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Bernard Lugan : « Investir au Mozambique, oui mais pas n'importe comment »

15 sep 2014 | PAR Alain Foulon | N°288
« Un investisseur doit bien avoir à l'esprit que l'économie du pays est partagée entre plusieurs familles dirigeantes du Frelimo. » - Davidsen Arnachellum
L’historien et géopolitologue spécialiste de l’Afrique intervient aussi comme consultant auprès de groupes privés. Il livre pour l’Eco austral son analyse sur le Mozambique…

L’Eco austral : Du point de vue d’un investisseur, que pensez-vous des potentialités du Mozambique dont on parle beaucoup à l’heure actuelle ?

Bernard Lugan : Tous les voyants économiques sont au « vert » avec un PIB insolent de santé et des potentialités gazières et pétrolières spectaculaires. Sans parler du gisement charbonnier de la région de Tete. Le pays a, de plus, une immense façade maritime qui lui offre des possibilités considérables dans le domaine halieutique. Ses potentialités agricoles sont énormes et très largement sous-exploitées. Son avenir touristique est également prometteur. Enfin, ses ports sont les poumons des pays enclavés que sont le Zimbabwe, le Malawi, mais également la Zambie.

Comme vous le répétez souvent, l’économie dépend pour une grande part de la politique. En la matière, on constate que le feu de la guerre civile n’est pas totalement éteint entre le Renamo, mouvement d’opposition et le parti dominant, le Frelimo ?

Le problème du Mozambique est ethnique. Le pays est en effet une mosaïque de peuples ; or, le Frelimo, qui mena la guerre contre les Portugais, était à dominante sudiste. L'indépendance de 1975 s'est faite à son profit et c'est pourquoi sa nomenklatura dirigeante est aujourd'hui très majoritairement sudiste car originaire de trois provinces : Maputo, Gaza et Inhambane, c'est-à-dire schématiquement au sud de la rivière Save. Ces sudistes qui dirigent le Frelimo, donc le Mozambique, ont fait main basse sur l'économie du pays, ce qui provoque évidemment bien des frustrations et explique l'opposition des nordistes qui soutiennent le Renamo, lequel, ethno-mathématiquement, n'a aucune chance de parvenir au pouvoir. Voilà pourquoi, périodiquement, il menace de reprendre les hostilités afin d'obtenir des concessions politiques, donc des avantages économiques.

Plus précisément et concrètement, que doit savoir un investisseur et comment doit-il s’y prendre ?

Il doit bien avoir à l'esprit que l'économie du pays est partagée entre plusieurs familles dirigeantes du Frelimo. Elles peuvent être rivales pour l'attribution de marchés ou le partage des dépouilles opimes prises sur le pays, mais elles sont toujours solidaires quand il s'agit de défendre leurs intérêts et d'abord pour ne pas ouvrir le système à d'autres qu'elles, afin d'en rester les maîtresses. Tout investissement qui ignorerait cela serait voué à l'échec et c'est pourquoi, avant toutes choses, l'investisseur doit préalablement suivre une démarche en deux temps :
- Primo, mener une étude sérieuse des rapports de force entre les familles des caciques qui ont fait main basse sur l'économie du pays afin de bien voir quels sont les secteurs qu'elles contrôlent et leur puissance réelle ;
- Secundo, prendre appui sur l'une d'entre elles.   
Ensuite, une fois le terrain politico-clanique déminé, éviter de créer des projets dans les zones dans lesquelles le Renamo peut, aujourd'hui ou demain, poser des problèmes de sécurité ou nuire à la continuité des approvisionnements et de la circulation des marchandises. Ces derniers temps, la région de Sofala, au sud de Beira, a connu des troubles. Il est donc nécessaire de bien cartographier cette question avant de lancer un programme d'investissements.

Ces préalables étant pris en compte, quels sont les secteurs prometteurs pour des investisseurs de taille « moyenne, sachant que tout ce qui touche à la production des hydrocarbures est naturellement réservé à des « majors » ?

À court terme, il est possible d'investir dans le domaine du BTP, dans tout ce qui concerne la mécanique, l'alimentaire, l'agricole et l'halieutique.

On parle aussi d’un énorme potentiel touristique ?

Effectivement, le tourisme, tant animalier que « plagiste » est une pépite et le Mozambique devrait profiter des incertitudes du Kenya car la Tanzanie ne dispose pas des infrastructures suffisantes pour prendre son relais. Cependant, en dehors de quelques destinations de grand luxe parfaitement équipées, le Mozambique est aujourd'hui grandement démuni. Ce secteur a donc besoin de gros investissements et nous passons là au moyen terme et même au long terme. La liste des pays offrant à la fois de grands espaces faunistiques et un tourisme littoral est très réduite. Nous avons le Kenya, mais le pays connaît de graves problèmes de sécurité, sa démographie enclave ses réserves et il a trop joué le bas de gamme, ce tourisme de masse qui rapporte immédiatement mais qui est destructeur du long terme. La Tanzanie est le « must » dans ce domaine, mais Zanzibar va immanquablement poser des problèmes sécuritaires et certaines des réserves du nord du pays sont menacées par des pillards venus du Kenya. L'Afrique du Sud n'a plus de possibilités de développement dans le domaine animalier et une grande partie de ses côtes est soit inhospitalière, notamment le long de l'océan Atlantique, soit fréquentable une partie de l'année seulement. Le Zimbabwe, le Botswana et la Zambie ont d'énormes potentialités faunistiques, mais sont loin des océans. Quant à l'Angola, il est hors jeu dans ce domaine pour le moment et Madagascar, qui ne dispose pas des réserves animalières du continent, connaît de multiples et considérables problèmes. Reste donc le Mozambique.

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