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Réunion

L’heure est à la souveraineté alimentaire

1 aoû 2020 | PAR Ignace de Witte | N°351
L'offre en grande surface fait la part belle aux importations. Sur les marchés forains, la mention d'origine n'est pas toujours indiquée, mais une part importante des fruits et légumes est également importée. Photo : Ignace de Witte
Va-t-on en finir avec les carottes importées d'Australie, les choux rouges d'Égypte et les poulets congelés d’Allemagne ? Un grand mouvement collectif des acteurs de la production locale répond par l’affirmative. Et il s’est amplifié avec la crise de la covid-19.

Il y a toujours eu à La Réunion des militants du bio et de la production locale, mais c'était le plus souvent des babacools dont les revendications écolo étaient diluées dans un discours anticonformiste sur la dépénalisation du cannabis. Aujourd'hui, le contexte a changé : les militants de la production locale, ce sont les producteurs locaux, avec les pieds sur terre, parfois même dans la terre, et surtout une approche pragmatique du problème. Avec des actions très concrètes qui font réellement avancer les choses au niveau global, comme par exemple la marque Noulafé, qui vient de fêter ses 10 ans, l’Association réunionnaise interprofessionnelle des fruits et légumes (Arifel), le programme Défi (Développement de l’élevage et des filières interprofessionnelles), etc. Toutes ces actions font prendre conscience au consommateur réunionnais qu'il achète plus qu'un prix et plus qu'un produit. Tout acte d'achat a des répercussions qu'on n'imagine pas. Un Chinois qui mange un pangolin pas frais sur un marché de Wuhan ne peut-il pas conduire à ce que 50 % de la population mondiale se retrouve confinée ? 

Taux de couverture sur le marché du frais


Des filières qui font vivre 40 000 personnes 

Jusqu'à présent, chacun faisait un peu cavalier seul pour promouvoir la production locale, la démarche est maintenant collective. L'Association pour le développement industriel de La Réunion (Adir), avec les interprofessions Aribev (pour la viande bovine, le lait et le porc), Ariv (pour la volaille et le lapin), Arifel (pour les fruits et légumes), Aripa (pour la pêche), le syndicat du sucre et la Fédération réunionnaise des coopératives agricoles (FRCA), a produit un livre blanc intitulé Produire l'avenir sous la bannière de « la production locale réunie ». 
En visite à La Réunion, sur la commune de Petite Île, le 25 octobre 2019, le président Emmanuel Macron s'est vu remettre un exemplaire de cet ouvrage, de la part de Daniel Moreau, président  de l'Adir. Ce livre blanc, que l'on peut qualifier de prémonitoire au vu de l'actualité, insiste pour dire que les filières de l’agriculture, de la pêche et de l’industrie locale font travailler 40 000 personnes à La Réunion, soit près d’un actif marchand sur quatre, et que ces filières forment le socle de résilience de l'économie locale. 
Pendant longtemps, La Réunion a souffert du syndrome de la « goyave de France », une expression locale pour désigner un complexe d'infériorité qui fait choisir en priorité les produits venant de Métropole, sensés être de meilleure qualité. Les mentalités ont heureusement évolué et la liste des produits locaux avec lesquels les Réunionnais ont aujourd'hui un réel lien affectif ne cesse de croître : achards de palmistes Royal Bourbon, yaourt Piton des Neiges, camembert Notre Dame de La Paix, bière Dodo, eaux de source Edena et Australine… 

 

