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Afrique du Sud

Le secteur minier face à ses contradictions

26 sep 2014 | PAR Bernard Lugan | N°288
Les pertes de production et de revenus qui se conjuguent avec des coûts d’exploitation en hausse constante ont pour conséquence la fermeture des puits secondaires et la mise à pied de milliers de mineurs. - Stocklib
L’ANC a jadis lutté contre le régime blanc notamment grâce à la force de son mouvement syndical minier organisé par des marxistes blancs sur le modèle des Trade Unions britanniques. Aujourd’hui, le pays est incapable de réaliser l’indispensable mutation de son secteur minier en raison de ce même mouvement syndical.

Les mines, qui représentent 10% du PIB sud africain et qui emploient 8% de la population active, ont perdu près de 300 000 emplois au cours des dix dernières années. L’industrie minière demeure cependant le premier employeur du pays avec 500 000 emplois directs.

L’industrie minière demeure le premier employeur du pays avec 500 000 emplois directs. Mais la situation se dégrade sérieusement. - Shutterstock

L’industrie minière demeure le premier employeur du pays avec 500 000 emplois directs. Mais la situation se dégrade sérieusement.

Or, depuis le début de 2012, elle se trouve déstabilisée par une série de grèves sauvages, sur fond de rivalités entre les unions syndicales qui ont abouti en 2012 à la tuerie de Marikana, la police ouvrant le feu sur des mineurs en grève, faisant des dizaines de morts. Pour mémoire, après plusieurs jours de violents affrontements entre grévistes et non grévistes ayant fait une vingtaine de morts et des dizaines de blessés, le 17 août 2012, la mine de platine de Marikana, située à l’ouest de Pretoria, a connu de vraies scènes de guerre quand, totalement débordée, la police s’est dégagée en tirant dans la masse des émeutiers armés. Bilan : une quarantaine de morts, plus d’une centaine de blessés et un demi-millier d’arrestations. Le syndicat officiel des mineurs, le NUM (National Union of Mineworkers), s’est alors trouvé totalement dépassé par un syndicat révolutionnaire, l’AMCU (Association of Mineworkers and Construction Union), qui l’accuse de collusion avec les sociétés minières dont certains des plus gros actionnaires sont des membres importants de l’ANC.

DES ÉMEUTES QUASI INSURRECTIONNELLES

Le 23 janvier 2014, l’AMCU a lancé une grève dure dans les trois principales sociétés de production de platine (Lonmin, Impala Platinium et Anglo American Platinium). Dans le bassin de Rustenburg, à l’ouest de Johannesburg, les 80 000 mineurs ne sont plus payés depuis janvier et le feu couve, attisé par Julius Malema qui a obtenu 6,35% des voix lors des dernières élections nationales. Ces mouvements et les émeutes quasi insurrectionnelles qui les accompagnent retardent l’obligation d’engager la mutation du secteur minier qui a longtemps procuré une économie de rente à l’Afrique du Sud. Le fond du problème est triple :

