Quand la Mecque devient Meccahattan - ID - Ecoaustral.com

ID

Arabie Saoudite

Quand la Mecque devient Meccahattan

Dans la perspective d’une sortie du pétrole, l’Arabie Saoudite tente d’augmenter les rentrées issues du pèlerinage qui rapporterait déjà près de 40 milliards de dollars par an. Stocklib/Jasmin Merdan
La doctrine wahhabite prône la destruction du patrimoine islamique par haine de l’idolâtrie. Visant désormais le tombeau du prophète, elle poursuit la transformation des lieux saints en un vaste parc immobilier tandis que la communauté musulmane n’ose protester.

C’est un chantier titanesque, à l’avancée aussi rapide qu’inexorable, qui transforme la Mecque depuis quelques années. À coups de pelles géantes et de pioches, la ville sainte voit ses dernières ruelles étroites et ses maisons chargées d’histoire religieuse partir en poussière et en fumée. Le chantier lancé par le Roi Abdallah pour augmenter les capacités d’accueil de la Mecque, qui doit se terminer en 2017, avance à une vitesse si impressionnante que lorsque les musulmans auront enfin pris la mesure des destructions en cours, il sera trop tard. La spiritualité qui s’élève depuis quatorze siècles de ce lieu unique dans le monde aura disparu sous les hôtels 7 étoiles, les tours orgueilleuses et clinquantes et les enseignes banalisées du commerce international. « À ce stade, nous pensons que près de 95% du patrimoine historique, culturel et religieux de la Mecque a été détruit », assure Irfan El Alawi, le directeur de la Fondation pour la recherche du patrimoine islamique, Mecquois de naissance, profondément attaché à la terre de ses ancêtres et à l’Islam qui y a pris naissance. 

UNE FORÊT DE BÉTON

Ce massacre à la pelleteuse se fait dans une indifférence invraisemblable. Pourtant, en dehors des dénonciations portées sur la place publique par la Fondation, les musulmans dans leur grande majorité ne sont pas heureux de ces destructions. Beaucoup de Marocains, de Tunisiens, de Turcs et de Palestiniens s’indignent de la disparition d’une maison aussi chargée d’histoire que celle de la première femme du prophète, Khadidja. Le Dr Irfan El Alawi se souvient de cet épisode : « Lorsque nous avons appris qu’elle était menacée, nous nous sommes rendus d’urgence à la Mecque. Nous sommes venus avec des architectes, des ingénieurs, des historiens », raconte le Dr Irfan, « les autorités saoudiennes nous avaient donné trois semaines pour creuser à l’endroit de la maison et découvrir ce qui subsistait. Nous avons alors découvert la chambre qui avait vu la naissance de Fatima, la chambre du prophète. Cela était très émouvant ». Mais la proposition de placer une vitre au dessus de cette maison afin de donner aux pèlerins l’occasion de la découvrir a été écartée par les Saoudiens. « Les autorités ont expliqué que cela allait devenir un lieu d’idolâtrie ou ce qu’on appelle ‘Shirq’. » Dépités, les scientifiques ont donc rempli la maison de sable pour la conserver pour des jours futurs, tandis que les autorités ont construit au-dessus les hammams de la grande mosquée. Alors que les regards sont tournés vers la Syrie et l’Irak où les destructions marquent la présence de l’Etat Islamique, les autorités saoudiennes poursuivent à grands pas ce qui ressemble à une destruction systématique de toutes les traces de la vie du prophète. Ainsi, le professeur Dr Ali Ben Abdulaziz al Shabal de l’Université Imam Muhammed Ibn Saud à Riyadh aurait-il programmé, dans un document d’une soixantaine de pages, la destruction à Médine du fameux dôme vert qui abrite le tombeau du prophète, annonçant même que sa dépouille serait déposée dans une fosse commune. 

