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Maurice

L’économie bleue n’est pas un long fleuve tranquille

L’ensemble du traffic maritime au port de Port-Louis a augmenté, que ce soit pour les marchandises (+ 6,3 %), les conteneurs (+ 7,6 %), le transbordement (+ 15,7 %) ou encore les croisières (+ 21,7 %) et surtout le « bunkering » (+ 18,5 %), la nouvelle activité porteuse. MPA
Transformation du poisson, aquaculture extensive, climatisation par l’eau de mer, approvisionnement pétrolier, construction navale… Autant de dossiers à l’ordre du jour mais parfois très controversés, s’insérant dans le courant de l’économie bleue. L’État océan n’a pas encore trouvé sa vitesse de croisière.

Avec une Zone économique exclusive (ZEE) de 1,9 million de km2 (suite à un accord de cogestion avec les Seychelles, elle a même été étendue de 396 000 km2 sur le plateau continental), Maurice est - sur le papier - un État maritime majeur dans l’océan Indien. Elle peut légitimement prétendre accroître et développer son économie océanique. Le concept revient à la mode ces dernières années mais… il n’est pas nouveau. Historiquement, la petite île a toujours exploité son potentiel maritime avec plus ou moins de réussite. La réparation et le ravitaillement de navires dans la période ancienne (XVIIe et XVIIIe siècles), puis le commerce maritime avec l’Inde et les États-Unis (fin XVIIIe siècle) en firent la clé de la mer des Indes. Même si l’émergence de l’industrie sucrière (à partir du XIXe siècle) scella le sort de Maurice, lui conférant son statut d’île à sucre, l’exploitation des îles Éparses, la production de coprah et la pêche aidèrent, tant bien que mal, la petite perle de l’océan Indien à garder le contact avec son milieu de prédilection. Il ne faut pas oublier que La Réunion (sous La Bourdonnais), les Seychelles jusqu’en 1908 et les Chagos jusqu’à l’Indépendance, ont été administrées depuis Port-Louis. Avec un tel actif, le petit État insulaire peut se permettre d’avoir de réelles ambitions océaniques.  

Un vrai relais de croissance

Pour le Board of Investment (BOI), l’agence de promotion des investissements, l’économie océanique est l’un des pôles de croissance qui devraient contribuer à développer de nouvelles filières et créer de l’emploi. Un secteur qui contribue déjà, selon lui, à 10 % du produit intérieur brut (PIB) ! Il n’est pas limité à la pêche, mais comprend aussi la transformation alimentaire et l’aquaculture, les activités portuaires et le soutage (ou bunkering). Et bientôt l’extraction d’eau de mer profonde, la biotechnologie, les énergies renouvelables, la cosmétologie, ou encore la culture d’algues et d’huîtres pour la production perlière, ainsi que d’autres activités du même genre…Maurice voit grand. Et elle a raison. S’il est un cas exemplaire pour les économies insulaires tournées vers l’océan, c’est bien celui d’Hawaï. Ce territoire des États-Unis qui regroupe 137 îles, a abandonné la culture de la canne à sucre et s’est recyclé dans… l’économie océanique. L’exploitation de l’eau des profondeurs marines permet à l’archipel de dégager un chiffre d’affaires de plus de 100 milliards de roupies (2,6 milliards d’euros), notamment pour la climatisation marine mais surtout pour l’embouteillage d’une eau de très haute qualité, exportée à travers le monde.
Un bon modèle dont s’est inspiré, sous nos latitudes, la société d’ingénierie civile Sotravic. Spécialisée dans l’installation de pipelines, elle a choisi de diversifier ses activités il y a quelques années pour s’orienter vers l’extraction d’eau de mer en profondeur (voir notre article dans ce dossier). Elle n’a pas hésité à se jeter à l’eau et à créer Urban Cooling Ltd, une filiale qui proposera aux immeubles portlouisiens une solution de climatisation par l’eau de mer. « Notre projet Deep Ocean Water Application (Dowa) convoie l’énergie des océans », précise Philippe Ong-Seng, le Chief Executive Officer (CEO) d’Urban Cooling Ltd. Dowa permet surtout de réduire de 13 mégawatts (MW) la facture énergétique nationale, soit une économie de 45 millions de roupies (un peu plus d’un million d’euros) et 51 000 tonnes de CO2 en moins par an. Sotravic prévoit des investissements de 2,5 milliards de roupies (62 millions d’euros). Mais surtout la société a identifié quatre pistes pour optimiser ses activités : embouteillage et exportation d’eau potable de très haute qualité, aquaculture, thalassothérapie/cosmétique et recherche. Les sites ont été identifiés pour héberger la station de pompage dans la nouvelle zone portuaire du sud de Port-Louis. Sa construction devrait démarrer rapidement et le début des opérations est prévu pour la fin de l’année.
 

