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Réunion

Les industriels vont-ils se mettre au régime de l’innovation frugale ?

1 oct 2017 | PAR Alain Foulon | N°323
Comme chaque année, l’assemblée générale de l’ADIR (Association pour le développement industriel de La Réunion) a fait le plein avec plus de 500 personnes présentes, le 6 septembre, à l’amphithéâtre bioclimatique de l’Université, à Saint-Denis. Guillaume Foulon
L’assemblée générale de l’ADIR (qui regroupe les principaux industriels de La Réunion) a été marquée le 6 septembre par l’intervention de Navi Radjou sur ce concept d’innovation frugale qui s’inspire d’expériences vécues par les pays en développement.

Avant de quitter son poste de secrétaire général de l’ADIR pour œuvrer au ministère des Outre-Mer, Fabrice Thibier a proposé à son conseil d’administration un conférencier qui tranche avec ceux qu’on a l’habitude de voir à l’assemblée générale de cette association, rendez-vous annuel des milieux économiques. Franco-américain d’origine indienne, Navi Radjou est un conseiller spécialisé dans l’innovation et le leadership installé dans la Silicon Valley. Il est aussi affilié à la Judge Business School, University of Cambridge. Il a été membre du World Economic Forum’s Global Agenda Council on Design Innovation et c’est un chroniqueur régulier de la Harvard Business Review. En 2013, il a reçu le prestigieux prix Thinkers 50 Innovation Award, remis à un penseur du management qui modifie les façons de penser et de pratiquer l’innovation. En 2014, Navi Rajou a parlé à TED Global sur l’innovation frugale et, en 2015, il a écrit un livre retentissant avec Jaideep Prabhu : « L’innovation frugale – Comment faire mieux avec moins »

SOIGNER LA MOROSITÉ DES SOCIÉTÉS OCCIDENTALES

L’ouvrage, préfacé par Paul Polman, Pdg d’Unilever, montre comment les entreprises peuvent innover plus vite, mieux et moins cher dans l’économie actuelle qui est guidée par les consommateurs et la réduction des ressources. Dans l’introduction de l’édition française, le Pdg, d’Auchan, Vianney Mulliez, écrit : « Le livre de Navi Radjou et Jaideep Prabhu que vous venez d’ouvrir, intrigué par les mots « innovation » et « frugalité », juxtaposés, est un grand bol d’air pur dans la morosité de nos sociétés occidentales, la clé d’une vraie stratégie de croissance, en rupture avec les principes souvent unanimement admis depuis plusieurs décennies. Oui, il est possible de créer des produits ou des services plus pertinents, moins chers, durables, moins gourmands en ressources naturelles, porteurs de valeurs… et de rendre désirable l’entreprise qui les produit ou les commercialise. » Durant sa conférence, Navi Radjou a exposé les grandes lignes de cette innovation frugale en donnant des exemples précis et montrant comment on pouvait créer mille fois plus de valeur avec mille fois moins de ressources. Des prothèses dentaires en Open Source qui coûtent 35 dollars au lieu de 35 000 dollars, des microscopes électroniques pour trois fois rien, des citoyens qui produisent leur propre nourriture et leur électricité (ce serait la moitié des citoyens européens en 2050)…On assiste à l’explosion de l’économie du partage, à la transition de l’économie linéaire vers l’économie circulaire. Des entreprises rentables comme Tarkett se situent déjà à 100% dans l’économie circulaire. Cette multinationale française fabrique des revêtements de sols à partir de matériaux recyclés. Dans l’automobile, Navi Radjou cite l’exemple de la fameuse Logan, la voiture à 6 000 euros, et rappelle que Dacia contribue aujourd’hui à 40% des revenus de Renault. Et la Renault Kwid à 3 500 euros se taille un grand succès en Inde.  
 

Conseiller spécialisé dans l’innovation et le leadership installé dans la Silicon Valley, Navi Radjou est le co-auteur avec Jaideep Prabhu de « L’innovation frugale – Comment faire mieux avec moins » qui, depuis sa parution en 2015, a connu un succès planétaire.
Conseiller spécialisé dans l’innovation et le leadership installé dans la Silicon Valley, Navi Radjou est le co-auteur avec Jaideep Prabhu de « L’innovation frugale – Comment faire mieux avec moins » qui, depuis sa parution en 2015, a connu un succès planétaire.   Guillaume Foulon
 

