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Afrique

À qui appartient la terre en Afrique du Sud ?

1 mar 2019 | PAR Bernard Lugan | N°337
Enfants San. Les San (Bushmen), véritables premiers occupants du sol, étaient des chasseurs-cueilleurs ayant un niveau technologique du Dernier âge de la pierre. Ils vivaient en petits groupes dispersés dans toute l’actuelle Afrique du Sud. DR
Depuis le 30 novembre 2018, à Pretoria, des Khoïsan du National Khoi-San Council (NKC) campent devant l’Union Buildings, la présidence de la République, réclamant que leurs droits de premiers occupants du sol leur soient reconnus. Un casse-tête pour la « Nouvelle Afrique du Sud post-raciale »…

Le NKC prétend représenter cinq groupes Khoïsan ou postulés Khoïsan : les Griqua, les Cape-Khoï, les Korana, les Nama et les San. Il a formulé quatre principales revendications :
1) Reconnaissance des Khoïsan comme peuple indigène en référence à l’UNDRIP (United Nations Declaration on the Rights of Indigenous People) adopté par l’Afrique du Sud ;
2) Abandon du vocable officiel Coloured les désignant et son remplacement par Khoïsan ;
3) Refus du programme de redistribution des terres prévu par l’ANC au motif que ces dernières n’appartiennent ni aux Noirs ni aux Blancs, mais à eux seuls ;
4) Reconnaissance de leur langue comme langue officielle par le Pan South African Language Board (PANSALB) à travers le Khoekhoegowab Dictionnary Glossarium.

Quelle est la valeur scientifique de ces quatre points ?

Point 1 : Les Khoïsan « peuple indigène »
Cette revendication est légitime et je l’ai démontré dans mon livre Histoire de l’Afrique du Sud (Ellipses, 2010). Le NKC a donc raison de dire que les Noirs et les Blancs sont pareillement des colonisateurs puisque, lors de l’arrivée des uns et des autres, la région était uniquement peuplée par des Khoïsan, lesquels étaient divisés en deux ensembles :
1) Les San (Bushmen), véritables premiers occupants du sol, étaient des chasseurs-cueilleurs ayant un niveau technologique du Dernier âge de la pierre. Ils vivaient en petits groupes dispersés dans toute l’actuelle Afrique du Sud.
2) Les Khoï arrivés au début de l’ère chrétienne depuis le Nord étaient des éleveurs qui vivaient en groupes de plusieurs centaines d’individus dans la partie occidentale du pays, à l’ouest de l’isohyète (1) des 380 mm de pluies. Puis, dans les premiers siècles de notre ère, arrivèrent les Noirs bantuphones, et, à partir de 1652, les Blancs. Pour être encore plus précis dans l’histoire de l’occupation de l’espace, les Noirs n’occupaient que le Nord de l’actuelle Afrique du Sud quand arrivèrent les Blancs. Autrement dit, dans tout le Sud du pays, les Blancs ont l’antériorité de la présence sur les noirs bantu-phones, mais pas sur les Khoïsan.

Point 2 : Abandon du terme « Coloured » pour celui de Khoïsan
Ce second point est plus problématique car il n’existe quasiment plus aujourd’hui en Afrique du Sud de population Khoïsan « pure ». Dans les deux zones de colonisation, celle des Noirs au Nord, et celle des Blancs au Sud, le saupoudrage San a en effet disparu. Quant aux Khoï, ils se métissèrent, tant avec les Blancs qu’avec les esclaves importés par les Hollandais et qui n’étaient pas des Noirs. Durant la période Hollandaise qui s’acheva en 1815, 36,40 % des esclaves étaient ainsi originaires du sous-continent indien, 31,47 % de Java, 26,65 % de Madagascar et 3,10 % de Ceylan, aucun d’Afrique. Après 1815, il n’y eut plus d’importation d’esclaves.
Du métissage entre Blancs, Khoï et esclaves d’origine asiatique naquit la population des Coloured ou métis d’Afrique du Sud qui n’ont donc pas de sang noir, dont la langue est celle des colons hollandais, c’est-à-dire l’afrikaans, et dont les noms sont hollandais. Ce métissage se fit au tout début de la période hollandaise. Entre 1652 et 1685, les femmes hollandaises étant peu nombreuses, certains parmi les premiers colons eurent alors des relations sexuelles avec des femmes khoï ou esclaves. De 1652 à 1685, année de l’interdiction des unions entre Blancs et esclaves, 10 % des mariages de Blancs le furent avec des femmes esclaves. Parallèlement, de nombreux mariages se firent entre esclaves et Khoï. Les enfants nés de ces unions furent appelés Bastaards-Hottentots puis Bastaards. Ceux de ces derniers qui avaient une mère esclave naissaient esclaves, mais ceux qui avaient une mère Khoï étaient libres.
À la fin du XVIIIe siècle, l’expansion des Trekboers - éleveurs hollandais nomades - s’acheva au sud du fleuve Orange, submergeant les groupes Khoï. Une seconde phase de métissage se produisit alors entre les Khoï et ceux des Bastaards qui avaient suivi les Blancs dans leur progression vers l’intérieur. Le processus de ce second métissage est bien connu : les Khoï indigènes se mirent au service des Boers de la frontière en échange de quelques têtes de bovins, d’un cheval et d’une carabine et ce fut sur les fermes boers qu’ils se mélangèrent aux Bastaards. Vers 1750, certains d’entre eux décidèrent, à l’imitation des Trekboers, d’entreprendre leur propre Trek - ou migration -, mais, à la différence des Blancs qui partaient vers le Nord-est, c’est-à-dire vers les futurs territoires de l’Orange et du Transvaal, ils se dirigèrent vers le Nord. Désignés sous le nom de Oorlam (les malins), ils s’installèrent dans le Nord-ouest de la colonie du Cap où, à l’image des Boers, ils vécurent comme fermiers indépendants ayant leurs propres domestiques, esclaves et clients. Après 1780, les Boers leur disputèrent la région et nombre de ces fermiers Bastaard partirent s’installer dans le futur État libre d’Orange où, en 1813, ils abandonnèrent le désignant Bastaard et prirent le nom de Griqua.
Ceux qui se revendiquent Griqua sont donc des Khoï hollandisés plus ou moins métissés dont la langue maternelle est l’afrikaans et dont les noms sont hollandais.
Peu à peu, en dépit de sa complexe stratification sociale locale, tous les Khoï, métis et descendants d’esclaves vivant dans la colonie du Cap furent désignés sous le nom de Coloured. Néerlandophones et culturellement proches des Hollandais, ils furent appelés durant le XVIIIe siècle du nom de « Hollandais noirs ». Ce sont les Cape-Khoï du NKC.
Quant aux Nama et aux Korana, ce sont des Khoï peu métissés qui vivaient à l’origine dans le Nord de l’Afrique du Sud, l’actuel Namaqualand, ainsi que dans le Sud de la Namibie. Éleveurs possédant d’importants troupeaux, ils vivaient en villages de 800 à 1 500 habitants. Militairement surclassés par les Bastaards-Oorlam durant leur expansion vers le Nord, ils furent refoulés dans l’actuelle Namibie.
Le remplacement du vocable officiel Coloured par Khoïsan pose donc un sérieux problème car, et nous venons de le voir, il n’y a plus en Afrique du Sud de véritable peuplement Khoïsan, mais une population ayant dans ses veines des proportions plus que variables de sang Khoïsan. A commencer d’ailleurs par nombre d’Afrikaners qui pensent être à 100 % des Blancs et qui sont en réalité des métis, notamment Paul Kruger dont une arrière-grand-mère était Khoï…

