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Afrique

Libye : négociation ou partition ?

1 juil 2020 | PAR Bernard Lugan | N°350
En Libye, où l’armée turque a repoussé les forces du maréchal Haftar et où Le Caire a sommé Ankara ne de pas avancer vers Syrte, le conflit est-il inévitable ? Tout va dépendre des objectifs des principaux acteurs étrangers engagés sur le terrain.
La Lybie




Le 7 novembre 2019 (voir mon analyse du 5 janvier 2020), la Turquie s’est comportée en « État pirate » en signant avec le GUN, le Gouvernement d’union nationale installé à Tripoli, un accord redéfinissant les zones économiques exclusives (ZEE) des deux pays. Conclu en violation du droit maritime international et aux dépens de la Grèce et de Chypre, cet accord prétend tirer aussi artificiellement qu’illégalement une frontière maritime turco-libyenne au milieu de la Méditerranée. La réalisation de cet accord passant par la survie du GUN, le 2 janvier 2020, le parlement turc a voté l’envoi de forces combattantes en Libye. Misant à la fois sur l’habituelle lâcheté des Européens et sur les contradictions de l’Otan, le président Erdogan avance ses pions sur le fil du rasoir, sachant qu’il bénéficie de la neutralité bienveillante des États-Unis dont la priorité est d’éviter l’installation d’une base russe en Cyrénaïque. Ce faisant, l’erratique administration américaine prend le risque de provoquer à la fois l’intervention militaire de l’Égypte, une rupture au sein de l’Otan et des tensions avec ses alliés saoudien, émiratis et israélien. 
La Russie observe en silence. La Libye n’étant pas pour elle un objectif majeur, son intérêt n’est pas de se brouiller avec la Turquie au moment où cette dernière s’éloigne encore un peu plus de l’Otan et de l’Union européenne (UE). 
Ceci étant, deux questions se posent : 
1) La Grèce, membre de l’Otan et de l’UE, et Chypre, membre de l’UE, peuvent-elles accepter le chantage turc et ont-elles les moyens de s’y opposer ? 
2) L’UE se livrera-t-elle pieds et poings liés à la Turquie en laissant à cette dernière le contrôle de deux des principaux robinets de son approvisionnement en gaz, à savoir l’EastMed et le Turkstream ? 
En dépit des déclarations martiales, tôt ou tard la négociation reprendra. Lors de la conférence de Berlin, au mois de janvier dernier, le partage du pouvoir sur des bases très fédérales avait quasiment été acté, mais les négociations avaient finalement buté sur la place à accorder au maréchal Haftar. Or celui-ci est désormais hors-jeu... Tout plan de paix débouchera ensuite sur des élections, et comme tous les protagonistes sont décrédibilisés, le seul capable d’être à la fois soutenu par un électorat en Tripolitaine et en Cyrénaïque semble être Seif-al-Islam, le fils du colonel Kadhafi, sur lequel pèse un mandat d’arrêt international… 
Le président Déby, dont les opposants sont installés au Fezzan, suit avec intérêt l’évolution de la situation en Libye car les forces Misrata-GUN-Turquie ayant actuellement l’avantage, les tribus du Fezzan vont donc se rallier à elles. 
La prise de contrôle du Fezzan par le GUN aurait des conséquences sur Barkane car la Turquie pourrait alors aider directement les groupes terroristes sahéliens. L’Otan est décidément une grande famille…

Bernard Lugan


L'auteur


Historien français spécialiste de l’Afrique où il a enseigné durant de nombreuses années, Bernard Lugan est l’auteur d’une multitude d’ouvrages dont une monumentale Histoire de l’Afrique. Parmi les plus récents, on peut citer Mythes et manipulations de l’histoire africaine, L’Atlas historique de l’Afrique des origines à nos jours et Les guerres du Sahel des origines à nos jours. Il a été professeur à l’École de guerre, à Paris, et a enseigné aux écoles de Saint- Cyr-Coëtquidan. Il a été conférencier à l’Institut des hautes études de défense national (IHEDN) et expert auprès du Tribunal pénal international pour le Rwanda-ONU (TPIR). Il édite par Internet la publication mensuelle L’Afrique Réelle.
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