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Maurice

Quelle place pour l’ambition des femmes ?

1 juin 2017 | PAR Annie Lebot | N°320
En 2015, dans les 50 plus grosses sociétés mauriciennes, la représentation des femmes était de 7% dans les conseils d’administration. Stocklib
Chefs d’entreprise et femmes au sein des conseils d’administration ne sont pas pléthore même si les fondements mauriciens bougent. Celles qui ont franchi le pas en conviennent, il faut maintenir la garde et se réinventer chaque jour.


Dans un entretien accordé au Forbes France Magazine de mai dernier, Terry de Gunzburg, créatrice de la fameuse marque de cosmétiques By Terry, s’exprime en ces termes : « Une femme entrepreneur doit faire preuve de vision, d’intuition, de détermination. Des compétences qui sont également nécessaires aux hommes mais que les femmes doivent posséder en quantité majeure. Elle doit avoir la tête bien faite car elle doit prouver son pouvoir sans pour autant le montrer. Parce que (si elle montre son pouvoir - Ndlr), on ne le lui pardonne pas, parce que du coup elle devient pénible. Je vais me mettre les hommes à dos, mais j’oserais dire qu’on est plus rapide, moins laborieuse et plus intelligente parce qu’on n’a pas le choix (pour réussir - Ndlr). » Pour faire un parallèle avec cette prise de position, quid de la place des femmes entrepreneurs à Maurice, un pays fondé sur une société patriarcale et caractérisé par une structure pluri-ethnique particulière ? Pour Anoushka Virahsawmy, directrice de Gender Links, des changements sont intervenus, certes, mais ils restent insuffisants. En 2015, dans les 50 plus grosses sociétés (en terme de chiffre d’affaires), la représentation des femmes était de 7% dans les conseils d’administration. « Mais c’est un chiffre biaisé car un même nom peut se retrouver dans plusieurs conseils d’administration ; il est donc loin de refléter une réalité. Quant aux chiffres répertoriant les femmes chefs d’entreprise par secteurs d’activités, ils sont inexistants au bureau des statistiques », assène t-elle. 
 

Anoushka Virahsawmy, directrice de Gender Links : « Les hommes l’ont enfin compris, plus de femmes au sein de l’entreprise équivaut à une croissance du chiffre d’affaires car les femmes sont plus consciencieuses et plus impliquées. »
Anoushka Virahsawmy, directrice de Gender Links : « Les hommes l’ont enfin compris, plus de femmes au sein de l’entreprise équivaut à une croissance du chiffre d’affaires car les femmes sont plus consciencieuses et plus impliquées. »   Annie Lebot
 

DES FEMMES QUI ONT DU MAL À PERCER

Les femmes plafonnent le plus souvent dans leur ascension professionnelle - non parce qu’elles ne le veulent pas, insiste Anoushka Virahsawmy - à un niveau de management intermédiaire pour tout un tas de raisons liées à l’aménagement des horaires et à l’égalité des salaires à formation et compétence égales. Elle est rejointe sur ce point par Aisha Allee, présidente de Blast Communication, pointant la contradiction existant entre la supériorité des femmes en cours d’études et leur mise sur le banc de touche lorsqu’elles rejoignent la sphère professionnelle. 
Concilier travail et vie privée, les crèches d’entreprises, les femmes aux conseils d’administration, la perspective internationale : ces quatre thématiques ont fait l’objet de discussions en mai dernier lors d’une conférence à l’initiative de For Gender Diversity in Leadership du Mauritius Institute of Directors (MIoD) où œuvre la présidente de Blast Communication. Cette initiative veut promouvoir la présence des femmes aux postes de haut niveau, notamment au sein des conseils d’administration. Les discussions sont ensuite reportées aux organismes publics et aux ministères pour faire avancer les choses. Et comme pour appuyer cette volonté d’inclure davantage la femme dans le monde de l’entreprise, c’est une femme, Hebda Capdevila-Jangeerkhan (*), qui a été élue le 11 mai dernier à la présidence du MIoD où elle siégeait au conseil d’administration depuis 2012. 
La situation évolue tout de même sous l’impulsion de grands groupes, comme IBL et ENL, ayant bien compris leur intérêt à favoriser le mélange des genres. Dans cette veine, le groupe ENL a ouvert l’an dernier au Business Park de Vivéa une crèche d’entreprise pour faciliter la vie des femmes. Les médias, en offrant une visibilité à toutes les initiatives féminines, concourent également à faire évoluer les mentalités. « Les hommes l’ont enfin compris, se réjouit Anoushka Virah sawmy, plus de femmes au sein de l’entreprise équivaut à une croissance du chiffre d’affaires car les femmes sont plus consciencieuses et plus impliquées. » Elle rappelle que son association intervient souvent sur demande de la BAD (Banque africaine de développement) pour dispenser des formations dans les entreprises africaines et expliquer pour quelles raisons la parité est importante. 

