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Afrique

Le Mozambique, nouveau foyer djihadiste ?

1 oct 2018 | PAR Bernard Lugan | N°333
Depuis fin 2013-début 2014, la province de Cabo Delgado, dans le nord du Mozambique, est ensanglantée par des actes terroristes. Les autorités parlent d’actions de banditisme, se refusant à parler de terrorisme. Depuis le mois d’octobre 2017, vingt attaques y ont fait plus de 50 morts. Sommes-nous en présence d’une extension locale des al-Shabaab de Somalie avec un risque de voir le djihadisme se propager dans le cône austral du continent ? Ou bien sommes-nous en présence d’un simple gangstérisme ?

Les attaques ont toutes eu lieu dans la province de Cabo Delgado peuplée de près de 2,5 millions d’habitants dont environ 60 % de musulmans contre 18 % pour l’ensemble du Mozambique. Diffuses durant plusieurs mois, elles se sont véritablement manifestées à partir du 5 octobre 2014 quand plusieurs dizaines d’hommes armés ont attaqué d’une manière coordonnée trois postes de police dans la région de Mocimboa da Praia, faisant une quinzaine de morts dont deux policiers. Plusieurs autres attaques firent suite à ces dernières jusqu’au 27 mai 2018 quand dix civils furent tués, plusieurs dizaines blessés et plusieurs villages incendiés dans le district de Macomia (voir notre carte). Ces attaques sont menées par un groupe qui s’est baptisé al-Sunnah, dont l’entier patronyme est Ahlu Sunnah Wa-Jamâ, ce qui signifie Ceux qui adhérent à la tradition du Prophète, en opposition à l’islam soufi local jugé hérétique. L’autre nom de ce groupe est Swahili Sunna, ce qui semblerait indiquer que son combat est également identitaire, avec référence au vieux monde swahili de l’époque des sultans esclavagistes éteint avec la colonisation. Le mouvement est pour le moment ethno-centré sur les Kimwami qui sont étroitement apparentés aux Swahili de l’Afrique orientale littorale. Ce sont des pécheurs musulmans qui vivent le long du littoral et sur les îles nord du Mozambique. Influencés par le monde swahili depuis plus de 1 000 ans, ils furent les partenaires des esclavagistes arabes qui raz-ziaient les populations de l’arrière-pays. Ils furent jadis englobés dans le royaume du Manica, lequel, au VIIIe siècle, passa sous contrôle du Monomotapa. Jusqu’à l’arrivée des Portugais au XVIe siècle, ils étaient les interfaces des Arabes dans le grand commerce de l’or et des esclaves entre la côte (Sofala) et le Zimbabwe. 

L’islam est très revendicatif au Mozambique

En s’installant au Mozambique, les Portugais séparèrent le monde swahili en deux, mais les liens entre Swahili du nord et Swahili du sud ne furent pas coupés. Les Kimwami ont l’habitude de voyager, ce qui leur a permis de nouer des relations avec tout l'espace swahili. Ils se considèrent d’ailleurs comme faisant partie du monde swahili, ce qui les distingue de leurs voisins Makonde et des Makua qui sont exclusivement africains. En 2015 furent formées les premières cellules clandestines militaires en lien avec les groupes fondamentalistes du littoral, depuis la Somalie au nord et la Tanzanie au sud. Leurs membres ont un uniforme composé d’un turban, d’une longue djellaba et de pantalons longs et noirs. Ils ont le crâne rasé et arborent de longues barbes. Ils sont entraînés localement par d’anciens membres des forces de l’ordre ou bien à l’étranger par des cadres du mouvement el Shabbab de Somalie. Ils se financent par le trafic, le braconnage d’espèces rares et par les dons venus de la péninsule arabe. Grâce aux contacts établis par des étudiants de retour d’Arabie saoudite, le wahhabisme a pris le contrôle d’une partie des mosquées. L’islam est très revendicatif au Mozambique. Après avoir été mis à l’écart durant la période marxiste, notamment sous Samora Machel, le multipartisme a permis d’élire des députés musulmans qui sont en permanence à l’offensive au parlement, exi-geant la reconnaissance des jours fériés musulmans et le halal. En 1996, au Parlement, excédé par d’incessantes revendications, le parti gouvernemental Frelimo définit une politique séculière, ce qui permit aux musulmans d’affirmer qu’ils sont marginalisés. Les attaques dont nous avons parlé en tête de cet article se produisent au moment où de puissantes compagnies internationales se préparent à la mise en production du colossal gisement de gaz naturel situé au large et qui va être liquéfié dans un immense complexe situé à terre dans les environs de Mocimboa da Praia. 

Des coïncidences qui interpellent

Le Mozambique, qui pourrait devenir le troisième exportateur mondial de gaz naturel liquéfié, attend beaucoup de la mise en service de l’ensemble pour tenter de sortir de la pauvreté. Or, toutes les activités ont été stoppées en raison des attaques terroristes et les compagnies internationales ENI et US Anadarko ont évacué leurs techniciens. Il est important de noter la coïncidence de l’amplification des attaques et de l’annonce d’un contrat de 750 millions de dollars avec la société privée militaire Erik Prince en partenariat avec une société mozambicaine proche des services mozambicains chargée de la protection du consortium gazier. Ce nouveau foyer islamique mérite d’être surveillé de près car le monde swahili occupe tout le littoral est africain et englobe les Comores et le littoral ouest malgache. Il dispose d’énormes réseaux à l’intérieur du continent où les Swahili contrôlent tout le commerce jusque dans la cuvette du Congo, à travers les anciennes voies de pénétration des esclavagistes qui furent coupées par la colonisation. 

Bibliographie : Pour en savoir plus sur le monde swahili méridional, voir Nurse, D et Hinnebusch, J., (1993) Swahili and Sabaki : A linguistic history. Universty of California Press.

(*) Bernard Lugan
Historien français spécialiste de l’Afrique où il a enseigné durant de nombreuses années, Bernard Lugan est l’auteur d’une multitude d’ouvrages dont une monumentale « Histoire de l’Afrique ». Parmi les plus récents, on peut citer « Heia Safari ! - Général von Lettow-Vorbeck - Du Kilimanjaro aux combats de Berlin (1914-1920) », « Algérie, l’histoire à l’endroit », « Histoire et géopolitique de la Libye des origines à nos jours » et « Mythes et manipulations de l’histoire africaine ». Il a été professeur à l’École de guerre, à Paris, et a enseigné aux écoles de Saint-Cyr-Coëtquidan. Il a été conférencier à l’IHEDN (Institut des hautes études de défense nationale) et expert auprès du TPIR (Tribunal pénal international pour le Rwanda-ONU). Il édite par Internet la publication mensuelle « L’Afrique Rélle ». 
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