Le secteur de la pêche contribue à environ 1,6 % du PIB, avec 13 000 emplois directs et indirects et un volume d’exportation du poisson frais et traité se chiffrant, en 2016, à environ 27 milliards de roupies (675 millions d’euros).
Le secteur de la pêche contribue à environ 1,6 % du PIB, avec 13 000 emplois directs et indirects et un volume d’exportation du poisson frais et traité se chiffrant, en 2016, à environ 27 milliards de roupies (675 millions d’euros).  Davidsen Arnachellum
 

La transformation du poisson

Investir dans l’économie océanique est donc une opportunité à saisir sans tarder, comme l’indique la Banque mondiale dans un rapport très opportun, intitulé : The Ocean Economy in Mauritius : Making it happen, making it last, soumis au ministère des Finances en juillet 2017.
Le premier secteur qui vient à l’esprit lorsqu’on évoque l’économie océanique, c’est celui de la pêche. À Maurice, il contribue à environ 1,6 % du PIB, avec 13 000 emplois directs et indirects et un volume d’exportation du poisson frais et traité se chiffrant, en 2016, à environ 27 milliards de roupies (675 millions d’euros). Prem Koonjoo, le ministre de la Pêche, qui détient aussi le portefeuille des Ressources marines, de l’Économie océanique et de la Marine, n’est pas disert quand il s’agit de citer les bonnes performances du secteur : « Maurice se classe au troisième rang des exportateurs sur le marché européen avec 137 000 tonnes en 2016. Les exportations de poisson et de produits dérivés du poisson ont enregistré une hausse de 6 % en 2016 et elles représentent quelque 20 % de la valeur totale de nos exportations. »
 

Créé en 2001, le Chantier Naval de l’Océan Indien (CNOI) s’occupe de construction et de réparation navale. Il a livré, en 2016, le Polé, un amphidrome destiné à Mayotte. Il s’agissait du plus grand navire jamais construit à Maurice.
Créé en 2001, le Chantier Naval de l’Océan Indien (CNOI) s’occupe de construction et de réparation navale. Il a livré, en 2016, le Polé, un amphidrome destiné à Mayotte. Il s’agissait du plus grand navire jamais construit à Maurice.  CNOI
 

