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Côte d'Ivoire

Le nouveau naufrage des « experts »

1 mar 2017 | PAR Bernard Lugan | N°317
Lugan - Droits de reproduction réservés
Pour les « experts », tout était simple : après la longue crise des années 2000-2011, la Côte d’Ivoire était en voie de normalisation alors que les élections avaient assuré la transition démocratique (1). Mais la mutinerie du 7 janvier a douché les certitudes.


Les yeux collés à leurs statistiques, les « experts » avaient rêvé au « miracle ivoirien »… Comme avant la décennie de guerre, quand ils avaient encouragé à investir dans un pays qui était pourtant à la veille d’une guerre civile. Quant aux journalistes dits « africanistes », également comme d’habitude, ils avaient recopié leurs analyses. L’alliance des premiers et des seconds avait permis à une nouvelle doxa de s’imposer. Son expression tenait en une phrase : en raison des efforts de réforme et de la diversification de l’économie, la Côte d’Ivoire allait redevenir la locomotive de l’Ouest africain en évoluant de simple exportatrice de matières premières en un pays transformateur. 

COUP DE TONNERRE DANS LE CIEL SEREIN

La page des désordres étant donc définitivement tournée, le FMI décida d’investir pour 600 millions d’euros dans le pays. Quant aux cabinets d’analyses, leur diagnostic était clair : il était temps d’investir en Côte d’Ivoire, pays à la première place en Afrique en matière de perspectives d’affaires. L’optimisme ambiant était d’autant plus béat qu’il reposait sur des chiffres de croissance moyenne de 9,2% pour la période 2012-2016. Coup de tonnerre dans ce ciel serein, le vendredi 6 janvier 2017, trois semaines à peine après les élections législatives, Bouaké, la seconde ville du pays et ancienne capitale de la rébellion nordiste contre le président Gbagbo, fut prise par des mutins dont la revendication était surréaliste. En plus de primes prétendument non versées, ils exigeaient en effet l’équivalent de 7500 euros… plus une maison. Des prétentions insensées dans un pays dans lequel plus de la moitié de la population est en phase de simple survie avec un euro par jour. Des mouvements similaires éclatèrent également dans tout le pays, notamment à Daloa, à Daoukro, à Korhogo, à Man et à Abidjan. Ces mutins, tant soldats en activité qu’anciens combattants démobilisés, étaient issus de l’ex-rébellion ivoirienne qui avait soutenu le président Ouattara. Paniqué et impuissant, le gouvernement céda immédiatement à ces demandes. Or, loin d’apaiser la situation, cette capitulation provoqua une réaction en chaîne. Le mardi 17 janvier, d’autres éléments de l’armée réclamèrent en effet, eux aussi, les mêmes cadeaux. C’est ainsi qu’un mouvement éclata dans les garnisons proches d’Abidjan ainsi qu’à Bouaké où il y eut mort d’homme. Le plus grave pour le régime était que ces mutins étaient des soldats des FACI (Forces armées de Côte d’Ivoire), donc des réguliers, ou bien des gendarmes. Ni les uns, ni les autres n’étaient concernés par les accords que le gouvernement venait de passer avec les mutins du 7 janvier. 

LE MIROIR AUX ALOUETTES D’UN PIB À LA VIGOUREUSE CROISSANCE

Pour ajouter à la confusion, les insurgés de Bouaké furent matés par ceux qui s’étaient précédemment soulevés et qui avaient obtenu satisfaction… Il suffit donc de quelques jours pour dissiper les illusions des économistes et des « experts » qui n’avaient rien vu venir parce qu’ils sont formatés par le préalable de l’économique d’abord. Obnubilés par le miroir aux alouettes d’un PIB à la vigoureuse croissance, ils n’avaient, à aucun moment, saisi la complexité de la situation de la Côte d’Ivoire. Leur inculture et leurs analyses fondées sur le seul immédiat leur firent en effet négliger une donnée pourtant essentielle et qui est qu’en dépit d’une paix artificielle, les fractures de la décennie 2000-2011 n’ont pas été ressoudées. Quant au président Alassane Ouattara, sa légitimité n’est qu’artificielle. Page 3 du numéro du mois de juin 2013 de « L’Afrique Réelle », j’écrivais : « Hissé au pouvoir par le président Sarkozy, il n’a toujours pas réussi à se dégager de l’image de fondé de pouvoir du nouvel ordre économique mondial qui lui colle à la peau. Arrivé à la présidence dans les fourgons des forces spéciales de l’ancien colonisateur, son prestige est limité ; c’est pourquoi il n’a pas réussi à prendre ses marques, prisonnier qu’il est d’une histoire politique dont il ne parvient pas à s’extraire. » Voilà qui explique les récents événements. Si, au lieu de se laisser intoxiquer par la lecture des mercuriales, journalistes et « experts » avaient lu « L’Afrique Réelle », leur vision eût été peut-être moins hémiplégique. Aucune analyse sérieuse de la situation de la Côte d’Ivoire ne peut en effet être faite sans une prise en compte de l’arrière-plan ethno-politique. Or, avec un aveuglement devenu clinique à force d’être répétitif, les « experts » ont fait comme si le pays était né au mois d’avril 2011, quand les forces françaises mirent au pouvoir Alassane Ouattara. 

UN BREF RAPPEL HISTORIQUE EST NÉCESSAIRE

Au mois de novembre 2011, après une décennie de guerre civile, se tint une élection présidentielle imposée par la France désireuse de se sortir du bourbier ivoirien. Avec 55% des voix et au terme d’un scrutin clairement ethnique, le nordiste Alassane Ouattara fut élu au second tour face à Laurent Gbagbo, le président sortant, un sudiste (tribu Bété, ethnie Kru). Ce dernier refusa le résultat des urnes et il se proclama vainqueur. Impuissant, le président élu s’installa dans un hôtel en périphérie d’Abidjan. Une farce de plusieurs mois fut alors jouée. Fin mai 2011, appuyés par la France, les nordistes lancèrent une offensive et ils assiégèrent Laurent Gbagbo dans sa résidence. La résistance de ce dernier étant pugnace et l’opinion africaine prenant de plus en plus le parti d’un Laurent Gbagbo présenté comme un résistant aux interventions de l’ancienne puissance coloniale et aux diktats du FMI, le président Sarkozy décida d’en finir. Le 11 avril 2011, des hélicoptères français pulvérisèrent alors les défenses de l’assiégé, cependant qu’au sol, l’infanterie française s’emparait de son bunker. A l’époque, il fut affirmé que Laurent Gbagbo avait été capturé par les forces ivoiriennes fidèles à Alassane Ouattara. Depuis, cette histoire a été ravalée au rang de « pieuse » légende… Là est la tâche indélébile attachée à la personne d’Alassane Ouattara, un président mis au pouvoir par les forces de l’ancien colonisateur. Un président sans prestige, donc sans autorité. Les derniers événements l’ont montré. 

(1) Officiellement, 42% des Ivoiriens se rendirent aux urnes, chiffre très contesté car, dans certains bureaux de vote, notamment dans le sud, il n’y eut parfois que deux ou trois votants… Ceci fait que la participation fut probablement aux environs de 20% seulement du corps électoral. 

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