  1. Durant la lutte contre le régime blanc, les mineurs noirs s’en étaient totalement remis à l’ANC et à ses courroies de transmission syndicales pour ce qui était du combat politique. Les promesses qui leur avaient été faites les bercèrent d’illusions, mais les fontaines de lait et de miel n’ont pas coulé pour eux dans la nouvelle Afrique du Sud. Tout au contraire puisque l’industrie minière, secteur « choyé » du temps de l’apartheid, se mit à licencier. Pire, ceux qui avaient représenté les mineurs avant 1994 devinrent des notables coupés des réalités, mais prétendant continuer à parler en leur nom. Achetés, ils signèrent avec les dirigeants des groupes miniers des accords sociaux rédigés filière par filière. Les mineurs, qui se rendirent compte qu’ils avaient été bernés par ceux qui prétendaient les représenter, se tournèrent alors vers de nouveaux syndicats plus révolutionnaires.
  2. À l’exception de celles qui produisent du platine, les mines sud-africaines ne sont rentables que si elles négligent la gestion sociale de leurs travailleurs. En cas d’augmentation significative des salaires, nombre d’entre elles qui ne seront plus compétitives devront fermer. Le problème est gravissime car, dans les zones d’extraction, toute l’économie dépend d’elles. Déjà, les pertes de production et de revenus qui se conjuguent avec des coûts d’exploitation en hausse constante ont pour conséquence la fermeture des puits secondaires et la mise à pied de milliers de mineurs, ce qui amplifie encore la courbe du chômage. Aujourd’hui, environ 40% des Sud-africains en âge de travailler sont sans emploi.
  3. Depuis 1994, les investissements indispensables n’ont pas été réalisés dans le domaine de la recherche géologique, ce qui fait que la question se pose de savoir ce qu’il adviendra quand certaines des actuelles mines commenceront à tarir. Le problème est déjà réel avec l’épuisement des gisements aurifères de la région de Johannesburg. Or, pour relancer la production, il est urgent d’investir des sommes colossales, mais le climat social décourage les investisseurs. D’autant plus que les augmentations récentes des salaires sur fond de baisse de productivité, conséquence des grèves sauvages dans les mines et l’industrie, ont fait baisser de 0,6% le PIB national au 1er trimestre 2014 et, au début du mois de juin, le manque à gagner s’élevait à 1,47 milliard d’euros. Fin janvier 2014, la mine de platine North Platinium Limited avait déjà perdu l’équivalent de 48 millions de dollars de recettes en raison de la grève de ses 7 000 mineurs commencée début novembre 2013. L’AMCU réclamait un salaire de base de 12 500 rands (un peu moins de 900 euros) contre 5 500 rands (380 euros) actuellement ; finalement, les dirigeants des mines cédèrent à la mi-juin en acceptant le doublement sur cinq ans du salaire des mineurs les moins qualifiés, le portant de 5 500 rands à 10 500 rands. Le 18 juin, l’accord était sur le point d’être signé quand des revendications supplémentaires et maximalistes furent exprimées par les grévistes. Puis, les groupes miniers cédèrent et, finalement, le lundi 23 juin, un accord fut conclu.

 

VERS LE DÉPART DE CERTAINS INVESTISSEURS

L’évolution va donc être très claire : les compagnies minières vont continuer à investir dans les mines produisant des minerais rares, comme le platine dont l’Afrique du Sud assure 76% de la production mondiale devant la Russie (15%). Le reste du secteur minier, dont celui de l’or, est en revanche à ce point sinistré que plusieurs mines ont fermé et que la question se pose désormais d’un glissement d’activité vers les pays émergents dans lesquels le monde syndical est inexistant. Comme je l’ai souvent écrit, le pari libéral a donc échoué. Il reposait sur l’équation suivante : abandon du pouvoir par les Blancs afin de faire de l’Afrique du Sud une puissance économique reposant sur des richesses naturelles, une main d’œuvre noire à bon marché et des cadres blancs de grande compétence. Or :

  1. La production minière nécessite une énorme modernisation et donc de gros investissements ;
  2. La main d’œuvre noire exige des salaires décents qui plombent la compétitivité productrice nationale ;
  3. Les cadres blancs ont quitté le pays, chassés par la discrimination inversée, l’insécurité et le surfiscalisme.
     

  • BERNARD LUGAN
    Historien français spécialiste de l'Afrique où il a enseigné de nombreuses années, Bernard Lugan est l'auteur d'une multitude d'ouvrages. On peut citer, parmi les plus récents : "François Mitterrand, l'armée française et le Rwanda" (éd. du Rocher, 2005), "Pour en finir avec la décolonisation" (Éditions du Rocher, 2006), "Rwanda : contre-enquête sur le génocide" (Éditions Privat, 2007), "Histoire de l’Afrique des origines à nos jours" (Ellipses, 2009), "Histoire de l’Afrique du sud des origines à nos jours" (Ellipes, 2010), "Histoire du Maroc des origines à nos jours" (Ellipses, 2012), "Décolonisez l’Afrique !" (Ellipses, 2012), "Histoire des Berbères – Un combat identitaire pluri-millénaire" (Bernard Lugan Éditeur, 2012), "Mythes et manipulations de l’histoire africaine – Mensonges et repentance" (Bernard Lugan Éditeur, 2012), "Les guerres d’Afrique des origines à nos jours" (Éditions du Rocher, 2013). Bernard Lugan est professeur à l’école de guerre à Paris et il enseigne aux écoles de Saint-Cyr-Coëtquidan. Il est conférencier à l’IHEDN (Institut des hautes études de défense nationale) et expert auprès du TPIR (Tribunal pénal international pour le Rwanda-ONU). Il édite par Internet la revue "L’Afrique Réelle".

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