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Afrique australe

Quand les premiers artistes arpentaient les terres vierges de l’Afrique australe

1 fév 2016 | PAR Laurence d’Hondt | N°305
La silhouette canonique d’un éland, la plus grande antilope africaine, vue de profil, dans le Drakenseberg (Afrique du sud).
« L’Animal voyant », un beau livre de Renaud Ego, est consacré à l’art des San. Il y célèbre la puissance d’œuvres qui cherchent déjà le secret de l’humanité…

L’Afrique australe est, avec l’Australie, la région du monde la plus riche en peintures et gravures rupestres. Sur cet immense territoire, qui englobe l’Afrique du sud, la Namibie, le Botswana, le Zimbabwe, le Mozambique et la Tanzanie, les sites qui abritent les peintures se comptent par milliers. Lovées dans le secret d’une grotte au sommet du Brandberg - la montagne enflammée - ou gravées sur une pierre qui fait figure de stèle solitaire au milieu du désert, elles sont pour la plupart l’œuvre des San, autrement appelés les Bochimans, longtemps les seuls habitants de l’Afrique australe. Si la plus ancienne pierre gravée connue dans le monde, située à Blombos, en Afrique du sud, remonte à 70 000 ans, la plupart des peintures appartiennent à la période néolithique et ont entre 2 000 et 4 000 ans d’ancienneté. 
 

Renaud Ego est l'un des rares spécialistes français de l'art rupestre d'Afrique australe. Son beau livre, « L’Animal voyant », est paru en octobre 2015.
Renaud Ego est l'un des rares spécialistes français de l'art rupestre d'Afrique australe. Son beau livre, « L’Animal voyant », est paru en octobre 2015.

DES PEINTURES QUI RACONTENT UN TÊTE À TÊTE SILENCIEUX AVEC L'ANIMAL

« L’Animal voyant », un beau livre publié en octobre 2015 par l’écrivain Renaud Ego, est entièrement consacré à l’art des San. Pour l’auteur, il s’agit de libérer ces peintures de l’interprétation réductrice des anthropologues, dont beaucoup n’y voyaient que l’expression d’états de transe, pour les faire accéder au rang d’œuvres visuelles uniques, produits d’un regard singulier, aigu et voyant. 
Imaginons un instant : une étendue de nature vierge où évoluent dans un silence immobile une population dense de springboks, de koudous, de rhinocéros et d’élands, la plus grande des antilopes d’Afrique. À leurs côtés, de loin en loin, des hommes qui les guettent, les approchent, s’y mesurent. Ces hommes font là l’expérience d’une altérité puissante en même temps qu’ils découvrent leur propre identité. Quelques-uns parmi eux portent à leur ceinture « dix petits pots de corne contenant chacun une couleur distincte », selon la description de George Stow datant de 1866. Des couleurs tirées des éléments naturels qui les entourent : l’argile, le fer, le gypse, le charbon. À l’aide de ces couleurs, le peintre San se met à raconter le tête à tête silencieux qui l’oppose à l’animal et qui, par le geste pictural, le sublime. Du fond de cet âge lointain, il fige ainsi, au fil des parois, un délicat et foisonnant bestiaire où l’animal prend parfois figure humaine, tandis que le monde des hommes s’y déploie sous la forme de personnages élancés, aériens, errants, rappelant que les San passaient leur vie à marcher et à guetter. 
 

Un abri dans le Brandberg (Namibie), décoré d’une fresque associant plusieurs animaux, en particulier des autruches, des zèbres et de petites antilopes des montagnes.
Un abri dans le Brandberg (Namibie), décoré d’une fresque associant plusieurs animaux, en particulier des autruches, des zèbres et de petites antilopes des montagnes.

« DESSINER, C'EST CHERCHER LE VISAGE SECRET DU MONDE »

Le souci de l’auteur du livre, qui accompagne ses photos d’un texte lumineux et exigeant, n’est pas tant d’expliquer ce que les peintures veulent dire que ce qu’elles veulent voir. Car, pour lui, c’est dans le regard que les San posent sur les animaux que se tient le secret de leur humanité et que réside « une souveraineté possible au cœur de la précarité », selon ses propres mots. 
Dans le monde précaire des San où l’on vit de peu - quelques outils, des peaux qui servent de manteaux, des outres faites d’estomacs d’antilopes -, rien n’est jamais univoque. La vie est peuplée de divinités et de puissances dont les peintres eux-mêmes sont pourvus. Aux côtés des animaux, qui restent leur sujet de prédilection, les peintres San ont sorti leurs couleurs pour représenter ces puissances indomptables dont la pluie est la première. Peinte comme un corps fabuleux doté de jambes liquides, la pluie y apparaît à la fois comme une menace pour la terre et comme la condition de sa survie. Le geste pictural acquiert alors une utilité : celle d’invoquer la pluie pour la survie de la terre.
Mais l’auteur revient à charge. « L’image est irréductible aux fins qu’on lui assigne », écrit-il. Avant de poursuivre : « Plus envoutante encore que le nombre de ses usages, est l’injonction qui porta l’homme au dessin. Dessiner, c’est chercher le visage secret du monde. » Que le geste pictural remonte à 5 000 ans ou à 20 ans, il est né de la même aspiration de l’homme à voir au-delà des apparences et à chercher ce qui lui demeure inconnu. 

« L’Animal voyant », par Renaud Ego - Édition Errance (Actes Sud), 39 Euros, 286 pages. http://www.librairie-epona.fr/l-animal-voyant.html

Un panneau décoré de girafes et d’élands, au Botswana.
Un panneau décoré de girafes et d’élands, au Botswana.

Le plafond d’un abri peint d’une fresque représentant des élands, en Afrique du Sud.
Le plafond d’un abri peint d’une fresque représentant des élands, en Afrique du Sud.
 
 
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