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Afrique

Non, la Chine ne va pas développer l’Afrique

1 nov 2018 | PAR Bernard Lugan | N°334
Selon le sinologue Henri Pairault (« Le Point », 20 février 2018), l’Afrique n’est pas la destination de ce qu’il est convenu de désigner sous le nom de « nouvelles routes de la soie », mais l’Europe. DR
Début 2018, moins de vingt ans après le début de sa percée, la Chine s’est installée dans le rôle de premier partenaire commercial de l’Afrique. Quel bénéfice cette dernière en a-t-elle retiré ? Deux visions s’opposent à ce sujet…

La première vision présente la « Chinafrique » comme un projet gagnant-gagnant. La seconde vision parle d’une politique reposant à la fois sur le pillage des ressources naturelles et visant à prendre le contrôle des infrastructures clés des pays concernés à travers des clauses d’hypothèque liées à une politique de la dette.
Deux périodes doivent être distinguées : de 2000 à 2014, l’ogre chinois s’implante partout en Afrique, y multipliant les initiatives ; puis, à partir de 2015, une fois accepté par les Africains, Pékin choisit ses cibles selon ses propres intérêts. 

2000-2014 : les insatiables appétits chinois 

De 2000 à 2013, la part de la Chine dans le commerce avec l’Afrique passa de 2 % à 16 % et, en 2013, le volume du commerce Chine-Afrique atteignit 210 milliards de dollars. Depuis 2008, l’Afrique fournit à la Chine un peu plus d’un tiers de son pétrole et des volumes variables dans diverses productions comme les minerais, le bois, le blé, le coton et les poissons. En 2014, 80 % des achats chinois à l’Afrique se composaient, dans l’ordre décroissant, de pétrole, de minerai de fer, de manganèse, de cuivre, de bois et de cobalt. Cette année-là, 50 % du commerce Chine-Afrique se fit avec deux pays, l’Afrique du Sud et l’Angola, cependant que 85 % du commerce Afrique-Chine se fit avec cinq pays, dans l’ordre décroissant l’Angola, la Guinée équatoriale et le Nigeria (pétrole), la RDC (minerais) et le Soudan (pétrole) (cf. Banque mondiale 2014). 

2015 : le retour au réel 

Une fois implanté en Afrique, Pékin opéra un changement de politique à partir de 2015, brisant net les illusions africaines. Cette année-là, selon l’administration chinoise des douanes, le volume d’import-export avec l’Afrique atteignit 168,8 milliards de dollars, soit une baisse de 18,3 % par rapport à 2014. Nous étions donc loin des prévisions faites à l’époque de l’euphorie des années 2010, quand les experts annonçaient pour l’horizon 2015 un volume total commercial (importations et exportations) Chine-Afrique de 300 milliards de dollars… 
En 2015, les exportations africaines en direction de la Chine furent de 67 milliards de dollars, soit une baisse de 38 % par rapport à 2014, toutes les matières premières étant concernées, au premier chef le pétrole. Pour un pays comme le Nigeria les conséquences furent dévastatrices car, en 2015, la Chine n’y acheta que la moitié des volumes de 2014. Or cette même année 2014, devenus producteurs de pétrole de schiste, les Etats-Unis qui, jusque-là achetaient une grande partie de la production du Nigeria, se retirèrent de ce marché. En 2017, la tendance à la rétractation se confirma avec des échanges d’un montant de 75,3 milliards de dollars d’importations chinoises depuis l’Afrique et de 94,7 milliards de dollars d’exportations vers l’Afrique, soit un volume total de 170 milliards de dollars avec un solde largement positif pour Pékin. À titre de comparaison, le commerce de la Chine avec l’Allemagne (importations plus exportations) était, cette année-là, de 230 milliards de dollars. Pour la Chine, la seule Allemagne pèse donc largement plus que la totalité du continent africain. Voilà qui remet les fantasmes au contact du réel…Illustration de ce recul de l’intérêt chinois, en 2015, les IDE chinois (Investissements directs étrangers) en Afrique reculèrent de près de 45 % au premier semestre 2015 par rapport à l’année précédente, pour atteindre 1,2 milliard de dollars. En 2016, ils ne représentaient que 3 % à peine de tous les IED chinois. En 2017, ceux à destination de l’Afrique connurent une petite baisse par rapport à 2016. 

Un égoïsme commercial

La Chine ne va pas donc pas développer l’Afrique. Tel n’est d’ailleurs pas son but. En 2013, l’aide chinoise à l’Afrique atteignit ainsi moins de 2 milliards de dollars quand celle de l’Union européenne et des États-Unis était de 23 milliards. À la différence des Occidentaux, et en dépit des grands discours et des déclarations d’intention, les Chinois semblent n’être guidés que par le seul moteur du profit. Leur méthode repose sur l’endettement à travers des prêts préférentiels ou même sans conditions qui font replonger les pays bénéficiaires dans la spirale de l’endettement dont certains commençaient tout juste de sortir grâce à l’Imad (Initiative multilatérale d’allègement de la dette) qui avait eu pour résultat d’annuler pour plus de 100 milliards de dollars de dette au profit de 30 pays africains. La Chine s’implante en Afrique en endettant ses partenaires à travers des prêts qu’ils ne pourront jamais rembourser, ce qui va, in fine, permettre à Pékin de mettre la main sur les grandes infrastructures des pays concernés. C’est ce qui se passe actuellement en Zambie où le gouvernement, qui a été contraint de céder à la Chine la ZNBC, la société de radio-télévision, est actuellement engagé dans des discussions de cession concernant l’aéroport de Lusaka et la ZESCO, la société nationale d’électricité. À terme, ces pratiques chinoises vont immanquablement produire de fortes turbulences. En 2016, le total des prêts chinois à l’Afrique atteignait ainsi 124 milliards de dollars et un pays comme le Kenya doit aujourd’hui plus de 50 milliards de dollars à la Chine. 

