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Réunion

Une cure d’innovation pour le secteur de la santé

1 aoû 2017 | PAR Benjamin Postaire | N°321
Progrès technologique lié au numérique, vieillissement de la population, émergence de pathologies nouvelles : le secteur de la santé est en pleine révolution au plan mondial. Stocklib
Après avoir intégré en juillet 2016 le réseau national French Tech sous la mention « Health Tech » santé numérique, La Réunion poursuit sur sa lancée et cultive l’innovation à travers quelques pépites qui commencent à rayonner bien au-delà de ses frontières.


« Health Tech », « Bio Tech », « Med Tech » « e-santé »… Pas évident de s’y retrouver dans ce dédale de terminologies. Une certitude, ce foisonnement lexical est la conséquence d’un autre foisonnement, économique celui-là. Progrès technologique lié au numérique, vieillissement de la population, émergence de pathologies nouvelles : le secteur de la santé est en pleine révolution au plan mondial. La Réunion n’est pas épargnée et ne cherche pas à l’être. C’est même tout le contraire. Ces évolutions s’accompagnent de leur lot d’opportunités. Et parallèlement à un modèle économique bien ancré dans des secteurs traditionnels comme le BTP, l’immobilier et l’agroalimentaire, on voit émerger cette « Health Tech » réunionnaise. On est encore bien loin, évidemment, des chiffres d’affaires réalisés dans les secteurs historiques. Ce n’est pas comparable, non plus, en nombre d’emplois générés. Mais la croissance, dans un pays qui peine à produire de la richesse, c’est déjà une donnée très positive.

UNE OFFRE DÉJÀ BIEN POURVUE

Preuve, s’il en fallait, du dynamisme du secteur, La Réunion a intégré en juillet 2016 le réseau thématique French Tech dans la « catégorie Health Tech ». Un atout supplémentaire indéniable pour le territoire. Structuration d’un réseau, accompagnement qualitatif, opportunités d’affaires au plan national et international, les ambitions sont grandes, de même que les attentes des porteurs de projets, comme en témoigne Françoise Lichardy. Avec Poz’Eat, elle développe un « serious game » permettant de reprendre en main son équilibre alimentaire. « À travers les formations de Nexa ou des rencontres avec les acteurs de la French Tech, j’ai pu apprendre, échanger et faire évoluer mon projet. Surtout, on se sent soutenue. »
Le label French Tech vient compléter une offre déjà bien pourvue dans l’accompagnement des start-ups de la e-santé et, plus généralement, innovantes dans le secteur de la santé. Acteur historique, le GIP CYROI (Groupement d’intérêt public Cylotron Réunion Océan Indien - voir notre article), créé par l’hôpital et l’université, accueille cinq équipes d’unités mixtes de recherche publique, deux associations de recherche & développement et dix jeunes entreprises innovantes dans sa pépinière CB-Tech. Sous une forme complètement différente, le GSC TESIS (Groupement de coopération sanitaire télémédecine échanges et système d’information de santé), au Port, développe son programme pilote OIIS (Océan Indien Innovation Santé). Dans son espace collaboratif La Ruche e-santé (voir notre article), les échanges entre professionnels de la santé font émerger des solutions innovantes pour une meilleure coordination. C’est tout un écosystème qui interagit entre initiatives individuelles, remontées de terrain des professionnels et besoins institutionnels. 
 

Une conception plus large de l’e-santé est en train de se dessiner car les start-ups purement e-santé ont des besoins dans des domaines voisins, d’où l’intérêt d’élargir le champ d’intervention pour créer des synergies.
Une conception plus large de l’e-santé est en train de se dessiner car les start-ups purement e-santé ont des besoins dans des domaines voisins, d’où l’intérêt d’élargir le champ d’intervention pour créer des synergies.  Asip Santé
 

