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Réunion

Quel avenir pour l’industrie réunionnaise ?

11 sep 2013 | PAR Alain Foulon | N°276

Bâti selon le modèle de l’import-substitution, le secteur affiche une belle réussite, mais ne peut plus compter sur la même croissance. Il doit trouver de nouvelles niches tout en se tournant vers l’international.

« Je constate une grosse demande en matière de conseil en stratégie. » Le consultant Serge Hoarau, issu du monde industriel réunionnais, témoigne d’une industrie qui s’interroge sur son avenir comme l’ensemble de l’économie réunionnaise, à la recherche d’un nouveau modèle de développement. Le cabinet Iridium de Serge Hoarau pilote actuellement une étude menée par Osmium, sous l’égide de la Chambre de commerce et d’industrie qui en est l’un des cofinanceurs avec l’État et la Région. Il s’agit d’identifier de nouvelles « niches » de marché pour des activités industrielles. Des niches qui peuvent s’adresser à des industries existantes comme à de nouvelles entreprises. Une telle étude n’avait pas été menée depuis 2004 et, en près de dix ans, l’économie réunionnaise a fortement évolué. Il y a eu, tout d’abord, en 2006, un premier accroc dans la croissance qui affichait une moyenne annuelle de 4% depuis une trentaine d’année. Ce fut l’épidémie de chikungunya. Mais le pire était à venir… En 2008 et surtout en 2009 où l’île a connu une récession de – 2,7%. Si l’économie s’est redressée en 2011, ce ne fut qu’avec un petit 1,2% de croissance. Et l’on n’attend pas beaucoup mieux en 2012 et 2013 avec la France métropolitaine qui est entrée elle-même en récession. Mais au-delà d’une crise conjoncturelle, on assiste à La Réunion à une crise structurelle avec le besoin de revoir le modèle économique. Tirée jusquelà par les grands rattrapages sociaux avec la Métropole et par l’essor démographique, la croissance du marché intérieur ne sera plus ce qu’elle a été.

Il existe encore des parts à prendre sur les importations

« Il ne faudrait pas pour autant jeter le bébé avec l’eau du bain », déclare Serge Hoarau à propos d’un secteur industriel dynamique qui s’est bâti sur l’importsubstitution. « L’étude, qui se terminera le 30 juillet, va certainement montrer qu’il existe encore des parts à prendre sur les importations, de nouvelles opportunités, tout en indiquant peut-être qu’il y a des créneaux à abandonner. » De quoi rassurer Jérôme Isautier, président de l’Association pour le développement industriel de La Réunion (ADIR) qui rassemble quelque 200 industries – les principales – sur les 287 que compte l’île. Une instance de lobbying qui aime rappeler que le secteur emploie 10 000 salariés, sans parler des emplois induits, et qu’il pèse quelque 2 milliards d’euros de chiffre d’affaires dont 560 millions d’euros de valeur ajoutée. Des chiffres qu’il faudrait d’ailleurs réactualiser car ils doivent être supérieurs aujourd’hui.

« En 1975, quand l’ADIR s’est créée, il n’y avait que 400 000 habitants à La Réunion. Nous en sommes aujourd’hui à 840 000. Il y a donc des choses qu’on ne pouvait pas faire et qu’on peut réaliser maintenant dans l’industrie locale », explique Jérôme Isautier qui prône une politique favorisant la production réunionnaise. Dans l’approvisionnement des cantines scolaires comme dans la construction et notamment la « rénovation du patrimoine de la Région », une enveloppe de 400 millions d’euros sur cinq ans.

Pour se développer, l’industrie locale a pu profiter de l’exonération de l’octroi de mer, une taxe locale sur les produits, qui accompagne une TVA réduite par rapport à la Métropole. La défiscalisation per met aussi des investissements industriels à taux réduits, voire négatifs. Sans parler des soutiens financiers de l’Europe. Certains effets pervers n’ont pas manqué de se faire sentir avec des équipements par fois surdimensionnés pour le marché local et ne fonctionnant qu’à 30% de leurs capacités. Très bien défendus par l’ADIR, les industriels ont bénéficié également de tarifs préférentiels sur le fret de leurs intrants et d’un soutien au fret à l’export. Sans oublier un taux de charges sociales patronales inférieur à celui de la France métropolitaine, régime qui ne concerne pas que l’industrie. De quoi compenser en partie les handicaps d’un tissu industriel éloigné de ses sources de matières premières, opérant sur un marché insulaire très étroit et devant régulièrement subir du dumping de la part de gros producteurs européens ou asiatiques, comme le rappelle Jérôme Isautier.

Trouver de nouveaux relais de croissance

« Nous n’avons pas à rougir des aides nationales européennes, mais à montrer qu’elles sont rentables sur un plan sociétal et social », souligne le consultant Germain Gultzgoff, fondateur de 2G Conseil après avoir dirigé « La Réunion économique », regroupement patronal et consulaire du secteur privé, auquel appartient l’ADIR. Germain Gultzgoff connaît bien les grands dossiers régulièrement défendus à Bruxelles pour y avoir dirigé Eurodom, une instance de lobbying des départements d’Outre-mer (DOM).

