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Péan l’Africain : L’épineux dossier du Rwanda

1 sep 2019 | PAR La rédaction | N°343
À contre-courant de tout ce qui s’écrit sur l’Afrique, Pierre Péan a révélé les logiques stratégiques qui visent à remodeler l’Afrique, et dont les « dégâts collatéraux » ont été d’une ampleur inédite et tragique en ce qui concerne le Rwanda. © Maurice Rougemont / Fayard
Jusqu’à sa mort en juillet dernier, Pierre Péan a poursuivi son enquête au long cours sur la responsabilité des divers acteurs nationaux mais aussi étrangers dans les massacres de 800 000 Tutsis et Hutus modérés en 1994, au Rwanda. L’occasion de relire, avec le recul nécessaire, ces deux classiques du journalisme d’investigation que sont « Noires fureurs, blancs menteurs » (2005)  » et « Carnages »  (2010).

Au printemps 1994, le monde est stupéfié par les images du déchaînement de fureur et de violence qui s’est emparé d’un petit pays africain, au coeur de la région des Grands Lacs, le Rwanda : les corps d’hommes, de femmes et d’enfants tués à la machette, les charniers dans des villages vidés de leurs habitants, les figures des rescapés horriblement mutilés et traumatisés, les populations fuyant vers l’Ouest... Jamais le continent noir n’avait connu des massacres d’une telle ampleur. Très vite, les médias opposent victimes, les Tutsis, et bourreaux, les Hutus ; et ils désignent les coupables de cette folie meurtrière sans précédent, qualifiée de génocide : la communauté internationale, qui n’a rien fait, dont la mission (Minuar) a même réduit ses effectifs à la veille de l’embrasement général du pays ; et, en premier lieu, la France, soutien du président Habyarimana, qui aurait formé les milices Interahamwe qui ont traqué systématiquement les Tutsis. Son opération militaire (Turquoise), décidée tardivement, n’aurait servi qu’à masquer sa compromission « néo-colonialiste » avec le régime génocidaire.

Kim Il-sung africain

Ainsi l’histoire se fige-t-elle dans une version voulue et imposée par le vainqueur : Paul Kagamé, le « libérateur », chef des rebelles tutsis du Front patriotique rwandais (FPR).
Cependant, dans Noires fureurs, blancs menteurs : Rwanda 1990-1994 (1), Pierre Péan touche du doigt la faille : le déclenchement des massacres a lieu au lendemain de l’attentat du 6 avril 1994, au cours duquel l’avion du président rwandais est abattu. Qui a tué Juvénal Habyarimana, président du Rwanda ? Des mercenaires à la solde du FPR de Kagamé, fait valoir l’enquêteur s’appuyant sur les conclusions du juge antiterroriste français Jean-Louis Bruguière, alors en charge d’une instruction controversée sur l’attentat contre l’avion du président Habyarimana. Péan attribue ce crime – qui servit de signal déclencheur aux génocidaires – aux hommes du FPR de Paul Kagamé, qui ont prémédité ce coup d’État et ses monstrueuses conséquences, et non aux extrémistes hutus du régime Habyarimana. 
Ainsi, toute l’histoire du génocide serait-elle à reconsidérer, et Paul Kagamé, aujourd’hui président du Rwanda, apparaîtrait-il comme « le plus grand criminel de guerre en vie ». Péan démontre que le génocide de 1994 ne fut qu’un épisode dans une guerre civile et régionale ignorée, plus meurtrière encore, voulue depuis octobre 1990. Le FPR était prêt à tout pour conquérir le pouvoir à Kigali, y compris à sacrifier Hutus et Tutsis. Kagamé, « le Kim Il-sung africain », comme le qualifie encore Péan dans Marianne, en 2014.

 

Dans « Carnages », Péan s’attelle à exposer les grandes lignes du complot anglo-saxon dont est issu le génocide rwandais.
Dans « Carnages », Péan s’attelle à exposer les grandes lignes du complot anglo-saxon dont est issu le génocide rwandais.  ©Droits réservés
 