Un trafic maritime en forte croissance 

D’un autre côté, Maurice importe des produits alimentaires à base de poisson pour environ 10 milliards de roupies (250 millions d’euros) annuellement. Il y a un marché énorme à conquérir pour les entrepreneurs, d’autant plus que l’étendue de la ZEE le permet. Jusqu’à présent, Maurice a choisi de ne pas le faire elle-même, puisqu’elle octroie des permis aux bateaux étrangers pour pêcher dans ses eaux. Conscient du potentiel, l’État mauricien a consenti à agrandir la flotte nationale et des facilités sont offertes aux sociétés coopératives pour l’acquisition de bateaux de pêche semi-industrielle (pour l’exportation de produits frais), comme le font les Seychelles avec un certain succès. 
La Mauritius Ports Authority (MPA) semble prête à relever le défi avec des investissements massifs consentis dans les infrastructures. Elle affiche un optimisme motivé par des statistiques de fréquentation en hausse avec 7 % de bateaux de pêche de plus que l’année précédente. L’ensemble du trafic maritime a augmenté, que ce soit pour les marchandises (+ 6,3 %), les conteneurs (+ 7,6 %), le transbordement (+ 15,7 %) ou encore les croisières (+ 21,7 %) et surtout le bunkering (+ 18,5 %), la nouvelle activité porteuse. 
Au total, 30 000 navires par an transitent dans cette partie du bassin de l’océan Indien et plus de 3 000 d’entre eux s’arrêtent pour le ravitaillement. Le marché est là. Dans ces conditions, verra-t-on un terminal pétrolier s’avancer bientôt en mer ? C’est l’un des segments les plus attractifs de l’économie océanique… et l’un des plus controversés. En juillet 2017, le ministre du Commerce, Dwarkanath Gungah, a confirmé qu’il y aurait bien un port pétrolier à Pointe-aux-Caves, au nord d’Albion, à l’ouest de l’île. La capacité des réservoirs qui y seront installés devrait être de l’ordre de 200 000 tonnes alors que le terminal devrait pouvoir accueillir des pétroliers de 150 000 tonnes. L’objectif est de stocker environ un million de tonnes de produits pétroliers et d’attirer environ 30 % des 30 000 navires qui passent chaque année. 
Mais ce projet a provoqué une virulente opposition des écologistes et des habitants de la région d’Albion, fermement opposés à voir se développer sur le littoral ouest (par ailleurs hautement touristique) un projet d’une telle envergure. Si elle ouvre de vastes perspectives, l’économie océanique comporte aussi des risques que les populations ne sont pas prêtes à courir. Et il n’y a pas que le bunkering, puisque l’aquaculture dans ou hors-lagon, provoque aussi l’ire des écologistes et la peur des hôteliers… C’est ce que Growfish International Mauritius Ltd, née du partenariat entre le groupe norvégien AKVA et des investisseurs sud-africains et mauriciens, a appris à ses dépens. Cette société s’apprête à installer plus d’une centaine de cages d’aquaculture au large de la côte Ouest. Si les promoteurs parlent de retombées plus que bénéfiques pour Maurice, des habitants de la région et des écologistes ne partagent pas cet avis. La compagnie souhaitait installer ses premières cages en décembre 2017 et effectuer sa première moisson (du cobia) un an plus tard. 
 

Pierre Yves Semaesse, « Acting Managing Director » de la ferme marine de Mahébourg (FMM) : « En 2017, la production de notre ferme a atteint 1 500 tonnes et l’objectif de FMM est d’atteindre une production de 3 000 tonnes ».
Pierre Yves Semaesse, « Acting Managing Director » de la ferme marine de Mahébourg (FMM) : « En 2017, la production de notre ferme a atteint 1 500 tonnes et l’objectif de FMM est d’atteindre une production de 3 000 tonnes ».  Davidsen Arnachellum
 

Vague bleue ou effets d’annonce ?