« Dans l’agroalimentaire, première activité industrielle de l’île, le développement est tiré par la grande distribution avec laquelle nous avons pu entre tenir de bonnes relations, témoigne Paul Martinel, Pdg de la Cilam, numéro un dans les produits laitiers, qu’il dirige depuis sa création il y a cinquante ans. Un choix de société a été fait à un certain moment et a permis de créer des filières d’élevage dans les hauts de l’île. » Témoin de l’émergence de l’industrie réunionnaise, Paul Martinel rappelle que c’est la crise du géranium qui a conduit à cette réorientation permettant à La Réunion d’améliorer son autosuffisance alimentaire. Le développement des cantines scolaires – qu’elle fournissait en lait et en yaourts – a d’ailleurs dopé la croissance de la Cilam. « Il ne faudrait pas remettre en cause ce modèle sans avoir de plan B. » « Il ne s’agit pas de remettre en cause ce modèle, mais de retrouver l’esprit de ses pionniers pour identifier de nouveaux relais de croissance, souligne Gaston Bigey, directeur général de Nexa, l’agence de développement créée par la Région Réunion. Nous avons face à nous la problématique du chômage avec 150 000 chômeurs pour 140 000 actifs. De jeunes diplômés réunionnais reviennent au pays parce qu’il n’y a pas de travail en Europe et nous n’avons rien à leur proposer. »

« Le modèle a sans doute été efficace à un certain moment, ajoute Thierry Devi - meux, représentant de l’État en tant que secrétaire général au Affaire régionales (SGAR). Mais on peut se poser des questions en effet quand on constate ce nombre de 150 000 chômeurs… Et puis, la situation aujourd’hui est beaucoup plus complexe qu’elle ne l’était il y a cinquante ans. »

« La question n’est pas de changer le modèle, mais plutôt de le faire évoluer », répond Germain Gultzgoff.

« La question est de savoir quel est le modèle à mettre en place », ajoute Jérôme Isautier.

« Il faudrait déjà que les acteurs économi ques et politiques se parlent plus », souligne Thierry Devimeux.

Des choix à faire dès aujourd'hui

« L’Europe nous demande une spécialisation intelligente et certains marchés, à La Réunion, sont déjà occupés par l’import-substitution à 80%, rappelle Gaston Bigey. Il faut que l’ensemble des acteurs interviennent sur cette question, les fonds 2014-2020 en dépendent. Il ne faut surtout pas rester dans une situation de statuquo, ce serait une régression. Et puis, nous devons surmonter cette contradiction qui consiste à vouloir être protégé sur le marché local tout en ayant le désir d’affronter le marché mondial. »

« L’import-substitution est un moyen de créer des empois durables, rappelle Germain Gultzgoff. Pour autant, le marché est aujourd’hui ouvert et nous avons des gens, dans notre environnement géographique, qui peuvent y accéder. L’enjeu de la compétitivité est donc primordial. Les APE ont eu le mérite d’ouvrir les yeux à beaucoup de monde, de leur faire comprendre que les barrières s’ouvraient. Nous n’avons pas constaté une inondation des importations, mais nous ressentons la nécessité d’internationaliser les entreprises. Ne pouvons-nous pas concevoir l’import-substitution dans une vision régionale et un esprit de complémentarité ? Il y a déjà des choses qui se font pour l’importation d’intrants entre des industriels de La Réunion et de Maurice. »

Il faut ajouter que la Fédération régionale des coopératives agricoles de La Réunion (FRCA) attend les résultats d’une étude réalisée à Madagascar en vue de mieux sécuriser ses importations de matières premières pour produire les aliments pour bétail. Deux acteurs réunionnais, l’URCOOPA et le groupe Ravate, s’y intéressent de près. L’idée rejoint celle de la Commission de l’océan Indien de faire de Madagascar un grenier régional en vue d’une meilleure sécurité alimentaire des îles avoisinantes.

Serge Hoarau ajoute que l’étude en cours à La Réunion se penche sur la façon de rendre les industries solides sur leurs marchés sans oublier pour autant cette vision régionale.

À ce sujet, l’ADIR se prononce contre une concurrence trop rude entre les îles de la COI, qui restent des petits marchés fragiles, mais prône plutôt des alliances pour aller conquérir de nouveaux marchés, notamment sur le continent africain. L’ADIR travaille d’ailleurs en étroite relation avec son homologue mauricien, l’AMM. Il a même été décidé d’inviter certains industriels mauriciens à des missions du Club Export Réunion et de l’ADIR dans certains pays.

Houssen Issop-Mamode, responsable Financements à Nexa, s’étonne que peu d’entreprises réunionnaises aient été voir du côté des Antilles alors qu’a contrario, l’un des principaux acteurs de l’économie réunionnaise est antillais. C’est le groupe Hayot en effet, deuxième au Top 500 régional de L’Eco austral. Paul Martinel lui répond en racontant l’aventure d’un industriel réunionnais, opérant dans la tôle, qui avait voulu s’implanter aux Antilles et à qui l’on avait fait comprendre « fermement » que ce n’était pas une « bonne idée ». Mais sans doute son approche n’était-elle pas la bonne. Aux Antilles, comme ailleurs, il est conseillé de s’appuyer sur un partenaire local bien introduit sur le marché et dans le microcosme économique. C’est d’ailleurs ce qu’a fait le groupe Hayot quand il est passé à la vitesse supérieure et a lancé le premier hypermarché de La Réunion. Il l’a fait en partenariat avec le groupe Caillé.