ENTRE RÉGLEMENTATION ET EXPERTISE

La santé n’est pas un « produit » comme les autres et se trouve fortement réglementée. « La sécurité des données et le secret professionnel sont des enjeux majeurs », assure Antoine Lerat, directeur du GSC TESIS. Si la « Health Tech » est un concept assez récent, c’est évidemment loin d’être le cas pour l’offre de soins, la recherche ou la prévention en santé. Les projets novateurs doivent donc se faire une place et une légitimité dans un milieu organisé, institutionnalisé et parfois méfiant. « C’est un secteur où il y a beaucoup d’expertise, c’est pourquoi il est nécessaire d’organiser des rencontres et des échanges pour apporter des solutions pertinentes », ajoute Antoine Lerat. 

INDISPENSABLES FONDS PUBLICS

Pour innover dans le domaine de la santé, il faut de gros moyens. Les recherches sont longues, nécessitent des équipements de pointe et se trouvent soumises à une réglementation pointue imposant tests et essais. Surtout, le laps de temps entre le lancement du projet et la commercialisation du produit ou le dépôt d’un brevet s’exprime en années. En matière de biotechnologies, par exemple, « le temps de recherche & développement est incompressible et souvent imprévisible », explique Maya Césari, directrice scientifique du GIP CYROI. C’est là qu’entrent en jeu les fonds publics et notamment européens avec le FEDER (Fonds européen de développement régional). La Réunion est d’ailleurs très bien lotie puisque la fiscalité de la recherche (on pense au fameux crédit impôt-recherche) y est particulièrement avantageuse. Selon les chiffres du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, publiés sur le site nexstat.re, le nombre de bénéficiaires de crédit impôt-recherche a quadruplé en dix ans, passant de 10 en 2003 à 40 en 2013. « Dans le secteur des biotechnologies, les fonds publics se révèlent indispensables pour se lancer. Ce n’est pas toujours simple, mais les financement existent. Il faut les solliciter », souligne Anne Laure Morel. Son entreprise Torskal conçoit des molécules nanothéranostiques (nanoparticules à visées diagnostique et thérapeutique) par l’exploitation de bioressources issues de La Réunion. L’objectif est de proposer une alternative ou un complément aux traitements conventionnels contre le cancer (voir notre article).
 

Peu à peu, c’est une image de marque réunionnaise, centrée sur l’innovation, qui commence à prendre forme dans le secteur de la santé.
Peu à peu, c’est une image de marque réunionnaise, centrée sur l’innovation, qui commence à prendre forme dans le secteur de la santé.   Stocklib
 

DES INNOVATIONS MONDIALES

Si les start-ups du secteur de la santé ont besoin d’un soutien public pour se lancer, elles visent néanmoins la rentabilité économique à moyen et long termes. C’est la cas de Torskal, mais aussi de Logipren, une plate-forme médicale communautaire s’articulant autour d’un logiciel dédié à la prescription des médicaments et de la nutrition parentérale. Son objectif est de diminuer drastiquement le risque d’erreur inhérent aux prescriptions manuelles. « Au moment de la conception du projet, explique sa fondatrice, le Dr Béatrice Gouyon, nous avons immédiatement opté pour un modèle privé. Le temps de développer notre solution, nous avons sollicité des fonds publics. Cela a pris cinq ans avant de passer à la commercialisation et de réaliser un chiffre d’affaires. » (voir notre article).
Autre exemple significatif, celui d’Oscadi, la start-up d’Olivier Sautron qui, à travers un contrat d’exclusivité avec Apple, développe un appareil d’échogaphie portable connecté à un i-Pad. Une véritable innovation mondiale qui, après avoir remporté plusieurs concours, commence seulement à voir le bout du tunnel depuis sa création il y a sept ans (voir notre article). On peut citer également le cas de Symbiotic SAS qui développe une solution basée sur l’utilisation de bactéries symbiotiques afin de produire des œufs de moustiques stériles. De quoi réduire drastiquement la population de moustique tigres (Aedes Albopictus), vecteurs de maladies comme le chikungunya et le Zika. Pour mener ses recherches et développer son projet, Symbiotic est accueillie par la pépinière du GIP CYROI. 

