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Kenya

Luo contre Kikuyu ou les ravages de l’ethno-mathématique démocratique

1 sep 2017 | PAR Bernard Lugan | N°322
La victoire du président sortant, le Kikuyu Uhuru Kenyatta, a été contestée par son adversaire, engendrant des violences. Une habitude au Kenya où ce fut déjà le cas en 2007 et en 2013. DR
Alors que les élections viennent d’être annulées, au Kenya, par la Cour suprême, Bernard Lugan explique en quoi cela ne règle pas le problème d’un pays coupé en deux. Avec une rivalité ethnique qui remonte aux années 50 et se transpose sur le terrain politique.

Au mois d’août 2017, lors de l’élection présidentielle du Kenya, les Kikuyu, les Luo et leurs alliés respectifs se sont de nouveau affrontés. Agé de 72 ans, le Luo Raila Odinga était candidat pour la quatrième fois. Face à lui, le Kikuyu Uhuru Kenyatta, président sortant, qui l’avait déjà battu en 2013, a obtenu 54,77% des suffrages contre 44,74% à son adversaire. Comme en 2007 et comme en 2013, le perdant a contesté les résultats, d’où de graves violences dans les régions qui lui sont favorables, notamment dans les bidonvilles de Nairobi peuplés de ses partisans qui ont crié à l’« élection volée ». Le 1er septembre, la Cour suprême du Kenya leur a donné raison en invalidant l’élection.

LA QUESTION ETHNIQUE AU CŒUR DE LA VIE POLITIQUE

Au Kenya, la question ethnique est au cœur de la vie politique depuis les années 1950. A la veille de l’indépendance, deux coalitions ethniques s’y constituèrent :
- La KANU (Kenya African National Union) rassembla les bantuphones Kikuyu et leurs cousins Meru, Embu, Kamba et Kisii. La KANU militait pour un État unitaire ; 
- De leur côté, les Nilotiques fondèrent le KADU (Kenya African Democratic Union) qui prônait le fédéralisme Majimbo : à chaque ethnie son jimbo ou territoire ancestral. Cette option qui était également celle des administrateurs britanniques fut refusée par les Kikuyu qui voulaient dominer tout le pays. Les drames actuels en sont la conséquence. 
Le 12 décembre 1963, l’indépendance se fit au profit des Kikuyu et Jomo Kenyatta devint Premier ministre. Les leaders luo du KADU adhérèrent alors à la KANU afin de tenter de peser de l’intérieur sur les événements, mais également parce que les Kikuyu leur avaient promis un partage des grandes propriétés européennes en échange de leur soutien. En 1966, l’artificielle coalition Kikuyu-Luo éclata. Le président Kenyatta se tourna alors vers Daniel Arap Moi qui lui apportait les voix des Kalenjin, des Massai et des Samburu et il en fit le vice-président de la KANU. Cette nomination fut très mal ressentie par les Kikuyu qui n’oubliaient pas que ces tribus avaient soutenu l’administration coloniale durant la révolte des Mau-Mau. En 1978, à la mort de Jomo Kenyatta, le vice-président Daniel Arap Moi succéda naturellement au défunt. Fin 1991, sous la pression des bailleurs de fonds, le Kenya se vit imposer le multipartisme en dépit des mises en garde du président Arap Moi qui avait annoncé que cette introduction allait provoquer une radicalisation ethnique. 

UNE COALITION « ARC EN CIEL » TRÈS ÉPHÉMÈRE

Au mois de décembre 1992, le premier scrutin multipartiste fut remporté par le président Arap Moi avec 38% des voix. Les trois candidats de l’opposition, qui totalisèrent 62% des suffrages, avaient tenté de s’unir dans le FORD (Forum pour le rétablissement de la démocratie), mais cette coalition avait éclaté en deux factions ethniques : 
- Le FORD-K, (Forum for the restauration of Democraty-Kenya), émanation des Luo et d’une partie des Luhya, avec à sa tête Jaramogi Oginga Odinga qui obtint 17% des voix ;
- Le FORD-A (FORD Asili ou authentique) composé des Luhya et d’une partie des Kikuyu et dont le leader Keeneth Matiba obtint 26% des voix ;
- La majorité des Kikuyu se retrouvait dans le Democratic Party (DP) dont le leader, Mwai Kibaki, obtint 19% des suffrages. En 1994, Reila Odinga quitta le FORD-K pour fonder le NDP (Parti du développement national), un parti Luo, laissant le FORD-K à Michael Wamalwa Kijana, un Luhya. Au mois de décembre 1997, le Président Arap Moi remporta une nouvelle fois les élections présidentielles. Le président Moi ne se présenta pas aux élections du mois de décembre 2002, mais, afin de barrer la route à Mwai Kibaki, il soutint un autre Kikuyu, Uhuru Kenyatta, fils de Jomo Kenyatta, afin de diviser les Kikuyu. Mwai Kibaki, qui se présenta comme le candidat « anti-Arap Moi », créa la coalition « Arc en ciel » qui était composée de deux ensembles tribaux :
- Le NAK (National Alliance of Kenya) regroupant le Democratic Party, émanation des Kikuyu, le FORD-K dirigé par le Luhya Michael Wamalwa Kijana et le NPK (National Party of Kenya) qui avait à sa tête une Kamba, Charity Ngilu ;
- Le NDP mené par le Luo Raila Odinga.
Mwai Kibaki l’emporta avec 62,9% des suffrages. Uhuru Kenyatta, qui en obtint 31,07%, avait bénéficié des voix des Nilotiques, sauf les Luo, alliés à Kibaki contre la promesse du partage du pouvoir, et d’une fraction des Kikuyu opposée à Mwai Kibaki pour des raisons de régionalisme. 
En 2005, la « Coalition arc en ciel » vola en éclats ; or, les élections présidentielles devant se tenir au mois de décembre 2007, il fallut donc constituer de nouvelles alliances ethniques. L’une donna naissance au PNU (Parti de l’Unité nationale) du président Mwai Kibaki et elle regroupait autour des Kikuyu, désormais rassemblés, la plupart des ethnies bantuphones, moins une partie des Kamba. Face à elle, se constitua l’ODM (Orange Democratic Movement), animé par le Luo Raila Odinga, avec le soutien des tribus nilotiques. Ayant été rejoint par les bantuphones Kamba, l’ODM prit le nom d’ODM-K (Orange democratic Movement-Kenya). 
Le Kenya ethnique

