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Libye

Qui sème le vent récolte la tempête

3 aoû 2015 | PAR Bernard Lugan | N°300
L'entonnoir libyen par lequel l'Afrique déverse son trop-plein de population en Europe est la conséquence de la guerre insensée menée hier contre le colonel Kadhafi.
En Libye, les interventions de l'Egypte, de l'Algérie et de la France, destinées à limiter les conséquences devenues incontrôlables de la guerre insensée déclenchée contre le colonel Kadhafi, deviennent de plus en plus problématiques.

Cinq grandes raisons expliquent les difficultés actuelles :  

  1. Les interventions était subordonnées à la constitution en Libye même d'une force « nationale » susceptible d'être appuyée. Or, le général Haftar a échoué dans sa guerre contre les islamistes.  
  2. Plus que jamais, le principal objectif algérien en Libye est la fin du chaos en Tripolitaine afin d'assurer la sécurité de la frontière orientale. Englué en Cyrénaïque, le général Haftar n'a aucun pouvoir en Tripolitaine. Voilà pourquoi Alger traite actuellement avec les islamistes hostiles à Daesh qui contrôlent l'ouest de la Libye.  
  3. L'Egypte se trouve prise au piège. Dans sa lutte à mort contre les islamistes et les Frères musulmans, elle dépend en effet du financement des monarchies sunnites du Golfe. Or, paniquées par le retour de l'Iran chiite sur la scène politique régionale, ces dernières ont décidé de se rapprocher de tous les mouvements sunnites, dont les Frères musulmans et Al Qaida, comme cela vient de se produire au Yémen. Nous sommes en présence d'une politique de simple survie dont le terme est imprévisible, mais qui bouscule l'échiquier régional. Pour deux raisons majeures : - Ce rapprochement a affaibli Al Qaida car plusieurs groupes sunnites qui y sont opposés viennent de se rallier à Daesh, notamment en Tunisie et en Algérie ; - L'Arabie saoudite freine l'interventionnisme du général Sissi afin de ne pas affaiblir ses nouveaux alliés en Libye, ce qui favorise indirectement Daesh, nébuleuse sunnite qui ne la menace pas encore.  
  4. Dans ce jeu d'échecs, la France est sur l'arrière-main, se limitant à éviter au Sahel une contagion venue de Libye. Or, tous les connaisseurs du dossier savent bien que sans une « pacification » de la Libye, l'opération Barkhane est bancale.  
  5. La solution libyenne qui était tribale n'est plus d'actualité. Dans les zones conquises, Daesh, dont la force de frappe est composée de non Libyens, a en effet  renversé le paradigme tribal en liquidant physiquement les chefs qui ne voulaient pas lui faire allégeance afin de terroriser les autres. En conséquence de quoi, les ralliements se multiplient...   Face à cette situation, l'Egypte et la Tunisie ont décidé de se retrancher derrière deux lignes électrifiées. Cette illusoire défense va certes permettre à certaines firmes européennes de faire de fructueuses affaires, mais elle ne stoppera pas la gangrène.
Alors, comme je ne cesse de le préconiser depuis des mois, il ne reste qu'une seule solution pour tenter, je dis bien tenter, d'empêcher la coagulation islamiste qui s'opère actuellement dans toute l'Afrique du Nord à partir du foyer libyen.
Cette solution a un nom : Saif al-Islam, le fils du colonel Kadhafi actuellement détenu à Zenten. Lui seul est en effet en mesure de reconstituer les anciennes alliances tribales de Cyrénaïque, de Tripolitaine et du Fezzan détruites par l'intervention franco-otanienne. Or, cette solution est impossible puisque, dans l'ignorance bétonnée du dossier et aveuglée par ses principes juridiques européocentrés déconnectés des réalités, la Cour pénale internationale l'a inculpé pour « crimes de guerre ». Dans cette évolution vers le pire que connaît la Libye, poussés à la fois par l'Arabie saoudite et par l'Algérie, Frères musulmans, Al Qaida et diverses milices viennent de s'« allier » contre Daesh. Dans cette guerre entre islamistes qui menace notre flanc sud, allons-nous donc être contraints de considérer Al Qaida comme un nouvel « ami »... ?

Voilà le scénario apocalyptique auquel le sémillant BHL et l'éclairé Nicolas Sarkozy n'avaient pas pensé...


BERNARD LUGAN
Historien français spécialiste de l'Afrique où il a enseigné de nombreuses années, Bernard Lugan est l'auteur d'une multitude d'ouvrages. On peut citer, parmi les plus récents : « François Mitterrand, l'armée française et le Rwanda » (éd. du Rocher, 2005), « Pour en finir avec la décolonisation » (Éditions du Rocher, 2006), « Rwanda : contre-enquête sur le génocide » (Éditions Privat, 2007), « Histoire de l’Afrique des origines à nos jours » (Ellipses, 2009), « Histoire de l’Afrique du sud des origines à nos jours » (Ellipes, 2010), « Histoire du Maroc des origines à nos jours » (Ellipses, 2012), « Décolonisez l’Afrique ! » (Ellipses, 2012), « Histoire des Berbères – Un combat identitaire pluri-millénaire » (Bernard Lugan Éditeur, 2012), « Mythes et manipulations de l’histoire africaine – Mensonges et repentance » (Bernard Lugan Éditeur, 2012), « Les guerres d’Afrique des origines à nos jours » (Éditions du Rocher, 2013), « Printemps arabe – Histoire d'une tragique illusion » (Bernard Lugan Éditeur, 2013), « Afrique – La guerres en cartes » (Bernard Lugan Éditeur, 2014), « Osons dire la vérité à l'Afrique » (Éditions du Rocher, 2014). 
Bernard Lugan a été professeur à l’école de guerre à Paris et il a enseigné aux écoles de Saint-Cyr-Coëtquidan. Il a été conférencier à l’IHEDN (Institut des hautes études de défense nationale) et expert auprès du TPIR (Tribunal pénal international pour le Rwanda-ONU). Il édite par Internet la revue « L’Afrique Réelle ». 
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