés dans la lutte contre les maladies infectieuses. Par ailleurs, une mission exploratoire de chercheurs japonais s’est rendue récemment à l’Institut Pasteur de Madagascar. La France et le Japon veulent apporter leur contribution aux enjeux internationaux liés à la santé, en réponse à la « vision du sommet du G7 à Ise-Shima sur la santé internationale » dévoilée en mai 2016 à l’issue du sommet du G7 à Ise-Shima.
Enfin, face à la menace terroriste en Afrique, un coopération franco-japonaise a été mise en œuvre au profit des attachés japonais de défense en poste en Afrique. Le premier séminaire franco-japonais de la défense s’est tenu avec l’ensemble des attachés de défense concernés, à Paris, le 27 janvier 2016. 

 

DES ÉCHANGES TRÈS MODESTES AVEC L’OCÉAN INDIEN 

Alors que les échanges commerciaux entre le Japon et l'Afrique se sont élevés à 24 milliards de dollars en 2015, les îles de l’océan Indien en détiennent une part marginale. 
En 2015, le Japon a vendu pour 103 millions de dollars de biens à Maurice et ne lui a acheté que pour 11 millions de dollars de produits. Le pays du soleil levant a vendu pour 2 millions de biens aux Comores et n’a rien importé de ce pays. En revanche, la balance commerciale est en faveur des Seychelles et de Madagascar. Le Japon a importé pour 48 millions de dollars des Seychelles et exporté seulement 11 millions de dollars ; il a importé pour 137 millions de dollars de Madagascar et exporté pour 15 millions de dollars. 

Source : Douanes japonaises. 

 

 

Réagissez à cet article en postant un commentaire

 

Afrique

Le Japon fait les yeux doux au continent noir

 « Haute valeur ajoutée, investissement et formation. » Autant de sujets qui ont marqué la VIe Conférence internationale de Tokyo sur le développement de l’Afrique (TICAD). Organisée conjointement par l'ONU, l’Union africaine, la Banque africaine de développement (BAD) et la Banque mondiale, la grand-messe des relations nippo-africaines s’est tenue à Nairobi les 27 et 28 ao...