Déjà de belles réussites à l'international

Certains industriels réunionnais n’ont pas attendu pour s’internationaliser. L’armateur Sapmer développe une activité industrielle à Maurice et va s’attaquer à l’Asie (voir à ce sujet notre article page 46). Il y a aussi le groupe Chong-Fah- Shen qui opère dans l’usinage de riz au Cambodge, un investissement soutenu par la Région Réunion. Michel Dijoux s’est implanté aux Etats-Unis, plus précisément en Floride, où il est actionnaire à 50% d’une entreprise de fabrication de capteurs de chauffe-eau solaires, numéro deux du marché américain. Comment s’est-il retrouvé làbas, un marché fort loin de La Réunion ? « Parce que nous avions à La Réunion l’un des meilleurs process mondiaux. Notre association à 50/50 se passe très bien. Par contre, le bilan de notre implantation dans le photovol taïque en Californie est moins positif car cela s’est fait sans partenaire local. »

La clé de l’internationalisation serait donc le choix d’un partenaire et, bien sûr, du bon partenaire.

« Le partenariat, c’est en effet la solution, ajoute Gaston Bigey. Un moyen d’entrer sur les marchés du COMESA et de la SADC, une zone en forte croissance… Nous avons la chance d’avoir un système éducatif français qui reste performant. Nous devons exporter notre savoir, ce qui n’empêche pas d’occuper de nouvelles niches sur le marché local. » Thierry Devimeux est bien d’accord : « Cette île peut encore développer de nouvelles productions locales, mais il faut aussi aller voir à l’extérieur. L’État essaie d’accompagner les ambitions locales. Dans le tourisme, par exemple, nous avons pu régler le problème des visas des visiteurs d’Afrique du Sud. »

« La libre circulation des biens et des hommes, c’est primordial », ajoute Jérôme Isautier. Et tout le monde s’accorde à dire qu’une industrie plus forte sur son marché local n’a rien de contradictoire avec une expansion internationale. Bien au contraire. Et ce marché local reste porteur. « Il faut nourrir cette population de 840 000 habitants qui connaît encore un essor démographique non négligeable, souligne Paul Martinel. Mais nous restons fragiles. Ainsi, par exemple, pendant le premier conflit en Irak, les cargos ont été réquisitionnés et nous nous sommes trouvés à la limite de la rupture dans nos approvisionnements. »

Alain Graulich, directeur de l’agence Nautilus et par ailleurs président de l’Association des agences conseils en communication d’Outre-mer (AACC), considère que les marques locales restent fortes malgré la mondialisation de l’économie. « La proximité de ces marques avec les consommateurs est un atout à exploiter davantage… La marque est une valeur immatérielle qu’on ne soutient pas assez alors qu’on soutient les outils industriels. »

Marc Dubernet, directeur de l’Agence française de développement (AFP) en profite pour préciser qu’à travers Oséo (institution para-publique), il existe des financements sur sept ans pour l’immatériel. D’ailleurs, il ne semble pas que l’argent soit vraiment un problème, comme le reconnaît Jérôme Isautier, dans le développement des industries. « Le mot clé, c’est le coût marginal. » Il estime par là que lorsqu’une industrie a atteint son seuil de rentabilité sur le marché local, elle devient compétitive à l’export. Mais à terme, une exportation aboutit bien souvent à des implantations à l’extérieur de l’île. Les industriels – qui dirigent le plus souvent des PME – n’ont pas tou - jours le temps de mener des réflexions stratégiques et d’explorer de nouveaux marchés. Louis Pingard, qui opère dans la charpente métallique avec notamment CMOI, en convient. En développant une activité d’études et de production locales depuis vingt-cinq ans, il n’a pas choisi la facilité, au contraire des importateurs. Mais cela lui a permis de créer 105 emplois. Son entreprise se révèle com pétitive, il a pu le constater par rapport à d’autres unités du même groupe en France mé tropolitaine. Mais il doit y consacrer toute son énergie et ne trouve pas toujours les ressources humaines nécessaires. De quoi l’empêcher d’aller voir ailleurs ce qu’il pourrait faire.

Françoise Delmont-De Palmas, secrétaire générale de l’ADIR, considère que ce manque de temps est souvent le premier obstacle que doivent surmonter les dirigeants. « Nous essayons d’apporter des solutions, au sein de l’ADIR, en mutualisant des compétences. »

Au final, il en ressort que l’industrie réunionnaise ne manque pas d’atouts et que son internationalisation est loin d’être une utopie. Il faudrait juste ne pas l’étouffer par un excès de bureaucratie et retrouver l’esprit de ses pionniers des années 50 et 60.

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