Dégâts collatéraux

La thèse Péan-Bruguière prospérera pendant près de quinze ans, avant de s’effondrer sur elle-même en décembre 2018 : les magistrats français ayant repris le dossier en la personne de deux nouveaux juges, Marc Trévidic et Nathalie Poux. Ils estiment, dans leur ordonnance de non-lieu, ne pas disposer d’éléments probants pour renvoyer devant la cour d’assises les neuf Rwandais mis en cause par leurs prédécesseurs. Mais Péan persiste et signe, et dénonce, souligne l’africaniste Bernard Lugan « les groupes de pression aux ordres de Kigali qui ont réussi à saboter l’enquête du juge Bruguière grâce à des complicités se situant au plus haut niveau de l’État français, et met en évidence la nullité, ou la complaisance, avec laquelle médias et universitaires francophones ont traité le dossier ».
En 2010, dans Carnages - Les guerres secrètes des grandes puissances en Afrique (2), le journaliste s’attelle à exposer les grandes lignes du complot anglo-saxon qui, au cœur de l’Afrique, se serait choisi comme principal auxiliaire le président rwandais Paul Kagamé. À contre-courant de tout ce qui s’écrit sur l’Afrique, Pierre Péan expose les logiques stratégiques qui visent à remodeler l’Afrique, et dont les « dégâts collatéraux » ont été d’une ampleur inédite et tragique en ce qui concerne le Rwanda. Il révèle ainsi les dessous du « Grand Jeu africain » des puissances occidentales et les affrontements feutrés entre elles.
Après la chute du mur de Berlin, les États-Unis, aidés no-tamment de la Grande-Bretagne et d’Israël, ont décidé d’étendre leurs aires d’influence sur le continent africain, en réduisant notamment le pré carré français. L’instauration du nouvel ordre mondial y a été d’autant plus profonde que l’Afrique est devenue un des principaux terrains du « choc des civilisations » qui a installé, avant le 11-Septembre, l’Est africain dans l’espace conflictuel du Proche-Orient. 
Les regards braqués sur le Grand Moyen-Orient n’ont pas vu que le Soudan était devenu pour Israël et pour les États-Unis un pays potentiellement aussi dangereux que l’Iran : il fallait donc « contenir » et diviser le plus grand pays d’Afrique. Les États-Unis, le Royaume-Uni, Israël, la France, le Canada, la Belgique et plus récemment la Chine ont été les belligérants fantômes de ce conflit, conclut Péan, estimant qu’il est temps de tirer au clair les responsabilités des uns et des autres. 

(1) « Noires fureurs, blancs menteurs : Rwanda 1990-1994 » de Pierre Péan. Éditeur Fayard / Mille et une nuits, 2005, 544 pages. Prix : 10,99 euros (format Kindle).(2) « Carnages  (Les guerres secrètes des grandes puissances en Afrique) » de Pierre Péan, Éditeur Fayard, 2010, 575 pages. Prix : 24,90 euros (broché) ; 16,99 euros (format Kindle).

Dans « Noires fureurs, blancs menteurs », Péan accuse des mercenaires à la solde du FPR de Kagamé d’avoir perpétré l’attentat contre Habyarimana.
Dans « Noires fureurs, blancs menteurs », Péan accuse des mercenaires à la solde du FPR de Kagamé d’avoir perpétré l’attentat contre Habyarimana.



Polar rwandais
Plusieurs anciens hauts cadres du Front patriotique rwandais (FPR) ou des soldats affirmant avoir participé à une des étapes de l’attentat contre le président Habyarimana ont défilé devant la justice française ou les médias pour accuser directement Kagamé. Théogène Rudasingwa, ancien secrétaire général du FPR et ancien directeur de cabinet de Paul Kagamé, aujourd’hui en exil aux États-Unis, publie le 1er octobre 2011 une « confession » via sa page facebook : «  La vérité doit être dite. Paul Kagamé, alors commandant de l’Armée patriotique rwandaise, la branche armée du FPR, est personnellement responsable d’avoir abattu l’avion. En juillet 1994, Paul Kagamé me l’a personnellement confié », écrit-il. Il a par la suite été entendu par la justice française. Parmi les autres révélations retentissantes figurent celle de Patrick Karegeya, ancien chef des services de renseignement extérieur du Rwanda et autrefois considéré comme le bras droit de Paul Kagamé. En juillet 2013, au micro de RFI, ce dernier accuse publiquement le FPR d’être derrière cet attentat, affirmant avoir des « preuves » de ses affirmations qu’il se dit prêt à livrer à la justice si les juges français l’approchent.  Le 1er janvier 2014, moins de six mois après cette interview, le corps sans vie de Patrick Karegeya est retrouvé dans un hôtel de Johannesburg avec des traces d’étranglement.    
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