UN MANQUE D’INVESTISSEURS PRIVÉS

Health Tech ou pas, la difficulté pour les start-ups réunionnaises reste la même : lever des fonds privés. Si les porteur de projets et les acteurs du domaine sont unanimes et parlent à l’unisson d’un « écosystème favorable », tous partagent le constat d’un manque, pour ne pas dire une absence, de financeurs privés. L’exemple de la société Mascareignes Diffusion, qui développe un répulsif anti-moustique novateur et naturel sous la marque Néokiz, est révélateur. « Je n’ai eu droit à aucun financement public, explique son fondateur David Tortillard. Et à La Réunion, les investisseurs privés sont trop frileux ; pourtant, les moyens sont là ». Pour Poz’eat, qui vit jusqu’à présent sur ses propres ressources, la question se posera plus tard. Françoise Lichardy admet tout de même que « c’est un problème récurrent pour les porteurs de projet réunionnais ».
Projets, structures, réseaux… « L’écosystème » est mis en avant par tous les acteurs et se trouve en plein essor. Certaines start-ups comme Stemcis et Oscadi ont déjà tracé le sillon. Stemcis a développé des solutions de thérapie tissulaire innovantes, dans un grand nombre d’indications, pour la restauration des volumes en chirurgie reconstructrice et esthétique. Mais la start-up, bien qu’accompagnée au sein de la pépinière du GIP CYROI, a dû attendre de longues années avant d’intégrer finalement le groupe français Diagnostic Medical Systems qui lui permet d’accéder plus aisément au marché mondial. Malgré son contrat d’exclusivité avec Appel, Oscadi a dû aussi patienter longuement avant de trouver le soutien d’investisseurs privés. D’autres start-ups comme Torskal et Logipren suivent de près. Et peu à peu, c’est une image de marque réunionnaise, centrée sur l’innovation, qui commence à prendre forme dans le secteur de la santé. 
 

La e-santé ne se résume pas à la télémédecine et appartient au vaste ensemble des « TIC santé » qui englobent l’ensemble des applications numériques au service de l’offre de soins.
La e-santé ne se résume pas à la télémédecine et appartient au vaste ensemble des « TIC santé » qui englobent l’ensemble des applications numériques au service de l’offre de soins.  Asip Santé
 
BIEN AU-DELÀ DE L’E-SANTÉ
Si La Réunion a été labellisée French Tech pour l’e-santé, son écosystème de start-ups développe des innovations mondiales dans le secteur de la santé en allant au-delà de ce domaine de l’e-santé qui, pour l’Organisation mondiale de la santé (OMS), se définit comme « les services du numérique au service du bien-être de la personne ». L’e-santé se définit également comme « l’utilisation des outils de production, de transmission, de gestion et de partage d’informations numérisées au bénéfice des pratiques tant médicales que médico-sociales ». Pour autant, elle ne se résume pas à la télémédecine et appartient au vaste ensemble des « TIC santé » qui englobent l’ensemble des applications numériques au service de l’offre de soins. Il est d’ailleurs difficile aujourd’hui d’établir des frontières hermétiques et c’est une conception plus large de l’e-santé qui est en train de se dessiner. « Les start-ups purement e-santé ont des besoins dans des domaines voisins, d’où l’intérêt d’élargir le champ d’intervention pour créer des synergies », explique Elodie Royer, vice-présidente Innovation et Recherche au sein de l’association Digital Réunion. C’est elle qui coordonne le projet La Réunion French Tech. 
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 « Health Tech », « Bio Tech », « Med Tech » « e-santé »… Pas évident de s’y retrouver dans ce dédale de terminologies. Une certitude, ce foisonnement lexical est la conséquence d’un autre foisonnement, économique celui-là. Progrès technologique lié au numérique, vieillissement de la population, émergence de pathologies nouvelles : le secteur de la santé est en pleine r...