LA TENDANCE EST AUX PETITES USINES DE PROXIMITÉ

Dans l’industrie pharmaceutique, un nouveau modèle de production émerge avec de petites unités transposables. Plus largement dans l’industrie, il semble bien que « small is beautiful ». La tendance est aux petites usines de proximité et au partage, de propriété intellectuelle (comme le fait Unilever) ou de salariés. L’important est d’apporter du sens aux consommateurs qui deviennent des consom’acteurs. Leroy Merlin pense d’ailleurs que dans l’avenir, ils ne voudront plus seulement acheter un produit mais le concevoir. On pourrait se demander, au bout du compte, si Navi Radjou, n’annonce pas la décroissance puisqu’il parle d’une consommation minimaliste. Il s’en défend néanmoins en parlant d’une « autre façon de consommer ». Est-ce une réponse diplomatique pour ne pas heurter les industriels qui l’ont invité et cultivent encore la religion du PIB ? C’est peut-être la notion même de croissance qu’il faudrait revoir. Comme pour le cholestérol, il y a sans doute la bonne et la mauvaise. Pour les multinationales occidentales qui s’emparent du concept d’innovation frugale, né dans les pays en développement, on peut penser qu’il s’agit aussi d’une opération de marketing. Donner du sens à un produit et à une démarche, c’est bien du marketing. Pour les industriels de La Réunion, l’innovation frugale est une piste à explorer puisqu’en exigeant moins de moyens, elle leur permet de mieux rivaliser avec les gros industriels d’Europe et d’Asie. L’idée des petites usines de proximité plus proches des consommateurs est plutôt réjouissante pour eux. 

DANIEL MOREAU : « LES POUVOIRS PUBLICS DOIVENT CHANGER DE PARADIGME »
Le président de l’ADIR (Association pour le développement industriel de La Réunion), qui regroupe plus de 200 entreprises employant quelque 11 000 salariés, déplore que la logique comptable l’a emporté sur la logique d’objectif. « Il y a un manque d’évaluation des résultats des politiques de développement économique qui, trop souvent, sont remises en cause par souci d’économie mais sans réflexion préalable. Depuis 2009 et les différentes réformes de la défiscalisation, nous avons perdu 485 millions d’euros d’investissements productifs. » Daniel Moreau invite à mieux regarder les impacts des politiques de soutien public ; sur la création d’emplois, sur la réduction des situations d’instabilité ou de crise, sur les recettes fiscales générées et sur le rayonnement de la France atour de ses Outre-Mer. Mais les soutiens publics diminuent et l’étau du cadre normatif se resserre, souligne le président de l’ADIR qui propose un « plan réunionnais pour l’industrie ». En attendant, l’ADIR lance un observatoire de l’industrie réunionnaise, s’implique dans des états généraux de l’alimentation et dans la mise en place d’une formation de manager de l’industrie. Selon Daniel Moreau, les entreprises locales doivent devenir leaders sur leur marché. « C’est plus qu’une ambition, c’est pratiquement une obligation. » 
DIDIER ROBERT : « L’INTERNATIONALISATION DES ENTREPRISES EST UNE OBLIGATION »
Sur la même longueur que le président de l’ADIR, le président de la Région Réunion considère que la notion d’émancipation économique rejoint celle d’ancrage territorial. Il faut que La Réunion s’approprie son modèle de développement et les grands relais de croissance ont déjà été définis avec le tourisme durable, les énergies nouvelles, le numérique et l’agroalimentaire. Néanmoins, s’il existe un consensus local entre les collectivités et les acteurs économiques (une « ligne de cohérence horizontale »), c’est plus difficile entre l’Europe, l’État et La Réunion. Cette « ligne de cohérence verticale » reste à trouver. « Nous avons toujours du mal à convaincre Paris du bienfondé de la défiscalisation ou de tel ou tel dispositif. Loi de finances après loi de finances, quel que soit le gouvernement, nous sommes obligés de nous expliquer. » Cela représente un handicap pour les industriels qui ont besoin de visibilité à moyen et long termes. Le président de la Région insiste aussi sur l’indispensable internationalisation des entreprises réunionnaises qui « n’est pas une opportunité mais une obligation et une responsabilité que nous devons partager ». « Comment passer à côté de ce qui se construit en Afrique de l’Est, comment passer à côté de l’Inde et de la Chine ? Il faut être davantage présents et trouver un espace où l’on peut avancer. » En clair, l’homme fort de La Réunion, celui qui tient les cordons des subventions européennes, invite les industriels à regarder plus loin que leur marché de 850 000 habitants.  
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