Point 3 : Le refus du programme de redistribution des terres
Prévu par l’ANC, poussé par sa frange révolutionnaire - racialiste, la nationalisation sans compensation des fermes détenues par les Blancs est programmée au motif qu’elles auraient été volées aux Noirs. Or, sur environ la moitié de l’Afrique du Sud, c’est-à-dire au sud du fleuve Orange, dans les provinces du Cap, les Blancs sont arrivés avant les Noirs. Dans cet imbroglio, le NFK renvoie dos-à-dos les deux parties en prétendant que les terres n’appartiennent ni aux Noirs ni aux Blancs, mais aux seuls Khoïsan. Or nous avons vu plus haut que si les autorités sud-africaines acceptaient une négociation sur ce point, cela reviendrait à rejeter toute l’histoire officielle du peu-plement du pays, ce qui serait refusé par une majorité de Noirs qui s’estiment être les seuls détenteurs des droits sur le sol.

Point 4 : Reconnaissance de la langue Khoïsan comme langue officielle
Disons immédiatement que le point 4 relèverait d’une sorte d’archéologie linguistique. À l’exception de quelques centaines d’authentiques San natifs de Namibie et exfiltrés en 1990 après qu’ils eurent servi comme éclaireurs dans l’armée sud-africaine durant la guerre du Sud-ouest africain, plus personne en Afrique du Sud ne parle en effet l’un ou l’autre des dialectes Khoïsan. Plus encore, tous ceux que prétend représenter le NFK ont pour langue maternelle l’afrikaans.

Conclusion
La revendication du NKC est en partie discutable pour deux grandes raisons :
1) Le NKC, mouvement prétendant représenter cinq groupes postulés Khoïsan, à savoir les Griqua, les Cape-Khoï, les Korana, les Nama et les San, est en réalité le mandant des Coloured, population qui les engerbe en totalisant environ 9 % de tous les Sud-africains, dont 87 % habitent dans les provinces du Western Cape et du Northern Cape, et dont la langue est la même que celle des Afrikaners, à savoir l’afrikaans (2).
2) À l’exception de quelques centaines de San exfiltrés de Namibie et des Korana et des Nama qui vivent à 95 % en Namibie, les Khoïsan ont disparu en tant que population autonome en Afrique du Sud. Derrière la revendication du NKC, c’est en réalité une habile manœuvre qui est tentée par les Coloured, ces oubliés de l’histoire qui, hier, dans la société d’avant 1990 n’étaient pas assez blancs et, qui dans la « nouvelle Afrique du Sud » ne sont pas assez noirs…
Cette revendication place l’ANC en total porte-à-faux par rapport à la fausse histoire officielle sur laquelle est établie sa « légitimité » dans la mesure où elle permet d’ouvrir la discussion sur l’antériorité des uns et des autres, ce qui, indirectement, remet la revendication historique des Blancs au cœur du débat.

(1) L’isohyète est une ligne joignant les divers points d’une zone ayant les mêmes précipitations moyennes.
(2) Les locuteurs de l’afrikaans sont donc au total 14 %, ce qui les place au troisième rang après les locuteurs zulu et xhosa


Bernard Lugan

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