PRÈS DE 2 000 MORTS DANS DES AFFRONTEMENTS ETHNIQUES

Au mois de septembre 2007, une scission se produisit au sein de l’ODM-K quand Raila Odinga et Steven Kalonzo Musyoka, un Kamba, voulurent tous deux obtenir l’investiture du parti contre le président sortant, le Kikuyu Mwai Kibaki. Raila Odinga quitta alors l’ODM-K pour reconstituer l’ODM des Luo. Lors du scrutin du mois de décembre 2007, le président Kibaki eut donc face à lui deux principaux candidats, le Luo Raila Odinga, président de l’ODM, et le Kamba Steven Kalonzo Musyoka, président de l’ ODM-K, qui arriva en troisième position. Au mois de janvier 2008, le résultat du scrutin présidentiel fut contesté par Raila Odinga. Les affrontements ethniques qui éclatèrent alors firent près de 2 000 morts, les Luo ayant le sentiment d’avoir été bernés par les Kikuyu auxquels ils ne pardonnaient pas de leur avoir fait de fausses promesses ; une première fois au moment de l’indépendance avec la question des fermes européennes (voir plus haut), et une seconde fois en 2002 quand Kibaki s’était engagé à nommer Raila Odinga Premier ministre. Ces évènements valurent au président et à William Ruto, le vice-président, d’être accusés de crimes contre l’humanité par la Cour pénale internationale (CPI). 

UNE ALLIANCE CONTRE-NATURE SOUS LES AUSPICES DE L’ONU

Le 15 janvier 2008, politiquement isolé, Mwai Kibaki rompit son encerclement en se tournant vers les Kamba de l’ODM-K et il nomma Stephen Kalonzo à la vice-présidence. Le jour même, les Luo attaquèrent les Kamba dans l’ouest du pays et dans les bidonvilles de Nairobi. En février 2008, une médiation de l’ONU aboutit à un partage du pouvoir et à un gouvernement de coalition avec Mwai Kibaki comme Président et Raila Odinga comme Premier ministre. Cette alliance contre-nature fut éphémère et, lors du scrutin présidentiel du 4 mars 2014, Kikuyu et Luo se retrouvèrent de nouveau face à face. Le Kikuyu Uhuru Kenyatta fut élu au premier tour avec 50,07% des voix contre 43,31% à son adversaire, les autres candidats ayant rassemblé un peu plus de 6% des suffrages, mais les Luo de Raila Odinga contestèrent une nouvelle fois le résultat.
Cependant, voulant éviter les émeutes de 2008, cette contestation se fit devant la Cour suprême qui confirma la validité du scrutin. Le rapport de force politico-ethnique qui avait prévalu lors du scrutin de 2014 se retrouva lors des élections présidentielles de 2017, le président sortant, Uhuru Kenyatta fut en effet élu au premier tour avec 54,77% des suffrages contre 44,74% à Raila Odinga. Comme lors de chaque scrutin précédent, le vaincu contesta les résultats et les quartiers luo s’embrasèrent. Or, ethno-mathématiquement, il n’était pas fondé à le faire car l’alliance ethno-tribale constituée autour de Raila Odinga totalisait moins d’électeurs potentiels que celle formée autour de la candidature d’Uhuru Kenyatta :
- Celle de Raila Odinga regroupait ainsi les Luo (13%), les Kalenjin (11%), les Massai (2%), les Kamba (11%), plus un certain nombre de petites ethnies, soit un peu plus de 40% des électeurs ;
-  L’alliance soutenant Uhuru Kenyatta regroupait quant à elle les Kikuyu (21%), les Luhya (14%), les Kisii (5,5%) et les Meru (4,5%), soit environ 46% des électeurs. 
Un nouveau scrutin va être organisé dans les 60 jours. Que le vainqueur soit Uhuru Kenyatta ou Raila Odinga, la coupure en deux du Kenya ne disparaîtra pas.

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