Une concurrence déloyale 

En quelques années, les exportateurs chinois ont porté un coup mortel à l’industrie textile africaine. Au Nigeria, 80 % des entreprises ont fermé et en Afrique du Sud 50 %, car les Chinois vendent des produits moins chers que ceux fabriqués en Afrique et parfois même à des prix inférieurs au simple coût de la matière première. 
En 2008, cité par l’hebdomadaire Jeune Afrique (1), M. Moeletsi Mbeki, vice-président de l’Institut sud-africain des affaires étrangères considérait déjà que : « L’Afrique vend des matières premières à la Chine, qui lui revend des produits manufacturés. C’est une équation dangereuse qui reproduit le vieux système de relation avec une puissance coloniale. L’équation n’est pas soutenable. D’abord, l’Afrique a besoin de préserver ses ressources naturelles pour son développement industriel futur. En outre, la stratégie d’exportation de la Chine contribue à désindustrialiser des pays africains moyennement développés. » 
En définitive, en dehors de ses matières premières, l’Afrique intéresse-t-elle véritablement la Chine ? Selon le sinologue Henri Pairault (Le Point, 20 février 2018), l’Afrique n’est pas la destination de ce qu’il est convenu de désigner sous le nom de « nouvelles routes de la soie », mais l’Europe. Là est le marché futur des productions chinoises et « si l’on regarde les tracés de la route terrestre et de la route maritime, toutes ces routes sont faites pour desservir l’Europe. Les ports situés sur les côtes africaines sont avant tout des ports qui ouvrent sur l’Europe, et non vers l’Afrique, y compris le port de Tanger ». Pour l’auteur, l’exemple du chemin de fer Djibouti-Ethiopie ne contredit pas cette analyse car il s’agit d’une prestation chinoise au profit de l’Ethiopie et non d’un investissement chinois. Cette approche n’est pas isolée car, comme l’écrit Emmanuel Dubois de Prisque : « Il a suffi de quelques facteurs conjoncturels (baisse du cours des matières premières, renforcement de la répression à l’égard des travailleurs clandestins en Chine), pour que se dégonflent les baudruches chimériques de la Chinafrique. » (Dubois de Prisque, Chine-Afrique : au-delà des intérêts économiques, l’indifférence réciproque, septembre 2018. En ligne.)

(1) Jeune Afrique, hors-série n° 18, 2008, p.104.
 

La présence militaire chinoise en Afrique
Depuis quelques années, parallèlement à sa présence économique, la Chine s’est militairement installée en Afrique. Elle l’a fait, abritée derrière le paravent de l’ONU, à travers les OMP (Opérations de maintien de la paix). C’est ainsi qu’en 2016, avec 10,3 %, la Chine était le second contributeur au budget des OMP derrière les États-Unis et le 8e en effectifs. Parallèlement, Pékin exerce désormais une présence militaire directe sur la route de ses approvisionnements pétroliers à travers sa base de Djibouti qui pourrait, à terme, abriter une garnison de 10 000 hommes.



 

Les grandes dates de l’arrivée de la Chine en Afrique
2000 : Premier FCSA (Forum sur la coopération sino-africaine.
2008 : Dialogue Union africaine-Chine.
2011 : Inauguration du nouveau siège de l’Union africaine à Addis-Abeba, don de la Chine.
2012 : Premier Institut Confucius destiné à promouvoir la langue et la culture chinoises créé en Afrique (Afrique du Sud). 
Septembre 2018 : Sixième FCSA en présence de 48 chefs d’État africains. Le président chinois Xi Jinping s’y est engagé à financer l’économie africaine à hauteur de 60 milliards de dollars dont 15 milliards d’aides publiques, de dons et de prêts sans intérêt. Deux organismes gèrent la politique africaine de Pékin, le ministère du Commerce et celui des Affaires étrangères.
(*) Bernard Lugan
Historien français spécialiste de l’Afrique où il a enseigné durant de nombreuses années, Bernard Lugan est l’auteur d’une multitude d’ouvrages dont une monumentale « Histoire de l’Afrique ». Parmi les plus récents, on peut citer « Heia Safari ! - Général von Lettow-Vorbeck - Du Kilimanjaro aux combats de Berlin (1914-1920) », « Algérie, l’histoire à l’endroit », « Histoire et géopolitique de la Libye des origines à nos jours » et « Mythes et manipulations de l’histoire africaine ». Il a été professeur à l’École de guerre, à Paris, et a enseigné aux écoles de Saint-Cyr-Coëtquidan. Il a été conférencier à l’IHEDN (Institut des hautes études de défense nationale) et expert auprès du TPIR (Tribunal pénal international pour le Rwanda-ONU). Il édite par Internet la publication mensuelle « L’Afrique Réelle ».
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