RÉCONCILIATION DE LA PROFESSIONNELLE ET DE LA MÈRE

Ces difficultés à grimper jusqu’au plafond de verre expliquent peut-être que certaines choisissent le camp de l’entrepreneuriat, le plus souvent non pas à l’âge de la maturité mais plutôt jeunes, après quelques expériences professionnelles. Pour relever un challenge et par mimétisme familial pour Emmanuelle Coquet d’Emporium Gourmet, par ambition et désir d’indépendance pour Nivedita Nathoo de Surya Spa. « Aurais-je pu allaiter ma fille en revenant à la maison toutes les deux heures si je n’étais pas mon propre patron, certainement pas », reconnaît-elle. Alors au lieu de mettre en contradiction vie de famille et charge de travail accrue lorsqu’on parle de l’entrepreneuriat au féminin, on devrait définitivement y voir le symbole de la réconciliation de la professionnelle et de la mère car il autorise l’aménagement du temps. De la même façon, demanderait-on à un chef d’entreprise s’il a le temps de prendre soin de lui, d’en consacrer à ses enfants ou à la pratique d’un sport... Comme les hommes, les femmes continuent à vivre, affirment d’une seule voix ces chefs d’entreprise le plus souvent mères de deux enfants et plus.  
Sont-elles aidées ? Par la famille le plus souvent effectivement, mais les cercles professionnels féminins tels que WIN et l’AMFCE –Association Mauricienne des Femmes Chefs d’Entreprise - ont des réputations mitigées. « J’ai été membre de l’une et de l’autre rapporte Nivedita Nathoo, mais je n’ai pas reçu le soutien espéré lorsque je me suis retrouvée en conflit ». Pour Fanny Matin, y adhérer revient tout bonnement à s’isoler par rapport aux hommes. « Je n’ai pas besoin de faire partie d’une association de femmes pour progresser dans mon job. Bien au contraire, j’ai besoin de me confronter aux hommes pour comprendre et apprendre ». 

UN MANAGEMENT PLUS DOUX

C’est parce qu’elles sont femmes que leur management est teinté de bienveillance et de diplomatie. « Je suis arrivée à la tête de La Maison d’Eté avec mon empathie et mon désir d’aider les employées de l’hôtel à emprunter l’échelle de la promotion interne », confirme Brigitte Baranès. De son côté, la patronne d’Emporium Gourmet est catégorique. « Nous ne sommes rien sans notre équipe et lorsqu’il s’agit de manager, je vais réfléchir longtemps aux termes que je vais employer pour expliquer ce que je veux et amener la personne à adhérer à ma vision des choses. » Il est prouvé qu’en management, les femmes ont davantage besoin d’être félicitées, encouragées et reconnues dans leur rôle. Elles avancent mieux de cette façon et une chef d’entreprise sera naturellement mieux équipée pour adopter la forme de langage adéquate. 

(*) Diplômée de l’université de Sheffield et détentrice d’un MSC en Organisational Development de Sheffield Business School, Hebda Capdevila-Jangeerkhan est directrice des opérations du groupe Taylor Smith.


Aisha Allee


AISHA ALLEE : « LA DIVERSITÉ DU GENRE EST EN MARCHE »

« On m’a souvent demandé comment je me débrouillais entre la maison et le boulot. Poserait-on cette question à un homme ? » Bien que le monde ait bougé, que les perceptions aient évolué sur l’inclusion des femmes dans le monde de l’entreprise, que les femmes réussissent souvent mieux leurs études que les hommes, elles finissent pourtant sur le banc de touche dans la sphère professionnelle. La conscientisation de la marginalisation des femmes est en marche et c’est une avancée essentielle, convient malgré tout Aisha Allee qui a été élue Entrepreneur de l’année, en 2014, dans le cadre du Tecoma Award organisé par L’Eco austral. Mais la structure sociale mauricienne, faite de multi-culturalité, et la pratique du « copinage » fragilisent encore leurs espoirs et leur position. « Certains grands chefs d’entreprise se sentent concernés, comme Arnaud Lagesse ; ce dernier n’a-t-il pas pris une position forte en les plaçant à des postes clés chez IBL ainsi qu’au conseil d’ad-ministration ? » Tous les sujets propres à faire progresser la femme pro-fessionnellement sont débattus au sein du MIoD (Mauritius Institute of Directors) où œuvre la présidente de Blast afin de les porter ensuite à la connaissance des organismes publics et des ministères. « Dans les valeurs de Blast, nous appliquons deux critères de recrutement que sont la compétence et l’attitude et, en partant de ce fondamental, nous pouvons offrir des opportunités égales aux femmes et aux hommes. L’entreprise dans son département communication compte ainsi 16 femmes et 11 hommes et je crois que c’est un ratio qui illustre la diversité des genres que je défends. » 
Fanny Martin
FANNY MARTIN : « IL RESTE TELLEMENT À FAIRE »

À la tête de Verso Pub, entreprise spécialisée dans la publicité par l’objet qui fête ses vingt ans, cette dirigeante au caractère bien trempé le reconnait : « Si je me réfère à mes propres débuts, la situation a évolué, mais il y a encore tellement à faire. » Sur le plan du frein à l’initiative professionnelle, il est incarné selon elle par une aptitude moindre à s’imposer naturellement chez la femme que chez l’homme. En second plan, le fait que Maurice soit régie par une société patriarcale explique également que la femme s’embarrasse de préjugés et s’empêche d’avancer. Elle se souvient avoir dû se contenter de « miettes » il y a vingt ans en construisant son chiffre d’affaire sur des commandes de petites quantités émises par une multitude de petites entreprises, « car le marché était déjà bien maîtrisé par la concurrence », explique Fanny Martin. Aujourd’hui, avec un chiffre d’affaire de 55 millions de roupies (1,4 million d’euros) et 300 clients récurrents parmi les plus grands noms de l’économie mauricienne, Fanny Martin estime avoir fait un bon bout de chemin. Intégrée à l’IPPAG (Réseau mondial d’importateurs et de distributeurs d’objets publicitaires ou de cadeaux d’affaires), qui regroupe 26 pays, elle est surprise quant au nombre de femmes représentées dans ce réseau, soit seulement 4 sur 26 membres. « Ces quatre femmes ont monté leur entreprise alors que la plupart des hommes en ont hérité », sourit-elle. 
 
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