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Philippe Arnaud, président de Digital Réunion : « Il faut continuer d’attirer l’attention sur l’excellence de notre Tech »

1 nov 2018 | PAR Alain Foulon | N°334
« Le startuper doit se dire qu’au moment où il a l’idée « géniale », il y a au moins 100 personnes dans le monde qui ont la même. D’où l’intérêt d’avancer vite. » Guillaume Foulon
Après la délocalisation du Forum NxSE (« The Africa Indian Ocean Tech Forum ») à Paris les 9 et 10 octobre, le président de l’association des professionnels réunionnais du digital en tire un premier bilan nettement positif. De quoi poursuivre cette délocalisation une année sur deux.

L’Eco austral : La délocalisation de NxSE à Paris, je suppose que c’était un moyen d’aller au devant des investisseurs. Le bilan est-il à la hauteur de vos attentes ?
Philippe Arnaud
: Pour une première du forum NxSE dans la capitale, nous sommes comblés par les retombées, car le défi était audacieux. Mais c’est dans l’ADN de NxSE : organiser un Tech Forum International itinérant entre trois écosystèmes que sont l’Afrique, l’océan Indien et l’Europe. 
Notre délégation réunionnaise, composée de 60 entreprises et organisations, a pu s’inspirer de l’expérience du réseau Paris&Co de la Ville de Paris qui lui a ouvert les portes de ses incubateurs thématiques Le Cargo et le Welcome City Lab consacré au e-tourisme. Plus tôt dans la journée, nous avions investi le haut lieu de l’innovation européenne qu’est la Station F, qui abrite désormais les start-up ultramarines accompagnées par notre partenaire Outremer Network. Des moments riches en interactions qui ont permis de comparer nos pratiques et de mesurer le chemin à parcourir pour les incubateurs et accélérateurs « pays ». 
Ce Paris Tech Tour a vu aussi la participation de nos entreprises aux Electric Days d’EDF qui se tenaient à la Villette, un événement en parfaite adéquation avec les thématiques de notre nouvelle stratégie de filière Tech for Good. Il y a eu aussi BIG (Bpi Inno Generation), le méga rendez-vous annuel des réseaux French Tech à Bercy. Partout où nous sommes passés, nous avions pour ambition de « faire du bruit » afin d’attirer l’attention sur l’excellence de la Tech réunionnaise, qui reste peu connue dans l’Hexagone alors qu’elle représente un im-mense atout pour faire gagner l’offre française dans notre région australe. Une façon de passer un message fort aux investisseurs et aux médias nationaux qui ont pu découvrir une facette positive de La Réunion, aux antipodes des idées reçues : un territoire économiquement dynamique, doté de compétences pointues et offrant de vraies opportunités de développement vers l’Afrique.

Une belle opération de communication en quelque sorte. Est-ce que vous allez la renouveler ?
De la communication dans un sens très large car s’agit aussi de relations B to B. L’enseignement de cette édition est qu’il serait opportun, pour notre filière et les acteurs économiques de La Réunion, d’organiser NxSE une année sur deux en Métropole.

Avant l’événement parisien, vous avez aussi organisé la venue à La Réunion de représentants de fonds d’investissement et de médias. Était-ce vraiment nécessaire alors que NxSE était organisé à Paris ?
Je suis toujours étonné de constater à quel point le regard porté sur La Réunion change dès la première visite. La plupart des visiteurs sont surpris de trouver si loin de la Métropole un territoire français aussi créatif et volontaire. Or un investisseur a besoin d’avoir confiance dans le territoire dans lequel il investit. Comment le ferait-il s’il se cantonnait au déficit d’image que La Réunion porte encore dans le domaine économique ? Le projet de faire venir des investisseurs et des médias nationaux à La Réunion, en amont de NxSE Paris, était pour nous primordial car, une fois convaincus, ils deviennent les ambassadeurs de notre dynamisme. Et c’est exactement ce qui s’est passé !

Comment voyez-vous l’écosystème réunionnais ? Est-il vraiment favorable à l’émergence de start-up ? 
Nous, Réunionnais, sous-estimons le chemin parcouru par notre territoire en matière d’innovation. En fait, il est exemplaire dans cette région du monde, issu d’une longue tradition d’innovation industrielle paradoxalement favorisée par notre insularité et grâce à des efforts constants depuis vingt ans pour faire entrer La Réunion dans la Tech moderne. Aujourd’hui, de cette expérience et de notre mixité culturelle si singulière émerge un véritable « melting-pot » de projets et d’idées innovantes. On le voit avec le nombre croissant d’ateliers participatifs, de conférences, de brainstorming et de concours organisés par nos associations, entreprises et institutions.