LE MÈTRE CARRÉ À 100 000 EUROS

Si les autorités saoudiennes sont les gardiennes des lieux saints, elles prônent la doctrine wahhabite qui est minoritaire et loin de faire l’unanimité au sein des musulmans. « C’est au XVIIIe siècle que Mo-hammed Ibn Abd al Wahhab a développé cette doctrine qui se base sur quatre mots clés, rappelle Rafiq Haras, directeur de la Fondation de recherche Quilliam, ces mots sont Haram (interdit), Bida (des in-novations répréhensibles), Shirq (l’idolâtrie) et Kafir (l’infidèle). Pour le wahhabisme, toute intercession entre Dieu et l’homme et toute innovation est interdite car cela éloigne le croyant de Dieu. Dans cette optique, la maison du prophète, son tombeau et ses femmes ne peuvent être le lieu d’une adoration ». Si la raison religieuse est fondamentale, il y aussi derrière ces destructions une ambition économique. À la place de la maison d’un compagnon du prophète se dresse désormais le Hilton. À la place de la maison de Hamza, un oncle du prophète, s’érige un hôtel de luxe. Certains immeubles prestigieux comme la Clock Tower sont devenus l’occasion d’investissements pour des locations ou dans le cadre d’un partage de propriété. Selon différentes sources, le mètre carré se vendrait aujourd’hui jusqu’à 100 000 euros, parfois plus, à la Mecque. Dans la perspective d’une sortie du pétrole, l’Arabie Saoudite tente d’augmenter les rentrées issues du pèlerinage qui rapporterait déjà près de 40 milliards de dollars par an. « Depuis deux ans environ sont apparues des offres pour un pèlerinage de luxe en hélicoptère dans le Golfe », assure Irfan El-Alawi, « ces offres de trois jours coûtent environ 20 000 dollars et s’adressent aux Emiratis, aux Sud-africains, à ceux qui ont les moyens de se faire déposer en hélicoptère sur les trois sites principaux du pèlerinage ». Il faut savoir qu’un pèlerinage simple coûte en moyenne plusieurs milliers d’euros par personne et qu’il devient chaque année plus cher.
Cette transformation de la Mecque en un vaste parc immobilier et spéculatif porte désormais une ombre physique sur le site principal de la Kaaba. Les pèlerins ne peuvent plus tourner autour du premier sanctuaire musulman sans avoir, en toile de fond, la forêt de béton et de verre des nouveaux buildings de la Clock Tower mecquoise. De nombreux musulmans dénoncent sur Internet ce qui leur apparaît de plus en plus comme une sorte de Meccahattan et choque l’humilité requise par leur foi et leur attachement naturel aux lieux de vie du prophète. Mais le sujet reste extrêmement sensible et se trouve rarement dénoncé dans les milieux musulmans. Le professeur Irfan El Alawi a quelques explications à ce tonitruant silence : il y a la peur de tous les musulmans de se voir privés de pèlerinage par les autorités saoudiennes en rétorsion à leurs critiques. Il y a également la peur des médias et des professeurs arabes qui sont souvent achetés par les autorités saoudiennes. Enfin, il y a la discrétion avec laquelle les autorités saoudiennes opèrent dans des villes où les musulmans se rendent dans un élan spirituel et non conflictuel. En dehors de la Fondation pour la recherche du patrimoine islamique, il n’y a que deux milieux qui osent élever la voix contre cette transformation marchande de la Mecque faite au nom d’une pureté religieuse : les soufis et les chiites. Mais en un sens, ils n’ont rien à perdre : les uns et les autres sont considérés par les autorités religieuses saoudiennes comme déviants et font l’objet de nombreuses persécutions dans les régions soumises à l’influence wahhabite, du Pakistan au Nigéria.

Réagissez à cet article en postant un commentaire

 

Arabie Saoudite

Quand la Mecque devient Meccahattan

C’est un chantier titanesque, à l’avancée aussi rapide qu’inexorable, qui transforme la Mecque depuis quelques années. À coups de pelles géantes et de pioches, la ville sainte voit ses dernières ruelles étroites et ses maisons chargées d’histoire religieuse partir en poussière et en fumée. Le chantier lancé par le Roi Abdallah pour augmenter les capacités d’accueil de la Mecq...