Les leviers du développement 

Le livre blanc rappelle aussi que la production locale réunionnaise ne lutte peut-être pas à armes égales avec les multinationales (voir notre infographie sur les importations agroalimentaires), mais, en revanche, la production locale combat sur SON terrain. Les agriculteurs, les éleveurs, les pêcheurs et les industries agroalimentaires bénéficient d'un avantage tactique. Les 9 000 km qui séparent l’île de la Métropole permettent d'être plus performants que les importateurs sur le frais et l'ultra frais (voir notre infographie sur le taux de couverture de certains produits). En revanche, sur les surgelés, le transport maritime par conteneurs réfrigérés est d'une redoutable efficacité et fait la part belle aux importations. Au final, la lutte est acharnée entre producteurs locaux et importateurs et rien n'est gagné (voir notre infographie sur les parts de marché sur le marché de la viande). Entre le frais local et le surgelé importé, l'industrie agroalimentaire locale tire son épingle du jeu, avec de plus en plus de transformation de produits locaux. 
C'est bien, mais on peut mieux faire. Un des principaux leviers se trouve entre les mains des collectivités locales. En 2018, les collèges et lycées de La Réunion ont consommé 284 tonnes de fruits, 798 tonnes de légumes et 671 tonnes de viande. Il y avait respectivement 46 %, 58 % et 38 % de produits locaux : ce n'est pas suffisant ! En imposant l'utilisation de produits issus de l'agriculture durable et des produits labellisés bio, on favorise la production locale. C'est pourquoi il faut se féliciter que le préfet ait mis en place, le 17 février 2020, le Comité régional de l'alimentation (Cralim) dont le but est justement d'améliorer la qualité des repas servis en restauration collective et mettre en application la « Loi pour l'équilibre des relations commerciales dans le secteur agricole et une alimentation saine et durable » qui impose 50 % de produits issus de l'agriculture durable et de qualité et 20 % de produits bio dans la restauration scolaire. 
 

Importation dans l'industrie agroalimentaire

Un autre levier : la recherche agronomique 

Le préfet a confié à la Chambre d'agriculture la mission de mettre en place des circuits courts entre les acheteurs de la restauration collective et les producteurs locaux. La crise de la covid-19 a chamboulé le programme, mais il n'est pas abandonné, juste retardé. 
Cyrille Melchior, président du Conseil départemental (en charge de l'agriculture) a de son côté fait voter lors de l'assemblée plénière du 30 octobre 2019, à l'unanimité, l'étude Agro Péi 2030, qui fixe des objectifs ambitieux à 10 ans, pas seulement pour la restauration scolaire, mais pour toute l'île. Il veut atteindre 70 % à 80 % de produits locaux à l'horizon 2030 en ce qui concerne les fruits et légumes (en frais), 95 % pour la viande et même 10 % de produits bio dès 2022. 
Il a déclaré : « C’est le travail qui a été réalisé en commun entre le Département, la Chambre d’agriculture et les agriculteurs et qui vise à voir ce qu’on veut faire dans les 10 ans qui viennent pour que l’agriculture réunionnaise soit la plus performante possible en termes de qualité, sur le plan environnemental et écologique, mais aussi en quantité parce qu’il nous faut pouvoir nourrir nos populations et là, y a un enjeu majeur pour aller le plus loin possible en termes d’autonomie alimentaire. » 
On notera que la démarche de l'État (préfet), du Département et des entreprises locales date d'avant l'épidémie et que celleci ne fait que fournir une formidable opportunité de mettre les bouchées doubles (à l'issue du confinement). 
Un autre levier pour dynamiser la production locale : la recherche agronomique. Celle-ci a déjà permis d'améliorer la productivité de la canne à sucre, qui est passée de 4 à 9 tonnes de sucre à l'hectare entre 1960 et 2019. Le même miracle peut s'opérer sur les fruits et légumes, pour améliorer la compétitivité de la production locale face aux importations. Quarante mille tonnes de fruits et 60 000 tonnes de légumes sont actuellement produits à La Réunion, par 2 600 producteurs, qui couvrent 70 % des besoins locaux en produits frais. La marge de progression demeure importante. L'agriculture réunionnaise ne doit pas relever un défi uniquement quantitatif, mais aussi qualitatif. Nous avons le choix entre l'agrochimie et l'agrobiologie. L'agrochimie, pour faire court, c'est l'usage de semences génétiquement modifiées combinées avec du glyphosate (qui va tuer tout sauf les semences génétiquement modifiées). 
La production va augmenter, c'est garanti, mais au détriment de la qualité nutritionnelle des aliments. Concrètement, vous allez devoir manger deux pommes pour obtenir les mêmes vitamines qu'avec une seule pomme, et avec des risques sanitaires qu'on ne peut plus cacher. L'OMS a qualifié le glyphosate de « possible cancérigène ». L'agrobiologie est donc la seule option durable. Bonne nouvelle : un agriculteur sur deux qui s'installe aujourd'hui à La Réunion opte pour l'agrobiologie. C'est donc une tendance forte, qui doit être soutenue par un cadre réglementaire fort. Ce qui n'est pas encore acquis, puisque, contrairement à certaines promesses politiques, le glyphosate est toujours autorisé en France… Mais c'est un autre débat. 