Mais on a parfois l’impression que certaines start-up passent leur temps à se faire incuber et restent éternellement des start-up ?
Les idées nouvelles, c’est excellent, mais il faut les confronter, les tester et surtout les éprouver comme le fait très efficacement Startup Weekend, par exemple. La suite de l’aventure est plus complexe quand il s’agit de construire un business model valide, d’aller au contact du marché, de lever des fonds pour soutenir sa croissance. Nombre de nos entreprises innovantes ne survivent pas au-delà de trois ans et le manque de connaissance des dispositifs d’accompagnement ajoute à la difficulté. Après l’émergence vient l’accélération et c’est sur ce point qu’il faut se réinventer. J’espère que l’installation de nouveaux outils comme le Village By CA, Le Cube de la Cinor, Vacoa Accélérateur et l’Alpha de TechSud changeront la donne rapidement.

Xaviel Niel, avec sa Station F, le plus grand campus de start-up au monde, considère que si une start-up ne convainc pas en quelques jours, elle doit revoir son modèle. Qu’en pensez-vous ?
Il a absolument raison. Et il est vrai qu’on a connu des startups qui ont eu tendance à caler sur place en brûlant du cash. À chaque fois, on retrouve les mêmes ingrédients de l’échec : une déconnexion avec le marché qui retarde la mise à l’épreuve du business model, une tendance parfois suicidaire à vouloir créer le « produit ultime » alors qu’il est vital de commercialiser la « version 1 », la tentation de se transformer en bête à concours tellement l’exercice est grisant. Mais cela vous détourne du time to market. Comme tout entrepreneur, le startuper doit cultiver sa capacité d’écoute et d’adaptation à un environnement commercial et technologique mouvant. Et se dire qu’au moment où il a l’idée « géniale », il y a au moins 100 personnes dans le monde qui ont la même. D’où l’intérêt d’avancer vite.

Digital Réunion s’est alarmé de la remise en cause par le gouvernement du niveau des exonérations de charges sociales dans le digital. L’avenir de ce secteur à La Réunion repose-t-il sur ce dispositif ?
Pour bien comprendre le contexte de développement de notre filière numérique, il faut se rappeler trois choses :
- Nos concurrents régionaux dans l’océan Indien et en Afrique ont un coût du travail bien inférieur au nôtre. Et en Afrique, le marché continental, bien plus vaste, leur offre une capacité d’industrialisation de leurs services et donc des économies d’échelles. Nous partons donc avec un handicap certain en matière de compétitivité coût.
- Il n’y a pas de raison objective qu’un ingénieur sud-africain, mauricien ou malgache soit moins créatif, moins productif qu’un ingénieur réunionnais. Aujourd’hui, l’innovation est partout dans le monde.
- La Réunion est un marché de services convoité car attractif avec le niveau de facturation qu’on y pratique, qui plus est en euro, une devise forte. 
Donc, il nous faut un dispositif permettant de baisser nos coûts de production tout en garantissant une rémunération identique à la Métropole pour nos collaborateurs. Le seul levier est la baisse des charges. 
Et utilisant les possibilités de financement offertes par le Crédit impôt recherche (CIR), lui-aussi maximisé par rapport à la Métropole, nos entreprises prennent l’avantage en matière d’innovation, l’autre levier de compétitivité. Ces dispositifs ont fait leurs preuves et ont assuré vingt ans de croissance à la filière, y compris à l’international. L’enjeu n’est pas de les affaiblir mais d’au contraire les pérenniser tant que ce contexte concurrentiel perdure. 

Certaines start-up réunionnaises se développent selon un concept de cluster en localisant certaines activités à Maurice ou à Madagascar, où la main d’œuvre coûte moins cher. Et elles conservent à La Réunion les activités à forte valeur ajoutée et moins gourmandes en main d’œuvre. Va-t-on assister à une généralisation de ce modèle si le niveau d’exonération des charges sociale diminue ?
Je crois à la justesse de ces modèles de production mixtes selon le degré d’exposition de son activité à la concurrence internationale. Un de nos adhérents spécialisé dans les logiciels pour les compagnies aériennes a localisé son support client et son service commercial à Maurice car ses principaux concurrents sont indiens et chinois. Sans cela, il aurait disparu. Par contre, son centre d’ingénierie est à Saint-Paul et continue à se développer. Mais si le gouvernement abaisse les exonérations de charges comme il l’envisage, ce sont la R&D et l’ingénierie qui finiront par quitter La Réunion !

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