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Michel Demari : « Le niveau académique à Maurice est beaucoup trop faible »

1 mai 2016 | PAR Annie Lebot | N°308
Michel Demari, responsable de la commission des TIC à la Chambre de commerce et d’industrie France-Maurice (CCIFM). Annie Lebot
Le responsable de la commission des TIC à la Chambre de commerce et d’industrie France-Maurice (CCIFM), qui dirige l’agence web Esokia, analyse les défis à relever pour ne pas rater le train du digital.

L’Eco austral : Pour les entrepreneurs de Maurice, quels sont les principaux leviers de développement du secteur et trouvent-ils un écho favorable auprès du ministère de tutelle ?
La transformation digitale est un phénomène mondial dont tous les pays développés ont pris conscience. On prend le train en marche ou on le regarde passer, l’enjeu se situe sur ce choix ! De ce fait, le marché pour les entreprises à Maurice dans ce secteur est en croissance perpétuelle. L’île a fait beaucoup depuis 2007 pour permettre au secteur des TIC de devenir le troisième pilier de son économie. Pourtant, depuis trois ou quatre ans, son taux de croissance se tasse. Nous pensons que les autorités comprennent l’importance, pour dé-velopper l’emploi et permettre à Maurice de conserver un certain lea-dership en Afrique, d’augmenter l’investissement dans ce secteur. Cependant, nous n’avons pas l’impression que les moyens soient réellement mis en œuvre, notamment au niveau de l’éducation qui nous paraît une priorité.

Les recettes du secteur sont passées de 586,6 millions de dollars en 2013 à 623 millions de dollars en 2014, soit plus de 6% de croissance. Un signe de sa bonne santé, non ?
Ce secteur est en croissance partout ! Voitures, maisons, vêtements, etc. Tous nos objets seront bientôt connectés. Les applications dans le domaine de la santé, du bien-être, des loisirs et autres ne cessent de se développer tous les jours. Il est donc normal que le secteur progresse, mais une croissance de 6% n’a rien d’exceptionnel dans ce contexte. On peut même considérer que c’est très nettement insuffisant et cela met en relief les difficultés de Maurice pour gravir la prochaine marche qui paraît bien haute.

Plusieurs initiatives on été récemment annoncées : lancement des offres à 100 Mb/s par Mauritius Telecom, baisse des tarifs des connections internationales de 70%, déploiement de la technologie white space par le gouvernement. Que pensez-vous de la qualité de la connectivité fournie aux professionnels, que ce soit en termes de capacité ou de tarifs ? Peut-on faire mieux et de quelle façon? 
Une bonne connectivité est la base pour développer ce secteur et pour ne pas accumuler du retard dans nos usages vis-à-vis des pays industrialisés. Au sein de la CCIFM (Chambre de commerce et d’industrie France-Maurice), nous nous sommes longtemps battus pour obtenir des tarifs raisonnables. Depuis un an, suite aux décisions de Mauritius Telecom de déployer la fibre optique et de doubler les débits au même tarif pour les professionnels, la situation est meilleure. Même si les initiatives de ces derniers mois vont clairement dans le bon sens, tout comme la mise en place d’un troisième câble sous-marin, il reste cependant beaucoup à faire. Maurice est une petite île au milieu d’un grand océan dont la survie économique passe par un bon niveau de connectivité. 

Une bonne connectivité est la base pour développer ce secteur et pour ne pas accumuler du retard dans nos usages vis-à-vis des pays industrialisés
Une bonne connectivité est la base pour développer ce secteur et pour ne pas accumuler du retard dans nos usages vis-à-vis des pays industrialisés  Stocklib
 



Maurice est-elle bien lotie technologiquement et humainement pour devenir, comme ambitionnent les autorités, une cyber île et la référence africaine des secteurs des TIC et du BPO ? 
Nous avons des atouts. Jusqu’à présent, la stabilité politique et économique rassure les investisseurs comparativement au Maghreb et à certains pays africains. Le bilinguisme est également un réel avantage que possèdent peu de pays africains. Cela dit, le réel problème de Maurice est son manque de main d’œuvre qualifiée. La grande majorité des entreprises du secteur ne parviennent pas à trouver les ressources alors que le taux de chômage du pays reste à un niveau élevé. Il est pour ma part impératif que les autorités prennent conscience de la situation et agissent sur deux points. D’abord, il faut doter le pays d’une université technologique de niveau international, attirant les meilleurs étudiants africains. Il n’y a pas de grande industrie sans grande université. Facebook est né à Harvard, Google à Stanford et, aujourd’hui, le niveau académique à Maurice est beaucoup trop faible pour envisager de sortir des élites capables de travailler sur des projets ambitieux. On préfère offrir des bourses aux Mauriciens pour qu’ils aillent étudier ailleurs plutôt que construire une université modèle qui attire les élites de la région. Ensuite, le modèle de Singapour me paraît bon. Cette île avec très peu de ressources naturelles a développé une industrie de services au top niveau mondial. Pour cela, il faut ouvrir les frontières aux cerveaux et aux étrangers capables de développer l’économie du pays. Aujourd’hui, les politiques travaillent pour leur électorat qui ne voit pas d’un bon œil l’arrivée d’étrangers. Pourtant, il faut comprendre que Maurice a la chance d’opter pour une immigration choisie et que ces étrangers vont générer beaucoup d’emplois pour la population locale à condition qu’elle ait un bon niveau d’éducation et de formation.

On assiste actuellement à un développement extrêmement rapide des start-up africaines dans certains endroits clés du continent (Kenya, Nigéria, Afrique du sud, Côte d’ivoire, etc.). Comment voyez-vous la place des start-up dans l’économie mauricienne et la place des start-up mauriciennes en Afrique ?
Le marché africain est extrêmement prometteur et offre des opportunités de croissance très importantes. À Maurice, le marché est trop restreint. On commence à peine à voir surgir quelques sites de e-commerce alors qu’il en existe depuis quinze ans dans les pays développés. La seule manière pour les start-up mauriciennes de pouvoir se développer est de cibler le marché africain, voire mondial. Cependant, il manque les infrastructures pour les start-up à Maurice et l’écosystème nécessaire à leur développement. On observe des initiatives intéressantes comme Médine avec son campus et les écoles internationales qui arrivent à Maurice ou comme ENL avec son incubateur La Turbine. Malheureusement, c’est encore assez timide et les initiatives ne sont pas vraiment coordonnées entre elles, ni avec les actions du ministère des TIC.

43,4% DE LA POPULATION MONDIALE CONNECTÉE
Le rapport de référence annuel de l’UIT (institution spécialisées des Nations Unies pour les TIC), « Mesurer la société de l’information », publié le 30 novembre 2015, révèle que 3,2 milliards de personnes sont désormais connectées, soit 43,4% de la population mondiale. Quant au nombre d’abonnements au cellulaire mobile, il atteint presque 7,1 milliards, avec plus de 95% de la population mondiale desservie par un signal mobile. Le rapport précise que les 167 pays pris en compte dans l’Indice de développement des TIC (IDI), établi par l’UIT, ont tous vu leur indice IDI augmenter entre 2010 et 2015, preuve que l’accès aux tech-nologies de l’information et de la communication (TIC), leur utilisation et les compétences qui y sont liées sont en progression constante partout dans le monde.
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