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Le Nigeria, pays « émergent » ou pays en cours de désintégration ?

1 mai 2014 | PAR Bernard Lugan
Poids démographique excepté, le Nigeria ressemble à bien des égards à la Côte d’Ivoire. Les deux pays sont en effet deux quadrilatères artificiellement découpés par le colonisateur et rassemblant un monde sahélien islamisé au nord et des ensembles sudistes majoritairement chrétiens ou animistes au sud. - stocklib_c_ruslan_olinchuk
À l’occasion du voyage que le président François Hollande effectua au Nigeria au mois de février 2014, ce pays producteur de pétrole fut présenté par les médias français comme une puissance émergente, un futur dragon. Ce qui était une analyse rapide. 

Représentants de commerce, journalistes et diplomates, tous sont tétanisés par les 7% de croissance qui leur font prendre pour secondaires les fractures ethniques, religieuses et politiques du Nigeria, cet État mastodonte de 932 000 kilomètres carrés, peuplé par au moins 150 millions d’habitants et dont la tendance est à la désintégration.
Poids démographique excepté, le Nigeria ressemble à bien des égards à la Côte d’Ivoire. Les deux pays sont en effet deux quadrilatères artificiellement découpés par le colonisateur et rassemblant un monde sahélien islamisé au nord et des ensembles sudistes majoritairement chrétiens ou animistes au sud. Comme en Côte d’Ivoire, la nature et l’histoire dessinent trois grandes régions dominées par trois grandes populations entourées de nombreux groupes ethniques minoritaires :

  • - Les Haoussa-Fulani-Kanouri (entre 24% et 30% de la population totale) vivent dans le Nord et ils sont musulmans. Avant la colonisation, ils étaient organisés en puissants empires dont les principaux chefs spirituels et temporels étaient l’émir de Kano et le sultan de Sokoto ;
  • - Les Ibo (18%) vivent dans le Sud-est et ils sont majoritairement chrétiens ;
  • - Les Yoruba (plus de 22%) vivent dans le Sud-Ouest et sont majoritairement chrétiens avec une minorité musulmane et un reliquat animiste.


Durant les décennies passées, le Nigeria n’a pas éclaté parce que le Sud chrétien avait le pétrole, le gaz et les ports, cependant que le Nord musulman contrôlait l’armée, donc le pouvoir politique. Or, cet équilibre a été rompu car le Sud a pris le contrôle politique et militaire du pays cependant que dans le nord du Nigeria, des régions entières ont été soustraites à l’autorité de l’État, l’administration fédérale ayant été chassée et remplacée par celle des islamistes de Boko Haram. Ces derniers veulent y créer leur propre État, leur but étant le retour au califat de Sokoto qui existait avant la conquête coloniale britannique. Pour atteindre cet objectif, ils cherchent a` exacerber la fracture entre le Nord et le Sud afin d’imposer l’indépendance du Nord qui deviendrait ainsi un État théocratique inscrit dans la tradition des émirats du XIXe siècle. Boko Haram, expression haoussa signifiant en quelque sorte « rejet de l’Occident » a un nom officiel qui est arabe : « Jama’afu Ahlis Sunna Lidda’awati wal-Juhad », ce qui signifie « Groupe de propagation des enseignements du Prophète par le Jihad ». Ce mouvement qui fut fondé en 2002 à Maiduguri, la principale ville de l’État de Borno s’est d’abord livré à des attaques de chrétiens à la machette et à la grenade afin de les terroriser et de les pousser à fuir. L’épuration ethno-religieuse pratiquement achevée, Boko Haram s’est ensuite attaqué à tout ce qui représente l’État nigérian. Trois États nigérians (Borno, Yoba et Adamawa), frontaliers du Niger, du Tchad et du Cameroun, sont en guerre ; l’état d’urgence y a été proclamé et le couvre-feu décidé du crépuscule à l’aube. L’armée fédérale tente d’en chasser les combattants de Boko Haram mais sa tâche est difficile car les populations nordistes la voient comme une force d’occupation étrangère. Boko Haram utilise la frustration politique des élites nordistes qui n’acceptent pas que le pays soit dirigé par un chrétien sudiste, en l’occurrence, le président Goodluck Jonathan.
 

  • LuganBERNARD LUGAN
    Historien français spécialiste de l'Afrique où il a enseigné de nombreuses années, Bernard Lugan est l'auteur d'une multitude d'ouvrages. On peut citer, parmi les plus récents : "François Mitterrand, l'armée française et le Rwanda" (éd. du Rocher, 2005), "Pour en finir avec la décolonisation" (Éditions du Rocher, 2006), "Rwanda : contre-enquête sur le génocide" (Éditions Privat, 2007), "Histoire de l’Afrique des origines à nos jours" (Ellipses, 2009), "Histoire de l’Afrique du sud des origines à nos jours" (Ellipes, 2010), "Histoire du Maroc des origines à nos jours" (Ellipses, 2012), "Décolonisez l’Afrique !" (Ellipses, 2012), "Histoire des Berbères – Un combat identitaire pluri-millénaire" (Bernard Lugan Éditeur, 2012), "Mythes et manipulations de l’histoire africaine – Mensonges et repentance" (Bernard Lugan Éditeur, 2012), "Les guerres d’Afrique des origines à nos jours" (Éditions du Rocher, 2013). Bernard Lugan est professeur à l’école de guerre à Paris et il enseigne aux écoles de Saint-Cyr-Coëtquidan. Il est conférencier à l’IHEDN (Institut des hautes études de défense nationale) et expert auprès du TPIR (Tribunal pénal international pour le Rwanda-ONU). Il édite par Internet la revue "L’Afrique Réelle".

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