Écologistes et hôteliers ne sont pas les seuls à émettre des critiques par rapport à l’aquaculture. Dans son rapport, la Banque mondiale fait ressortir que cette activité doit faire face à de nombreuses contraintes en raison de la superficie restreinte des lagons ou des difficultés que représente une exploitation hors-lagon, sur des sites plus exposés. À titre d’exemple, la BM mentionne la « faible performance économique de la seule grande ferme aquacole existante, la Ferme marine de Mahébourg (FMM) ». 
Implantée depuis quinze ans dans le lagon du sud-est, celle-ci défend cependant son modèle économique (voir pages suivantes). « Nous avons ciblé un marché différent de celui de l’aquaculture. Nos clients, des hôtels, des restaurants sont restés les mêmes et ont grandi avec nous, ce qui a permis de pousser les ventes », assure Pierre-Yves Semaesse, directeur de FMM. La ferme aquacole a ainsi produit 1 500 tonnes de poisson en 2017 et devrait passer à 2 500 tonnes en 2018. S’il reconnaît que les débuts ont été effectivement laborieux, le responsable de FMM voit cependant l’avenir avec optimisme d’autant qu’il prône ce qu’il appelle une aquaculture raisonnée. « C’est là où Maurice a son rôle à jouer et c’est ce qui fait la logique de l’économie bleue », insiste Pierre-Yves Semaesse. 
Pour permettre à l’économie océanique d’atteindre son vrai potentiel, il faut donc non seulement une réduction de la surexploitation et du stress environnemental dans les lagons et dans les zones de pêche, mais aussi l’adoption d’une gestion prudente des ressources. La mise en place d’un cadre légal et institutionnel, qui soit propice aux investissements mais qui impose des normes strictes en matière de protection de l’environnement, est donc essentielle. Les experts de la Banque mondiale proposent la création d’une unité spéciale « hautement qualifiée » au ministère de l’Économie océanique, voire au Bureau du Premier minister (PMO), qui veillerait à la formulation des politiques et à leur mise en application. 
Une économie insulaire résolument tournée vers le large, ça n’est donc pas aussi simple ... Si le bleu est la couleur à la mode, l’« État océan » n’a pas encore trouvé sa vitesse de croisière. Plusieurs investisseurs (dans différents domaines de l’économie océanique) se plaignent d’avoir dû rebrousser chemin faute de trouver une oreille attentive ou alors parce que les infrastructures ou le cadre régulateur ne suivaient pas. 
« Il y a un manque d’efficacité, voire une très grande inefficacité, il n’y a pas de règles. En bref, l’économie océanique sonne plutôt comme un effet d’annonce », estime un investisseur, déçu des pouvoirs publics. Le domaine maritime dans lequel l’île Maurice baigne depuis toujours, semble perçu par une large majorité de la classe dirigeante mauricienne comme un milieu hostile. L’État doit donc procéder à un changement de paradigme, s’il veut que l’économie océanique devienne ce pôle de croissance transformant la petite perle de l’océan Indien en un pays à hauts revenus. 

TOUJOURS LE PROBLÈME DES RESSOURCES HUMAINES
Alors que les autorités veulent faire de l’économie bleue un nouveau pilier de l’économie, on s’aperçoit que les jeunes Mauriciens restent assez frileux par rapport à ce projet. Face à ce désintérêt, l’Université de Maurice (UoM) a même été contrainte de fermer la Faculté d’études océanographiques ! Or, selon un rapport de 2017 de l’américain Dell, troisième plus grand constructeur d’ordinateurs au monde, et de l’Institut pour le Futur, think tank californien, 85 % des emplois de 2030 n’existent pas encore aujourd’hui ! Aussi, alors que les opportunités économiques de l’océan apparaissent considérables, la composante recherche & développement sera encore une fois un atout majeur...
DR
 

UN PROGRAMME POUR SÉCURISER L’OCÉAN INDIEN
L’océan Indien est traversé par des autoroutes maritimes d’importance mondiale : 50 % du transport mondial de pétrole, 40 % du gaz et près du tiers du trafic maritime marchand international transitent par lui. Condition sine qua non pour le développement de l’économie bleue des pays, la sécurité maritime est plus que jamais la priorité des États riverains ainsi que de la communauté internationale. Aussi, la Commission de l’océan Indien (COI), le Marché commun de l’Afrique orientale et australe (COMESA), la Communauté d’Afrique de l’Est (EAC) et l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD), sur financement de l’Union européenne (UE), ont mis en place le programme MASE. Son objectif est la lutte contre la piraterie et la promotion de la sécurité maritime.
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L’économie bleue n’est pas un long fleuve tranquille

Avec une Zone économique exclusive (ZEE) de 1,9 million de km2 (suite à un accord de cogestion avec les Seychelles, elle a même été étendue de 396 000 km2 sur le plateau continental), Maurice est - sur le papier - un État maritime majeur dans l’océan Indien. Elle peut légitimement prétendre accroître et développer son économie océanique. Le concept revient à la mode ces dernières...