Des fonds européens pour l’innovation 

Ce qu'il faut retenir, c'est que La Réunion n'a pas attendu la crise sanitaire pour inventer le « monde d'après », il était déjà dans les tuyaux. Selon une étude de l'Institut d’émission des départements d’outre-mer (IEDOM), « à La Réunion, si le niveau des dépenses publiques rapportées au PIB est relativement faible, cela est compensé par une plus grande participation des entreprises privées au financement de la recherche et développement. Le nombre de sociétés bénéficiant du crédit d’impôt recherche est ainsi nettement plus élevé que dans les autres territoires ultramarins et l’accompagnement des entreprises pour favoriser l’innovation y est plus structuré ». 
La recherche et développement (R&D) à La Réunion est soutenue par trois structures nationales (Cirad, Ifremer et IRD), que vient compléter une structure régionale, le Centre régional d’innovation et de transfert de technologie (Critt), intégré à la Chambre de commerce et d’industrie, qui accompagne les PME-TPE dans leur démarche d’innovation. 
La Réunion bénéficie d'une enveloppe du Fonds européen de développement régional (Feder) de 136,9 millions d’euros fléchés vers la R&D (programme 2014- 2020). Une centaine d'entreprises réunionnaises bénéficient également d'un crédit d'impôt recherche (CIR) : c'est plus que dans les autres DOM. 
Les efforts des producteurs locaux doivent conduire à une meilleure offre et la bonne information-éducation des consommateurs doit les aider à formuler une meilleure demande, pour que l'île se place sur la bonne trajectoire vers un avenir meilleur. 

« Le Pêcheur », membre de l’Association réunionnaise interprofessionnelle de la pêche et de l’aquaculture (Aripa), a participé à « La ferme en ville » en mars dernier.
« Le Pêcheur », membre de l’Association réunionnaise interprofessionnelle de la pêche et de l’aquaculture (Aripa), a participé à « La ferme en ville » en mars dernier.   Photo : Ignace de Witte

Pourquoi les Réunionnais ne mangent-ils pas plus de poisson ?
 

Le plus gros problème de la filière pêche est que les Réunionnais ne consomment tout simplement pas assez de produits de la mer (poissons et crustacés) : 20 kg/hab/ an contre 25 kg en Métropole et 40 kg aux Antilles. La pêche réunionnaise locale, ce sont 175 navires de moins de 12 m qui pêchent à moins de 20 nautiques (marées de moins de 24 heures) et 19 palangriers de 12 à 20 m qui vont au-delà de 20 nautiques, pour des marées de 7 à 12 jours. La pêche côtière représente 1 080 tonnes en poids vif, à 100 % écoulées localement, et la pêche hauturière 2 200 tonnes, à 55 % écoulées localement et 45 % exportées. Quatre-vingt-dix pour cent de la débarque de poisson frais est assurée par des pêcheurs membres de l’Association réunionnaise interprofessionnelle de la pêche et de l’aquaculture (Aripa). Il y a également un peu d'élevage : 50 tonnes de tilapia et 30 tonnes de truite arc-en-ciel. Pourquoi la consommation ne suit-elle pas ? Peut-être faut-il chercher la réponse à cette question au niveau des points de vente, pas assez nombreux.
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